Avec Eleonora Duse, Pietro Marcello signe un film de maturité, à la frontière du portrait intime et de la fresque historique. Porté par une interprétation habitée de Valeria Bruni Tedeschi, le film retrace les dernières années d’une actrice mythique, confrontée à l’usure du corps, à la violence de l’Histoire et à l’exigence intacte de l’art.
Eleonora Duse : un portrait captivant revisité par Valeria Bruni Tedeschi et Pietro Marcello
Par la rédaction
Sorti en salles le 14 janvier 2026, Eleonora Duse s’attache à un moment précis de la vie de la grande actrice italienne : les années 1917–1924, lorsque, après plus d’une décennie loin des planches, elle décide de remonter sur scène. L’Italie sort meurtrie de la Première Guerre mondiale, les tensions sociales s’exacerbent, le fascisme s’installe progressivement. Dans ce contexte instable, Eleonora Duse poursuit son chemin, fidèle à une vocation qui ne l’a jamais quittée.
Pietro Marcello évite délibérément le biopic académique. Son film ne cherche ni à résumer une carrière ni à reconstituer une légende, mais à capter l’élan d’une femme au crépuscule de sa vie, affrontée à ses contradictions : la gloire et l’épuisement, la liberté et la dépendance, le désir de modernité et les pièges du pouvoir.
Une actrice face à l’Histoire
Le récit s’ouvre alors que l’Italie enterre son Soldat inconnu. Le cortège funéraire, dont les images d’archives traversent le film, devient un motif central : celui d’un pays endeuillé, en quête d’unité, mais aussi celui d’un mouvement incessant. Comme ce train qui parcourt la péninsule, Eleonora Duse n’a jamais cessé de voyager, de jouer, de se déplacer, sans jamais s’ancrer durablement.
La figure de Duse se détache ainsi sur une toile historique dense : la montée du fascisme, l’ombre de Mussolini, l’ambiguïté des relations entre les artistes et le pouvoir. Le film évoque notamment la manière dont le régime récupère symboliquement les figures culturelles, y compris après leur mort. Sans discours démonstratif, Marcello laisse affleurer une question centrale : que devient l’art lorsque l’Histoire s’en empare ?
Valeria Bruni Tedeschi, une présence intérieure
Pour incarner Eleonora Duse, Pietro Marcello n’a jamais envisagé d’autre choix que Valeria Bruni Tedeschi. Le film s’est construit avec elle, dans une relation de confiance et de dialogue constant. Plus qu’une imitation, son interprétation repose sur une présence intérieure, une énergie contenue, parfois fragile, toujours tendue vers la scène.
La caméra, souvent portée à l’épaule, accompagne cette approche. Elle refuse la distance, privilégie le mouvement, l’instabilité, l’imprévu. Le théâtre n’y est pas sacralisé : il se fissure, se dérègle, laisse apparaître ses failles. Lorsque le partenaire d’Eleonora oublie son texte et qu’elle lui souffle une réplique, le film bascule presque dans la farce. C’est précisément dans ces instants que le cinéma de Marcello trouve sa justesse.

Autour de Bruni Tedeschi, Noémie Merlant incarne Enrichetta, la fille d’Eleonora, figure essentielle du récit. Leur relation, marquée par la distance et la culpabilité, rappelle l’impossibilité, pour Duse, de concilier pleinement maternité et vie artistique. Le film aborde ce thème sans pathos, comme une donnée irréductible de son existence.
Théâtre, modernité et illusions
Le film explore également les désillusions artistiques de la fin de carrière. Eleonora Duse, désireuse de renouveler le théâtre, s’entoure de figures masculines qu’elle idéalise parfois à tort. Le personnage de Giacomino, dramaturge fictif, cristallise cette tension : promesse de modernité, il incarne aussi l’aveuglement et l’erreur de jugement. Plus tard, son apparition en uniforme fasciste résonne comme une amère révélation.
La relation passée avec Gabriele D’Annunzio affleure en creux, sans jamais devenir centrale. Marcello se détourne du mythe du couple pour restituer une femme confrontée à ses choix, à ses renoncements et à sa lucidité tardive.
Un film de passage
Eleonora Duse est un film de seuils : entre deux siècles, entre théâtre et cinéma, entre documentaire et fiction. Fidèle à son parcours, Pietro Marcello mêle images d’archives et scènes reconstituées, refusant toute hiérarchie entre le réel et l’imaginaire. La musique, oscillant entre compositions savantes et références plus populaires, participe de ce mouvement, créant des décalages assumés.

Présenté en compétition à la Mostra de Venise 2025, le film s’inscrit dans la continuité d’une œuvre attentive aux figures en marge, aux destins traversés par l’Histoire. Mais il marque aussi une étape : celle d’un regard plus frontal sur une femme artiste, sur ce que coûte la fidélité à une vocation.
Eleonora Duse ne cherche pas à clore un récit. À l’image de son héroïne, il avance, encore, porté par une force discrète et tenace. Non pas pour figer une légende, mais pour rappeler qu’un art vivant ne s’éteint jamais tout à fait.
Infos pratiques
Réalisation : Pietro Marcello
Avec : Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Merlant, Fanni Wrochna
Genre : Biopic, Historique
Durée : 2h02
Sortie : 14 janvier 2026
Pays : Italie, France



