Ferdaous, une voix en enfer : le roman de Nawal El Saadawi porté au plateau

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Ferdaous, une voix en enfer, adaptation théâtrale du roman de Nawal El Saadawi, revient sur scène dans un seule-en-scène épuré et frontal. Interprétée par Samya Oubrahim et mise en scène par Leïla Oubrahim, la pièce donne corps à une parole féminine longtemps confisquée, entre récit intime et accusation sociale.

Ferdaous, une voix en enfer : le roman de Nawal El Saadawi adapté pour la scène par Samya et Leïla Oubrahim

Par Rami Jamoussi

Quand Ferdaous, une voix en enfer devient un seule-en-scène

Une parole livrée à la veille de l’exécution

Dans une cellule du Caire, quelques heures avant sa mort, Ferdaous accepte enfin de parler. Face à une psychiatre — et, par extension, face au public — elle déroule le fil de sa vie. Une vie marquée par l’inceste, les violences conjugales, la prostitution et la domination masculine, jusqu’à l’acte irréversible qui la conduira à la condamnation. Le récit, condensé dans un temps suspendu, ne cherche ni l’excuse ni la justification : il expose.

Adapté du roman publié en 1975 par Nawal El Saadawi et traduit de l’arabe par Assia Djebar et Essia Trabelsi, le spectacle conserve la structure fragmentée du texte original. La parole de Ferdaous surgit par blocs, par souvenirs, par prises de conscience successives, révélant une lucidité précoce sur sa condition de femme dans une société verrouillée.

Ferdaous, une voix en enfer : le roman de Nawal El Saadawi adapté pour la scène par Samya et Leïla Oubrahim

Un seule-en-scène comme espace mental

Sur scène, le dispositif est volontairement sobre. Le plateau devient un espace intérieur, traversé par les souvenirs, les désirs et les ruptures de Ferdaous. La mise en scène de Leïla Oubrahim s’appuie sur le corps en mouvement, la lumière et le son pour rendre perceptible une activité psychique entravée, en tension permanente entre soumission et résistance.

Le public est directement interpellé dès l’ouverture : « Laissez-moi parler et ne m’interrompez pas ». Cette adresse frontale installe un rapport quasi analytique, où le spectateur devient témoin, voire dépositaire d’une parole longtemps empêchée. La frontière entre récit individuel et interrogation collective se trouble.

Transmettre une voix, sans l’édulcorer

Pour Samya Oubrahim, qui interprète Ferdaous, ce texte s’inscrit dans une filiation assumée avec les grandes figures féminines de la littérature dramatique, de Racine à Goldoni. Son jeu privilégie la retenue, laissant la violence des situations émerger sans surcharge émotionnelle. La parole reste centrale : une parole nue, parfois sèche, toujours précise.

La pièce évite toute transposition spectaculaire ou actualisation forcée. Si l’histoire se déroule dans l’Égypte des années 1970, la trajectoire de Ferdaous dépasse les frontières géographiques et culturelles. La domination qu’elle décrit, les mécanismes sociaux qui l’écrasent, résonnent bien au-delà de leur contexte d’origine.

Nawal El Saadawi

Figure majeure du féminisme arabe, Nawal El Saadawi (1931-2021) a construit une œuvre littéraire indissociable de son engagement politique et intellectuel. Médecin psychiatre, écrivaine et militante, elle a interrogé sans détour les structures patriarcales, religieuses et sociales qui organisent la domination des femmes. Ferdaous, une voix en enfer occupe une place centrale dans son œuvre : à travers un récit à la première personne, El Saadawi donne forme à une subjectivité féminine consciente de son aliénation, mais déterminée à en nommer les mécanismes. Le roman ne cherche pas la consolation ; il pose une parole qui dérange, parce qu’elle met en cause l’ordre social lui-même.

« Je continuerai à écrire.
J’écrirai même s’ils m’enterrent, j’écrirai sur les murs s’ils me confisquent crayons et papiers ; j’écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune.
L’impossible ne fait pas partie de ma vie. »

Cette exigence de parole, radicale et sans concession, trouve aujourd’hui un prolongement scénique dans le travail mené par Samya et Leïla Oubrahim.

Samya Oubrahim et Leïla Oubrahim

Ferdaous, une voix en enfer : le roman de Nawal El Saadawi adapté pour la scène par Samya et Leïla Oubrahim
Samya Oubrahim

Sur scène, cette parole est portée par Samya Oubrahim, formée au Conservatoire puis au Cours Florent, pour qui Ferdaous, une voix en enfer constitue le premier projet théâtral. Son interprétation privilégie l’adresse directe et la précision du verbe, sans pathos ni surjeu.

Ferdaous, une voix en enfer : le roman de Nawal El Saadawi adapté pour la scène par Samya et Leïla Oubrahim
Leila Oubrahim

À la mise en scène, Leïla Oubrahim, docteure en psychologie et psychanalyste, inscrit le spectacle dans un espace mental plus que narratif. Leur collaboration s’appuie sur une attention particulière portée à la dimension psychique du personnage : un corps contraint, une parole longtemps empêchée, et un rapport constant entre l’intime et le politique. Ensemble, elles choisissent de laisser le texte agir, en faisant du plateau un lieu de transmission plutôt que de démonstration.

Agenda

Ferdaous, une voix en enfer
Adaptation théâtrale du roman de Nawal El Saadawi
Interprétation : Samya Oubrahim
Mise en scène : Leïla Oubrahim
Durée : 1h15

Théâtre Montmartre Galabru, Paris
Tous les jeudis de janvier et février 2026

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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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