Rim Laredj invitée de Souffle inédit

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Photo : Chems Laroussi

Artiste plurielle, Rim Laredj déploie une œuvre à la croisée de l’image, de la voix, de l’écriture et du geste. Dans cet entretien, elle revient sur les fondements de sa démarche, ses filiations, ses choix de médiums et cette recherche constante de la poésie comme forme de résistance et de transmission.

Rim Laredj, à la recherche de la poésie

Entretien conduit par Monia Boulila

Rim Laredj est une artiste éclectique — performeuse, productrice, auteure et artiste visuelle — basée entre les États-Unis, l’Algérie et la France.
Historienne de l’art formée à la Sorbonne et à l’École du Louvre, elle a également étudié le cinéma à la New York Film School.
Inspirée par les pensées d’Édouard Said et de Griselda Pollock, elle explore les héritages culturels, les récits dominants et les identités en mouvement.
Autrice de Seigneur des cendresL’île muette et En prison dans mon thorax, elle a aussi réalisé les films L’Ombre et la lumière et De l’autre côté du miroir, ainsi qu’une dizaine de documentaires.
Fondatrice de Miz’art ProductionLala Moulaty et Art `lab Factory, elle tisse des liens entre art, sciences humaines  et engagement pour questionner notre époque.

Rim Laredj invitée de Souffle inédit

M.B : Vous êtes dessinatrice, plasticienne, photographe, écrivaine, réalisatrice, chanteuse et designer. Comment définiriez-vous le fil invisible qui relie toutes ces pratiques dans votre démarche artistique ?

Rim Laredj : Le fil invisible qui relie toutes mes pratiques est une recherche sur la voix — au sens large : la voix du corps, de l’image, de l’histoire et des silences. Qu’il s’agisse de dessin, de performance, de cinéma, d’écriture ou de musique, je travaille toujours à partir d’une même nécessité : rendre visibles et audibles des récits marginalisés, des identités en mouvement, des mémoires fragmentées.

Formée à l’histoire de l’art, au cinéma et nourrie par les pensées critiques d’Édouard Said et de Griselda Pollock, ma démarche s’inscrit à la croisée des luttes féministes et postcoloniales. Chaque médium devient pour moi un outil spécifique pour interroger les héritages culturels, les rapports de pouvoir et les constructions identitaires. Le corps est souvent le point de départ, la voix un vecteur politique, l’image un espace de résistance.

Je ne hiérarchise pas les disciplines : je les fais dialoguer. Dessiner, filmer, écrire, chanter ou produire sont des gestes complémentaires d’un même mouvement de pensée. Être basée entre les États-Unis, l’Algérie et la France renforce cette approche transversale, faite de passages, de traductions et de fractures. Mon travail cherche ainsi à créer des formes hybrides, sensibles et critiques, où l’art devient un lieu de recherche, de transmission et de transformation du réel.

M.B : Vous êtes la fille de l’écrivain Waciny Laredj et de la poétesse et romancière Zeineb Laouedj. Comment le fait de grandir dans un environnement où l’écriture, la poésie et la pensée occupaient une place centrale a-t-il influencé votre rapport à la création — et comment avez-vous construit votre propre voix artistique?

Rim Laredj : Grandir dans un environnement où l’écriture, la poésie et la pensée faisaient partie du quotidien a profondément façonné mon rapport à la création. Très tôt, j’ai compris que les mots pouvaient être un espace de liberté, mais aussi de résistance, de questionnement et de transmission. L’œuvre de mon père, Waciny Laredj, comme celle de ma mère, Zeineb Laouedj, m’a appris que créer, ce n’est pas seulement produire des formes, mais engager une pensée, une éthique, un regard sur le monde. ET LE FAIRE DE MANIÈRE TOTALE ET RADICALE.

En même temps, cette proximité avec des voix aussi fortes a très vite posé la question de la distance. Il m’a fallu du temps pour comprendre que mon chemin ne passerait pas uniquement par l’écriture, mais par d’autres langages — l’image, le son, le corps, la matière. Construire ma propre voix a été un travail de déplacement, parfois de rupture, souvent de traduction : comment faire dialoguer cet héritage avec mes propres expériences, mes questionnements, mes silences ?

Aujourd’hui, je vois cette filiation non comme un poids, mais comme un socle. Elle m’a donné des outils, une exigence, une attention au sens. Mais ma voix s’est construite dans l’écart, dans la traversée de plusieurs disciplines et territoires, là où je pouvais inventer une manière singulière de dire, de montrer et de transmettre — autrement, mais en continuité.

M.B : Votre parcours traverse plusieurs cultures — du Levant au Maghreb, de l’Andalousie à la France. Comment ces héritages façonnent-ils votre manière de créer, d’écrire, de filmer et de chanter ?

Rim Laredj : Ces héritages multiples constituent à la fois un territoire intérieur et une ligne de fracture. Ils façonnent ma manière de créer comme on compose avec des strates, des déplacements, des langues qui se répondent sans jamais se confondre. Du Levant au Maghreb, de l’Andalousie à la France, les USA il ne s’agit pas pour moi d’une filiation linéaire, mais d’une circulation permanente entre des mémoires parfois contradictoires, souvent blessées, toujours vivantes.

Dans l’écriture comme dans le cinéma, cette pluralité se traduit par une attention aux marges, aux récits interrompus, aux voix que l’histoire officielle a réduites au silence. Chanter, c’est faire remonter des traces anciennes — des mélismes, des rythmes, des respirations — qui traversent le corps avant même de devenir langage. Filmer et dessiner me permettent, quant à eux, de matérialiser ces tensions : entre exil et appartenance, visibilité et effacement, héritage et invention.

Ces cultures ne sont pas pour moi des références esthétiques figées, mais des forces en mouvement. Elles m’obligent à une position critique, à refuser toute assignation identitaire simple. Créer, c’est alors habiter l’entre-deux, transformer la fragmentation en langage, et faire de l’hybridité non pas une posture, mais une méthode.

Rim Laredj invitée de Souffle inédit
Photo : Chems Laroussi

M.B : Vous travaillez la calligraphie, les symboles berbères, les matières artisanales, mais aussi la voix et le cinéma. Qu’est-ce qui vous guide dans le choix d’un support ou d’un médium pour raconter une histoire ?

Rim Laredj  Le choix d’un support ne précède jamais l’histoire, il en découle. Chaque récit porte en lui sa propre nécessité formelle. Je me laisse guider par ce que le sujet exige : parfois le silence et la lenteur d’un geste calligraphique, parfois la matérialité brute des symboles berbères ou des matières artisanales, parfois l’urgence de la voix ou la puissance immersive du cinéma.

La calligraphie et les signes ancestraux me permettent de travailler avec des strates de sens antérieures au langage rationnel, là où l’écriture devient mémoire incarnée. Les matières — textiles, pigments, objets — portent une charge historique et affective qui dialogue avec le corps. La voix, elle, traverse tout : elle est souffle, résistance, transmission. Quant au cinéma, il m’offre un espace où le temps, le regard et le récit peuvent se recomposer, se fragmenter, se politiser.

Ce qui me guide, c’est la justesse : trouver le médium capable de respecter la complexité d’une histoire sans la réduire. Je considère chaque support comme un partenaire de pensée. L’enjeu n’est pas de multiplier les formes, mais de laisser chaque médium révéler ce qu’il sait dire mieux que les autres.

M.B : Votre œuvre dialogue constamment entre tradition et modernité, entre art populaire et création contemporaine. Comment construisez-vous cet équilibre sans jamais tomber dans la nostalgie ou le décoratif ?

Rim Laredj : Je ne pars jamais de la tradition comme d’un objet figé ou sacré. Je la considère plutôt comme une matière vivante, traversée par des usages, des gestes, des croyances, mais aussi par des contradictions. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de la préserver intacte, encore moins de la citer, mais de la mettre à l’épreuve du présent.

L’équilibre se construit dans le déplacement : je prends des formes ou des références populaires, mais je les soumets à des processus contemporains, conceptuels ou plastiques, qui les déstabilisent. Dès qu’une œuvre devient simplement décorative ou nostalgique, elle cesse de poser des questions — et pour moi, l’art doit rester un espace de friction.

La modernité n’est pas une rupture brutale avec le passé ; c’est une manière de le relire avec les outils, les urgences et les tensions d’aujourd’hui. C’est dans cette tension, parfois inconfortable, que mon travail trouve sa justesse.

M.B : Vous parlez souvent de transmission, d’universalité et de rapport au vivant. Comment ces idées se traduisent-elles dans votre exposition « Kalimat » et dans votre marque Bayt Rim Créations ?

Rim Laredj : La transmission est au cœur de tout ce que je fais. Dans Kalimat, elle passe par le langage : les mots, les signes, les écritures deviennent des vecteurs de mémoire collective et d’émotions partagées. Ce sont des formes qui traversent les cultures et les époques, et qui permettent une lecture ouverte, presque universelle, de l’œuvre.

Le rapport au vivant, lui, s’exprime autant dans les matières que dans les processus. Je travaille avec des matériaux qui portent une histoire, parfois fragiles, parfois bruts, et qui rappellent que toute création est liée à un cycle — celui du temps, de la transformation, de l’usure.

Bayt Rim Créations prolonge cette réflexion dans un autre registre. La marque est pensée comme une maison au sens symbolique : un lieu de partage, de savoir-faire et de dialogue entre les artisans, les formes traditionnelles et les usages contemporains. Là encore, il ne s’agit pas de reproduire, mais de transmettre en transformant, pour que ces gestes et ces idées restent vivants et pertinents aujourd’hui.

Les bijoux les vêtements deviennent un talisman une deuxième peau, quelque chose qui transcende l’objet.

Rim Laredj
Photo : Chems Laroussi

M.B : Vos films, dont L’Ombre et la lumière et Dounia, abordent la mémoire, l’exil et les liens familiaux. Quelles histoires vous semblent aujourd’hui les plus urgentes à porter au cinéma ?

Rim Laredj : Aujourd’hui, ce qui me semble le plus urgent, ce sont les histoires silencieuses — celles qui se vivent dans l’intime mais qui résonnent collectivement. L’exil, par exemple, n’est pas seulement un déplacement géographique ; c’est une expérience intérieure faite de ruptures, de recompositions et de transmissions fragiles.

Je suis particulièrement attentif aux récits familiaux, aux liens entre les générations, parce qu’ils portent en eux la mémoire des blessures mais aussi des résistances. Ce sont souvent dans ces espaces-là, discrets et peu spectaculaires, que se jouent les grandes questions contemporaines : l’identité, l’appartenance, la perte et la reconstruction.

Au cinéma, j’ai envie de continuer à donner une place à ces récits incarnés, ancrés dans des corps, des visages, des gestes quotidiens. Des histoires qui ne cherchent pas à expliquer le monde, mais à le rendre sensible, pour ouvrir un espace d’empathie et de dialogue.

M.B : Le cinéma représente-t-il pour vous un espace particulier, différent de vos autres pratiques, ou un prolongement naturel ?

Rim Laredj : Le cinéma est à la fois un espace à part et un prolongement naturel de mes autres pratiques. Il m’impose un temps différent, une écriture plus linéaire, une attention particulière aux corps et aux silences. Là où les arts plastiques ou le design me permettent une forme de condensation ou de fragmentation, le cinéma m’oblige à accompagner le regard du spectateur dans la durée.

Mais au fond, les questions que je traverse restent les mêmes : la mémoire, la transmission, le rapport à l’autre et au vivant. Le cinéma me donne simplement d’autres outils pour les explorer — la voix, le mouvement, la lumière, le rythme.

Je ne vois donc pas ces pratiques comme des territoires séparés, mais comme des langages complémentaires, qui se nourrissent mutuellement et m’autorisent à raconter autrement ce que je ne pourrais pas dire avec une seule forme, je crois que la chose que je recherche absolument partout est la poésie sous toutes ses formes .

M.B : Le chant occupe également une place importante dans votre vie. Que représente pour vous la voix : un outil, une mémoire, une manière de se relier au monde ?

Rim Laredj : La voix est pour moi bien plus qu’un outil. Elle est une mémoire vivante, quelque chose qui traverse le corps avant même de passer par la pensée. Chanter, c’est réveiller des traces enfouies — des langues, des histoires, des émotions — parfois héritées, parfois personnelles.

La voix est aussi une manière de se relier au monde, parce qu’elle crée un espace de vibration partagé. Elle circule entre l’intime et le collectif, entre ce qui est profondément personnel et ce qui peut être reçu par l’autre. Dans ce sens, le chant devient un geste de transmission, presque un rituel.

Que ce soit dans le cinéma, les arts visuels ou la performance, la voix me permet d’habiter pleinement le présent, de faire le lien entre le corps, la mémoire et l’écoute. C’est un langage fragile, mais essentiel, qui rappelle que toute création commence par une respiration.

M.B : Si vous deviez décrire votre démarche en une seule phrase, laquelle choisiriez-vous ?

Rim Laredj : Je cherche la poésie, comme d’autres cherchent des trésors !

M.B : Quelles œuvres — films, livres, tableaux — continuent aujourd’hui de vous accompagner dans votre pratique ?

Rim Laredj : Certaines œuvres m’accompagnent de façon presque constante. Au cinéma, les films d’Andreï Tarkovski occupent une place essentielle. Son rapport au temps, à la mémoire et au sacré — cette manière de laisser les images respirer — a profondément nourri ma façon de penser le récit et la mise en scène.

En littérature, l’écriture de Toni Morrison est fondamentale. Sa capacité à faire émerger une mémoire collective à partir d’histoires intimes, à donner une voix aux silences et aux traumatismes transmis, résonne fortement avec mes propres questionnements sur la filiation et l’exil.

Les essais de Griselda Pollock et d’Edward Said m’accompagnent dans une réflexion critique sur le regard, la représentation et les rapports de pouvoir à l’œuvre dans les images et les récits. Ils m’aident à situer ma pratique dans un champ élargi, à la fois esthétique, politique et historique.

Du côté des œuvres graphiques contemporaines, je suis particulièrement attentif à des artistes qui travaillent la ligne, le signe et la mémoire comme des langages vivants. Les œuvres de Kader Attia, de Mona Hatoum ou de Zineb Sedira, par exemple, interrogent les traces de l’histoire, les fractures coloniales et les déplacements, tout en maintenant une grande exigence formelle.

Enfin, la poésie d’Adonis est une présence constante. Son travail sur la langue, la rupture et la réinvention du sens me rappelle que la création est toujours un acte de transformation, un espace de tension fertile entre héritage et devenir.

M.B : Enfin, quels sont vos projets actuels — dans l’art, le cinéma ou la musique ?

Rim Laredj : Je suis aujourd’hui dans une phase décisive de cristallisation autour d’un projet de transmutation, pensé comme une œuvre-monde en perpétuel devenir. Ce projet se déploie à travers plusieurs vecteurs — un film d’art, un album musical et un recueil — qui dialoguent comme différentes strates d’une même recherche. Il ne s’agit pas de juxtaposer des formes, mais de faire circuler une énergie, une pensée, une vibration d’un médium à l’autre. La performance en constitue l’aboutissement naturel, comme espace de présence, de risque et de partage.

Je traverse actuellement une période intense d’essais et de résidences, un temps de laboratoire indispensable où les formes se cherchent, se déplacent et se transforment. Ces phases de recherche ont été rendues possibles grâce à des lieux et des structures qui soutiennent l’expérimentation et la création contemporaine, notamment Art Lab Factory et AW Color Studio, qui ont accompagné ce travail avec une attention précieuse portée au processus autant qu’à la forme.

Parallèlement, je poursuis un travail d’écriture et de recherche sur plusieurs projets en développement. J’ai illustré le livre de Salim Hammar qui s intitule tractatus magico artifex aux éditions espace libre. Ce dialogue entre texte et image prolonge mes réflexions sur la transformation, la matière et la circulation du sens entre les langages.

Enfin, le 1er janvier paraîtra le clip Tourab, que j’ai tourné au Musée d’Orsay, avec le soutien de Miz Art Film. Filmer dans un lieu aussi chargé d’histoire a été pour moi un geste fort : accepter le dialogue avec des héritages visibles et invisibles, et tenter d’y inscrire une autre présence, une autre mémoire.

M.B : Quel est aujourd’hui votre rêve le plus cher en tant qu’artiste ?

Rim Laredj : Mon rêve le plus cher est de continuer à créer depuis un lieu de vigilance et de douceur à la fois. De faire des œuvres qui ne détournent pas le regard, qui prennent acte des fractures du monde — sociales, politiques, intimes — sans jamais renoncer à la beauté ni à l’écoute.

J’aimerais que mon travail puisse devenir un espace de résistance sensible, où les mémoires invisibilisées trouvent une forme, une voix, un souffle. Un art qui ne domine pas, mais qui relie ; qui ne clôt pas, mais qui ouvre des passages entre les êtres, les langues et les territoires.

Mon rêve est de continuer à chercher, humblement, comment créer peut encore être un geste de soin et de lucidité, un acte profondément vivant, capable de tenir ensemble l’engagement et la poésie.

M.B : Je vous remercie, chère Rim, pour la générosité de vos réponses, la justesse de votre regard et ce dialogue sensible, nourri par la mémoire, la voix et une attention constante au vivant.

Monia Boulila
Poète tunisienne
Déléguée de la Société des Poètes Français
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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