Habiba Djahnine invitée de Souffle inédit

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Habiba Djahnine - Photo : Karim Ahmia

Habiba Djahnine : « La poésie est pour moi le début de tout, dans la poésie il y a l’image. C’est la poésie qui m’a amenée à vouloir faire des films ».

Habiba Djahnine : entretien avec une poétesse et cinéaste

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

Dans son recueil de poésie La Diane française, le poète français Louis Aragon écrit dans son célèbre poème « Il n’y a pas d’amour heureux », « Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare ». Ce vers qui montre que l’art, ici la musique, naît souvent des grandes douleurs et des épreuves que la vie nous inflige peut parfaitement être appliqué à Habiba Djahnine qui, dans ses poèmes comme dans ses films, a su faire de ses douleurs des créations poétiques et filmiques.
Poétesse, cinéaste, documentariste, programmatrice de films, pédagogue, cofondatrice des Rencontres cinématographiques de Béjaïa et initiatrice de « Béjaïa Doc », du Collectif Cinéma Mémoire en Algérie et de la revue Imagine – Carnets Cinéma Mémoire, une publication pluridisciplinaire en ligne (en arabe et en français), consultante et commissaire de plusieurs festivals internationaux, elle a à son actif plusieurs films et trois recueils de poésie.
Après un premier film sur les métiers de proximité réalisé en 2002, elle en signe beaucoup d’autres.
Dans un film documentaire intitulé Lettre à ma sœur, réalisé en 2006, elle rend hommage à sa sœur Nabila, architecte et présidente de l’association de défense des droits des femmes « Thighri N’tmettouth » (Cri de femme), assassinée par des terroristes islamistes en 1995 à Tizi-Ouzou, en Kabylie. Un film conçu comme une réponse posthume à une lettre écrite par la sœur en 1993, deux ans avant son assassinat, où elle lui raconte « l’escalade de la violence, la répression, les assassinats, les espoirs si maigres et son désarroi face à l’action quasi impossible en ces années de plomb. »

En tant que productrice, elle vient de produire son premier long métrage documentaire, Akal (La terre), réalisé par Sonia Kessi, connue pour ses photos, sélectionné d’ores et déjà dans trois festivals en Espagne et en France.
Si le cinéma occupe une grande partie de son temps, elle n’en reste pas moins cette poétesse qui interroge la vie, au-delà des larmes, convaincue que « la création est l’espace où on peut continuer à faire vivre, ce qui n’est plus là, l’invisible. »

À propos d’espace, Habiba Djahnine, qui sait taire ses douleurs et étouffer ses peines par pudeur, a choisi celui de l’infini du désert pour se réinventer et se reconstruire des malheurs qui l’ont frappée et des coups du sort qui  l’ont brisée, en convoquant les mots qui mettent du baume au cœur et les images nourries de la lumière et des vents du désert, pour dire la beauté contre la laideur et « traverser en silence la ligne d’horizon ».
Militante infatigable qui fait feu de tout bois, elle est sur tous les fronts. Dans les villes qu’elle traverse en semant la beauté et dans les espaces infinis du désert qu’elle ne déserte que pour porter son message d’espoir comme un air de guitare naît d’un sanglot.

L.L : J’aime bien commencer mes entretiens pour cette rubrique de « Souffle Inédit » avec la convocation d’un souvenir. Qu’évoque pour toi cette photo ?

Habiba Djahnine invitée de Souffle inédit

Habiba Djahnine : Commémoration des 30 ans de l’assassinat de Nabila Djahnine, ma sœur, qui était présidente de l’association féministe Thighri n’tmettouth basée à Tizi-Ouzou et aussi architecte.
Ce jour-là, Rima, ma jeune sœur qui co-anime un lieu alternatif d’apprentissage de l’art a pris l’initiative d’organiser avec ses ami.e.s cette commémoration qui se voulait un moment de partage, de débat, d’écoute autour du cinéma, de la poésie, de la musique, etc.

Sur la photo, Salah Badis et moi déclamions quelques-uns de mes poèmes extraits d’Outre-Mort. J’ai choisi ceux que Nabila aimait déclamer et Salah a eu la générosité de les traduire en arabe et de les déclamer. Cette lecture à deux voix était en réalité une lecture à voix multiples. Nous avons invoqué ces mondes invisibles qui accompagnent chacun de nos mots, les personnes présentes ont à leur tour lu des textes, chanté des chansons, parlé de leurs ressentis. C’était magique ! Je les en remercie. C’était la preuve de la vitalité d’une jeunesse qui ne veut pas oublier… qui veut se souvenir, loin des carcans des certitudes et des cadres rigides.

L.L : Plus connue comme réalisatrice, cofondatrice des Rencontres cinématographiques de Béjaïa et l’initiatrice de « Béjaïa Doc », un atelier de création de films documentaires, que comme poétesse, ta poésie est pourtant une poésie d’une grande sensibilité et d’une grande profondeur où tu fais des douleurs des éclats de feu et des plaies ouvertes des feux de joie. Que représente la poésie pour toi par rapport à l’image ?

Habiba Djahnine : La poésie est pour moi le début de tout, dans la poésie, il y a l’image. Je ne dissocie pas la fabrication d’images filmées, de films, avec l’écriture de la poésie. C’est le même souffle qui anime les deux. J’ai édité mes poèmes avant de faire des films. C’est la poésie qui m’a amenée à vouloir faire des films. Au commencement, il y a quelque chose d’indicible qui m’anime, le temps et la sensibilité me mènent à trouver des formes, des cadres, des moyens d’expression pour dire, suggérer… et offrir.

L.L : Entre 2003 et 2023, en l’espace de vingt ans, tu n’as publié que trois recueils de poésie, Outre-Mort, Fragments de la maison et Traversée par les vents, alors que l’écriture t’habite et que tu écris partout et tout le temps, « même en dormant » comme tu l’as déclaré dans un entretien à l’occasion d’une signature à Paris de ton dernier recueil Traversée par les vents…?

Habiba Djahnine : Pour moi trois livres, c’est déjà beaucoup ! Je différencie l’écriture quotidienne du fait de composer un livre et de l’éditer. L’édition est une rencontre avec une maison, avec des personnes qui décident de porter avec vous ce que vous écrivez. En bref, l’écriture est permanente chez moi, l’édition est une rencontre rare.

Habiba Djahnine invitée de Souffle inédit

L.L : Que représente pour toi le désert que tu habites et qui t’habite, que tu chéris et que tu chantes dans certains de tes poèmes ?

Habiba Djahnine : Le Sahara est le lieu où j’ai décidé d’habiter, pour son immensité, sa générosité, sa rudesse, son minimalisme, ses éléments qui se déchaînent pour vous mettre face à vous-même. Le désert est un espace mental, une traversée émotionnelle et sensible, un lieu qui me permet de me réinventer en permanence, loin du bruit.

L.L : «D’un seul coup, le rêve s’est arrêté », as-tu dit à propos de l’assassinat de ta sœur Nabila par les terroristes islamistes en 1995, mais le mauvais sort a continué à te poursuivre avec la perte de tes parents et l’un de tes frères, tous « blessés à vie ». La poésie et l’image t’ont-ils aidée à atténuer ta peine immense et ton incommensurable chagrin ?

Habiba Djahnine : Nous habitons dans un pays inconsolable de la peine que nous avons tous vécue collectivement et individuellement. La pudeur et la réserve ne me permettent pas d’en dire plus.
La poésie et l’image, elles, permettent de continuer à dialoguer avec les autres, même ceux et celles qui ne sont plus là. La création est l’espace où on peut continuer à faire vivre, ce qui n’est plus là, l’invisible.

Habiba Djahnine invitée de Souffle inédit

L.L : Que représentent pour toi le réalisateur français Chris Marker, le poète palestinien Mahmoud Darwich et l’artiste plasticienne mexicaine Frida Kahlo que tu vénères et quels liens y a-t-il entre les trois ?

Habiba Djahnine : Le lien entre les trois est certainement la poésie. Ce sont trois artistes qui ont choisi des médiums différents pour nous faire vivre leurs errances, leurs engagements, leurs questionnements face à l’adversité et à la beauté de la vie. Ils ont partagé avec nous le regard qu’ils portent sur le/leur monde meurtri. Ce sont trois artistes chez lesquels je retrouve l’intensité que je cherche à exprimer en permanence.

Chris Marker m’a marquée par la façon qu’il a de réaliser des films et de poser en même temps des questions de cinéma qui le positionnent et qui rendent ses gestes autant politiques qu’esthétiques.

Mahmoud Darwich est une voix résonnante, j’écoute et je lis ses textes depuis l’adolescence. Il nous fait sentir qu’on est ensemble dans sa poésie.

Frida Kahlo, une femme qui peint comme elle vit, qui vit comme elle pense. Sa liberté est infinie. Rien ne l’arrête, ni ses blessures, ni les trahisons, ni le monde qui s’effondre. Elle est sans concession avec elle-même et avec son art.

L.L : « Qu’est-ce que la poésie ? Une pensée dans une image. » Partages-tu cette citation du grand romancier et poète allemand Goethe, toi qui manies si bien le verbe et l’image ?

Habiba Djahnine : J’ai toujours eu du mal à définir la poésie. C’est un mélange d’état d’être, de regard sur le monde, de combinaisons de mots… C’est avant tout ce qui nous dépasse, ce qui survient lorsqu’on ne l’attend pas. Un voyage dans le monde de ceux et celles qui acceptent de côtoyer l’invisible. « Une pensée dans une image ? » Peut-être ? Ou alors une traversée de plusieurs états de conscience qui se transforme en métaphore ? Je ne sais pas !

Trois poèmes de Habiba Djahnine

Anachorète

Hier, j’ai regardé ses rides une à une
J’ai dévisagé les sillons de son âme
Pour dérouler le fil des ans
Qui ont tissé tant d’histoires sur sa peau  

Hier, je me suis approchée de sa demeure

Frêle et éphémère
Gardant les traces de sa vie nomade

Terre meuble, qui se déplace avec ses pas.  

Hier, je me suis approchée de son oasis 

Son dromadaire m’accueille larmoyant

Face à la dune, l’unique dune
Il veille sur les rides de l’ermite.  

Il enfile ses poèmes un à un pour conter le désert  

Il dit que les poèmes ne lui appartiennent pas  

Les vents lui ont offert les vers
Et les tempêtes la mémoire pour les garder.  

Maintenant c’est l’heure du thé

Le bois sec brûle
C’est le moment
De se souvenir du sens des vents

Les plus belles histoires  

Sont celles où les êtres s’aiment dans le dénuement
Et les plus cruelles
Sont celles où les êtres se font la guerre dans l’opulence.  

Hier, j’ai regardé́ ses rides une à une
J’ai dévisagé les sillons de son âme
Pour dérouler le fil des ans
Qui ont tissé tant d’histoires sur sa peau. 

Sombre jour

Pourtant le désert lumineux
M’a montré les rayures du temps 

Je suis née au petit jour d’hiver
J’ai marché vite sur la colline 

Grandi et vu cette sombre journée

J’avais la conviction non la certitude d’un désert pur 

Celui des marcheurs solitaires
Des caravaniers fous d’amour cherchant un puits pour se désaltérer
Des nomades libres en quête déraisonnable de poésie 

J’avais la conviction non la certitude qu’un désert rude et beau

Pouvait extasier et détruire
Emporter les âmes et arrêter le temps
Laisser le vent souffler jusqu’à en perdre la voie 

Fasciner les êtres jusqu’à la calcination
Ce jour-là sombre et éblouissant
Les entrailles de la terre ont gémi
La montagne d’In Ekker* a montré au ciel une fêlure 

Elle porte le nom d’une pierre précieuse
Les dieux ne sont pas en cause
Les ancêtres eux n’ont pas maudit cette terre
Ce jour-là sombre et éblouissant

Les poussières du désert sont restées suspendues pour l’éternité

Gardant en elles des poisons mortels

Les entrailles de la terre ont gémi
Désarroi destruction agonie
En lambeaux ils étaient
Mais ils se relèveront d’entre les morts
Ils reviendront maintes fois leur dire
Que la terre a assez bu de mensonges et de crimes 

J’avais la conviction non la certitude d’un désert

Cœur brisé à Ghaza

Combien de temps faut-il aux larmes
Pour inonder les océans
Remplir les barrages
Déborder les fleuves
Remplir les puits ?
Combien de larmes faut-il retenir
Pour endiguer les naufrages
Ouvrir les portes des départs
Étreindre le cri de la mère qui a vu son enfant être tué ?
Les ruines racontent le passé
Les décombres, le présent
Comment font-ils pour condamner à vivre
Sans fenêtres
Sans portes
Comment font-ils pour protéger leur sommeil
Des ombres menaçantes de la nuit ?
Est-il possible de ne plus entendre les chiens aboyer ?
Les stop-bruits ne se vendent plus à Ghaza
Le bruit des bombes n’est pas une musique
C’est une terreur qui habite le cœur brisé de Ghaza
Et les yeux trop ouverts des enfants de Ghaza
Cœurs brisés à Ghaza
Les mains, les pieds
Les cheveux
Les ongles
Les cils, brisés à Ghaza
Les genoux
Les seins
Le dos
Tout se brise à Ghaza
Par dizaines, par centaines, par milliers
Les cimetières sont trop nombreux
Qui prononcera les oraisons funèbres ?
Écrira les épitaphes ?
Construira les pierres tombales ?
Y déposera fleurs, ronces ou coupelles d’eau ?
Il n’y a plus d’eau douce à Ghaza
Seul un suaire enveloppe la terre gorgée d’espérance
Les frontières de la prison sont un mirage
Les frontières de la patrie sont en fer forgé
Les frontières de la mer sont un brouillard jaune
Les frontières du ciel sont aveugles
Celles de tes larmes, infinies
Dis-moi
Quand t’envoleras-tu pour atteindre le printemps ?
Le temps oublie l’avenir
Instant figé, instant fuyant
La poésie ne cède pas au temps
La vie elle, revient toujours
La terre a une mémoire
Elle confie ses traces à la poésie
Elle apprend l’attente
Le souffle
L’absence
Elle apprend le langage cru des damnés
Les nuits apaisées des charniers
Les aubes vertigineuses lorsque la danse remplace le deuil
Le cri, la complainte des vivants
Les fleurs poussent dans le béton
Les grains s’y cachent
Par un matin de rosée
Elles refleurissent
Pour de nouveau envahir la terre de leur pollen voyageur

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Faire avancer la part de lumière... - Rencontre avec Lazhari Labter
Journaliste Littéraire & Poète
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Poète, romancier, journaliste et critique littéraire