Écrivain, bédéiste, chroniqueur, journaliste et scénariste, Tahar Fazaa n’a cessé de raconter la Tunisie dans toute sa complexité, entre humour, satire et observation sociale.
Entre satire et vérité : l’œuvre plurielle de Tahar Fazaa
Entretien conduit par Monia Boulila
Tahar Fazaa est une figure majeure de la vie culturelle et littéraire tunisienne, connu comme journaliste, chroniqueur, bédéiste, écrivain et scénariste. Sa carrière, marquée par un humour ironique et un regard critique sur la société, s’étend depuis plusieurs décennies.
Il a publié de nombreux ouvrages en français et en arabe — parmi lesquels Black Label, Mellassine story, La Racaille, Fazaabook et des recueils de chroniques — qui rassemblent son écriture attentive aux marges sociales et aux contradictions du quotidien.
En presse écrite, il a été chroniqueur pour plusieurs journaux et revues tunisiens, où il a imposé un style mêlant satire, humour et réflexion sociale.
Dans l’audiovisuel, il est à l’origine de séries emblématiques comme Maktoub et a participé à la création de nombreux programmes sociaux et dramatiques.
Il a aussi exploré la bande dessinée avec Les Arrivistes, considérée comme l’une des premières BD tunisiennes, et a fondé la maison d’édition Sindbad, par laquelle il continue de publier et de promouvoir des textes ancrés dans la culture et la mémoire populaires.
Souffle inédit a interviewé Tahar Fazaa pour revenir sur son parcours et son engagement culturel.
M.B : Vous avez commencé très jeune à écrire pour la presse et la bande dessinée. Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter des histoires et d’observer la société tunisienne avec autant d’attention ?
Tahar Fazaa : J’ai commencé à écrire très jeune, car j’ai commencé à lire très tôt. J’ai été scolarisé dés l’âge de cinq ans chez les sœurs, et les maitresses encourageaient les élèves à lire en leur offrant des livres de contes joliment illustrés, des classiques comme peau d’âne, ou cendrillon, ou les contes d’Andersen, ces livres me faisaient rêver et me poussaient a lire compulsivement. A l’époque –dans les années 50- il n’y’avait ni télé, ni radio, ni téléphone, et très souvent même pas d’électricité, le seul moyen de distraction dans un petit village était la lecture. Plus tard, au lycée, ou j’étais interne, il n’y’avait aucun loisir, alors j’ai lu toute la bibliothèque du lycée.
M.B : La bande dessinée tunisienne des années 80 vous doit beaucoup. Comment se passait la collaboration avec les dessinateurs? Quels souvenirs en gardez-vous ?
Tahar Fazaa : J’ai lu les classiques, les modernes, et même tous les albums de TINTIN, ce sont eux et les illustrés tels que Blek le roc, Zembla, ou Mandrake qui m’ont donné envie de m’essayer à la bande dessinée, puis sont venus les journaux satiriques tels Charlie Hebdo ou Hara-kiri , qui m’ont poussé vers la BD adulte. Cela n’a pas été facile, les illustrateurs étaient rarissimes, il n’y avait aucune tradition dans la presse de ce temps, et c’était techniquement très difficile car il fallait porter les BD, sur des plaques métalliques qui coutaient très cher-donc pas rentables-, j’ai eu la chance de rencontrer un illustrateur –Slah Triki- et d’avoir l’accord du directeur du journal « TUNIS-HEBDO » avec qui je collaborais dans les années 80, et j’ai entamé une série intitulée « LES ARRIVISTES » qui a rencontré un franc succès.
M.B : Vos histoires oscillent entre humour, satire sociale et critique des travers de la société tunisienne. Comment trouvez-vous cet équilibre entre rire et dénonciation ?
Tahar Fazaa : Tous mes écrits sont teintés d’humour, et je me définis essentiellement comme humoriste. L’humour a pour moi de multiples fonctions : psychologique, par l’amélioration de l’humeur et la réduction du stress, sociale, par la critique constructive, en outre, il libère la tension et sert de mécanisme de défense, en outre les humoristes sont très rares dans tous les pays du monde , c’est un don du ciel, et je me suis aperçu que j’avais ce don , alors j’ai continué dans ce sens , et cela m’a réussi en vérité.
M.B : Dans vos écrits, vous abordez des classes sociales très différentes, du mendiant au médecin, du fonctionnaire au financier. Comment observez-vous ces mondes sans tomber dans la caricature ?
Tahar Fazaa : Je viens d’une classe sociale modeste, j’ai travaillé comme fonctionnaire, de part mon métier de journaliste et de chroniqueur j’ai fréquenté toutes les classes sociales y compris les marginaux, donc je connais mon monde, et comme on le dit : on ne parle bien que de ce que l’on connait. Il est important de leur donner une voix pour plus de tolérance de la part des gens bien installés et souvent pourris de préjugés.
M.B : Vous avez souvent décrit des personnages « invisibles » de la société, des marginaux ou des figures ordinaires. Pourquoi est-il important pour vous de leur donner une voix ?
Tahar Fazaa : Les personnages « invisibles » de la société, et les originaux, sont souvent hauts en couleurs, et bien plus intéressants pour l’écrivain que les bourgeois bien installés dans leurs préjugés et leurs certitudes, ou les gens du commun sans originalité et sans relief.
M.B : Quelle a été la source d’inspiration pour créer la série télévisée Maktoub, qui a touché un public si large ? Voyez-vous des liens entre vos BD, vos romans et vos scénarios TV ?
Tahar Fazaa : De journaliste, je suis passé à chroniqueur, puis à écrivain, puis à scénariste. Après avoir écrit le premier feuilleton tunisien « HABOUNI WEDDELELT » puis la première sitcom « edh7ak leddonia » puis d’autres feuilletons, la société CACTUS m’a proposé d’écrire un grand feuilleton, j’ai proposé le synopsis de « MAKTOUB » qui fut immédiatement accepté tant il était original, ce feuilleton a eu un impact majeur sur la production télévisuelle tunisienne, et rencontra un immense succès. Cela fut possible car la production privait m’offrait un espace de liberté bien plus grand que la production publique toujours plus réservée si ce n’est censurée. Ma source d’inspiration dans ce feuilleton venait de toute mon expérience passée, et de l’évolution de la société Tunisienne sous l’ancien régime
M.B : Dans votre texte pour votre anniversaire, vous évoquez la Tunisie d’hier et d’aujourd’hui, avec un regard lucide et critique. Comment percevez-vous l’évolution du pays et de ses habitants à travers votre travail ?
Tahar Fazaa : La société tunisienne, comme tant d’autres sociétés du tiers-monde, est passée de la colonisation à l’indépendance, puis de la monarchie à la république, puis de la révolution agraire à la révolution industrielle, puis la révolution technologique, puis numérique, et l’ère de l’intelligence artificielle arrive à grand pas, c’est trop en si peu de temps, il est très difficile de s’adapter à cette vitesse vertigineuse, les gens se retrouvent désemparés et inadaptés, car toutes les données et les certitudes d’une société conservatrice et patriarcale vacillent et partent en éclats.
M.B : À votre avis, quel rôle peut jouer un écrivain ou un chroniqueur dans la société tunisienne d’aujourd’hui ?
Tahar Fazaa : Le rôle de l’écrivain est multiple : il raconte des histoires pour divertir, faire rêver et réfléchir les lecteurs, transmet des idées, dénonce des injustices, et sert de témoin de son époque, je rois avoir été témoin de mon époque avec constance durant plus d’un demi siècle, essentiellement par mes chroniques journalistiques et radiophoniques.
M.B : Vous avez édité le livre Asrar Ailiya de votre fille, Faten Fazaa, dans votre maison d’édition Sindbad Tunisie, puis vous en avez réalisé la traduction en français, également publiée par votre maison d’édition. Pouvez‑vous nous parler de ce projet, ce qui vous a motivé pour cette traduction, et de l’importance de rendre accessible un texte né en dialecte tunisien au public francophone ?
Tahar Fazaa : Ma fille Faten Fazaa a été la première écrivaine tunisienne à écrire un livre en dialectal , ce livre « asrar 3a’iliya » a connu un sucés aussi fulgurant qu’inattendu et a réalisé les meilleures ventes, j’ai alors décidé de le traduire en français sous le titre « secrets de famille » pensant atteindre un public francophone, mais ce public s’est beaucoup raréfié, les ventes des livres français s’est considérablement amenuisée au profit de la littérature anglaise.
M.B : Après plus de 50 ans de carrière, quel conseil donneriez-vous à un jeune auteur ou scénariste tunisien qui souhaite raconter la société et toucher les lecteurs ?
Tahar Fazaa : Je n’ai aucun conseil à donner aux jeunes qui veulent écrire, sauf de plonger dans le monde de l’IA, pour ne pas être dépassés très vite, et je les préviens qu’on ne fait pas fortune avec les livres.
M.B : Tout au long de votre carrière, vous avez exploré tant de formes d’écriture et touché différents publics. Quel est encore aujourd’hui votre plus grand rêve, qu’il soit littéraire, créatif ou personnel ?
Tahar Fazaa : Mon rêve aujourd’hui est de revenir aux livres pour enfants comme au temps de la revue pour enfants « kaous kouzah » où j’ai longtemps collaboré, je voudrais revenir à la BD et aux contes illustrés, car l’IA permet maintenant d’avoir des illustrations de grande qualité, et gratuitement. Je viens de prendre ce virage avec un premier livre « al meftah al rabaa »dans une série intitulée « kharrafli i3aychek »où je reviens à la « khorrafa » de la grand-mère.
M.B : Je vous remercie, cher Tahar Fazaa, pour la confiance témoignée et pour la sincérité de ce partage.



