Comédien, metteur en scène et pédagogue, Moez Gdiri place l’être humain et la transmission au centre de son travail.
Moez Gdiri : « Le théâtre est une machine à déplacer les certitudes »
Entretien conduit par Monia Boulila
Comédien, metteur en scène et professeur de théâtre, Moez Gdiri évolue sur la scène tunisienne depuis plus de vingt ans. Formé à l’Institut supérieur d’art dramatique de Tunis, il travaille comme comédien, met en scène ses propres spectacles et enseigne le théâtre. Il est le fondateur des Journées théâtrales 77, un rendez-vous consacré au théâtre, à la formation et aux rencontres entre artistes. Avec l’École 77, il accompagne aussi de jeunes comédiens et ceux qui souhaitent se former au théâtre.
Moez Gdiri joue aussi à la télévision et au cinéma. La création et la transmission tiennent aujourd’hui une place importante dans son travail.
M.B : Votre rencontre avec le théâtre s’est faite un peu par curiosité. Qu’est-ce qui vous a donné envie de continuer ?
Moez Gdiri : La curiosité m’a fait entrer dans le théâtre. Mais ce qui m’y a fait rester, c’est ce que j’y ai découvert de moi-même.
Très vite, j’ai compris que le théâtre n’était pas seulement un endroit où l’on apprend à jouer. C’est un endroit où l’on apprend à regarder. À regarder les autres, mais surtout à se regarder soi-même.
Et plus je cherchais à comprendre le théâtre, plus je comprenais que le véritable sujet du théâtre, c’est l’être humain.
M.B : Vous êtes à la fois comédien, metteur en scène et professeur. Laquelle de ces trois facettes vous ressemble le plus ?
Moez Gdiri : Aujourd’hui, je dirais le pédagogue.
Le comédien travaille sur lui-même. Le metteur en scène travaille sur une œuvre. Le pédagogue travaille sur l’autre. Et je crois qu’avec le temps, on comprend que transmettre est peut-être la forme la plus généreuse de la création.
Mais les trois restent intimement liés. Je ne peux pas enseigner sans être encore un comédien, et je ne peux pas mettre en scène sans continuer à être un élève.
M.B : Pourquoi la psychologie occupe-t-elle une place aussi importante dans vos créations ?
Moez Gdiri : Parce que le comportement humain m’intéresse davantage que l’apparence du comportement.
Nous passons notre vie à jouer des rôles : dans notre famille, dans notre travail, dans nos relations, dans la société. Le théâtre permet justement de retirer ces couches.
La psychologie m’intéresse parce qu’elle permet d’aller derrière le geste, derrière la parole, derrière le personnage.
Au fond, je ne cherche pas seulement à raconter ce qu’un être humain fait. J’essaie de comprendre ce qui le pousse à le faire.
M.B : Lorsque vous imaginez un spectacle, partez-vous d’une histoire, d’une émotion ou d’une question ?
Moez Gdiri : D’une question.
Une histoire peut avoir une fin. Une émotion peut s’épuiser. Une question, elle, continue à travailler en nous.
J’aime partir d’une interrogation qui me dérange suffisamment pour que je ressente le besoin de la partager avec le public.
Je ne veux pas donner des réponses au spectateur. Je préfère lui donner une bonne question et le laisser repartir avec.
M.B : Au fil de votre parcours, y a-t-il une rencontre ou un conseil qui a profondément marqué votre manière de voir votre métier ?
Moez Gdiri : Il y en a plusieurs. Mais avec le temps, j’ai compris que les rencontres importantes ne sont pas toujours celles qui vous donnent des réponses. Ce sont souvent celles qui vous obligent à changer vos questions.
Mon parcours m’a surtout appris une chose : il faut rester en mouvement.
Dès qu’un artiste pense qu’il a compris, il commence déjà à se répéter.
M.B : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans le théâtre ?
Moez Gdiri : Travaillez avant de chercher à être visibles.
Aujourd’hui, on peut avoir une image avant d’avoir une œuvre, une audience avant d’avoir quelque chose à dire. Le théâtre, lui, demande du temps.
Apprenez votre métier. Lisez. Observez. Voyagez. Écoutez les gens. Faites des erreurs. Et surtout, ne cherchez pas à devenir « quelqu’un » trop rapidement.
Cherchez d’abord à devenir un artiste.
M.B : Selon vous, qu’est-ce qui fait aujourd’hui un bon comédien ?
Moez Gdiri : La capacité à être véritablement présent.
Un bon comédien ne récite pas un texte. Il écoute. Il reçoit. Il réagit. Il accepte d’être vulnérable.
La technique est importante, évidemment. Mais la technique sans vérité produit quelque chose de propre, parfois même de brillant, mais rarement de bouleversant.
Pour moi, un grand comédien est quelqu’un qui fait oublier au public qu’il est en train de jouer.
M.B : Selon vous, quel pouvoir le théâtre peut-il avoir sur notre manière de voir le monde ?
Moez Gdiri : Le théâtre ne prétend pas changer le monde. Il peut changer le regard que nous portons sur lui.
Et parfois, changer un regard est beaucoup plus puissant que donner une réponse.
Quand un spectateur entre dans une salle, il arrive avec ses certitudes. Si, deux heures plus tard, il en ressort avec un doute, une émotion ou une question nouvelle, alors le théâtre a déjà accompli quelque chose.
Je crois que le théâtre est une machine à déplacer les certitudes.

M.B : Les Journées théâtrales 77 occupent une place importante dans votre parcours. Comment aimeriez-vous voir ce festival évoluer ?
Moez Gdiri : Je voudrais qu’il devienne un endroit où les artistes ne viennent pas seulement montrer ce qu’ils savent faire, mais apprendre, rencontrer et construire.
Pour moi, un festival ne doit pas être uniquement une succession de spectacles et de prix. Il doit laisser des traces.
C’est pour cela que nous travaillons sur une dimension plus internationale, mais aussi sur la formation, la recherche et la création de passerelles entre les artistes.
Mon ambition est simple : que quelqu’un puisse venir aux JT77 pour un spectacle et repartir avec une rencontre, une compétence ou peut-être même un nouveau projet.
M.B : Quel regard portez-vous sur le théâtre tunisien aujourd’hui et sur sa place dans la vie culturelle du pays ?
Moez Gdiri : Je suis à la fois critique et profondément attaché au théâtre tunisien.
Nous avons énormément de talent. Mais le talent, à lui seul, ne construit pas un secteur.
Nous devons réfléchir à la formation, aux publics, à la circulation des spectacles, à la professionnalisation, au financement et surtout à la capacité du théâtre à dialoguer avec la société contemporaine.
Je ne pense pas que nous ayons besoin de défendre éternellement le théâtre tunisien. Nous devons surtout lui donner les moyens de continuer à se réinventer.
Le théâtre ne doit pas seulement être le miroir de notre société. Il doit parfois avoir le courage de lui montrer ce qu’elle ne veut pas voir.
M.B : Quel est votre prochain projet ?
Moez Gdiri : Il y en a plusieurs, autour de la création et de la transmission.
L’École 77 continue à se développer, avec cette volonté de faire du théâtre un espace d’apprentissage artistique mais aussi humain.
Les Journées théâtrales 77 entrent également dans une nouvelle étape, avec une ouverture internationale et de nouvelles collaborations.
Et puis il y a les projets artistiques personnels.
Je préfère garder une part de mystère. Le théâtre commence aussi par ce qui n’est pas encore dévoilé.
M.B : Quel serait votre rêve le plus cher, dans votre vie d’artiste ?
Moez Gdiri : Je ne rêve pas seulement d’un grand spectacle ou d’une reconnaissance.
Mon rêve serait de savoir qu’après moi, quelque chose continue.
Un comédien que j’aurais accompagné. Un jeune qui aurait trouvé sa voie grâce au théâtre. Un professeur qui aurait transmis à son tour. Un spectateur qui aurait changé quelque chose dans sa vie après avoir vu un spectacle.
Si mon passage dans le théâtre peut produire d’autres artistes, d’autres pensées, d’autres vocations, alors je n’aurai pas simplement fait du théâtre.
J’aurai transmis.
Et je crois que c’est peut-être la plus belle définition que je puisse donner de mon métier.
M.B : Merci à Moez Gdiri pour cet entretien et pour le temps accordé à Souffle inédit.




