Essai

« Leo Strauss et la crise de la pensée politique moderne »

« Leo Strauss et la crise de la pensée politique moderne » de Mohamed Karray Aouichaoui

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

« Leo Strauss et la crise de la pensée politique moderne » de Mohamed Karray Aouichaoui

Méthode et bon sens

Vient de paraître aux éditions Al-Mokaddima à Tunis, un essai de l’universitaire Mohamed Karray Aouichaoui, Leo Strauss et la crise de la pensée politique moderne. Le volume se compose de deux cent soixante-cinq pages, avec six chapitres répartis sur deux grandes sections : d’une part, « La crise de la pensée politique », avec « La nature de la crise », « De la démocratie libérale » et « L’aporie de la théologie politique » ; d’autre part, « De la crise des fondements », avec « Du relativisme ou de la perte de la vérité », « De l’historicisme ou des trois vagues de la modernité » et enfin « De la crise du droit naturel moderne ».

« Leo Strauss et la crise de la pensée politique moderne »

Cet équilibre obéit à une méthode, précisément une méthodologie de travail, de pensée et d’écriture qui nous nous provient tout droit de René Descartes et de son substantiel Discours de la méthode, où nous lisons dès les premières lignes, dédiées aux « Considérations touchant la science » : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. […] Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent. »

Ces lignes nous permettent de mesurer le pour et le contre, d’autant plus que Mohamed Karray Aouichaoui a publié en 2015, aux éditions L’Harmattan à Paris, un essai intitulé Thomas Hobbes et l’idée de puissance, qui est à l’origine une thèse de doctorat où l’interrogation se fonde sur le rapport entre philosophie et politique à l’Âge classique. Cette interrogation se trouve mise à jour dans le présent essai, et ce dès les premières lignes de l’introduction : « Pouvons-nous écrire sur Leo Strauss sans être straussiens comme il a écrit lui-même sur Hobbes sans être hobbesien, ni même moderniste, et comme il a écrit sur Machiavel par la suite, sans tomber dans “les rets du machiavélisme” ? »

Après quoi, le philosophe Mohamed Karray Aouichaoui de poser des questions fondamentales sur le rapport entre l’écriture et l’influence, entre la pensée critique et l’emprise que le sujet peut exercer sur nous. Peut-être sont-ce là des questions techniques propres aux chercheurs dans un cadre typiquement, voire rigoureusement académique, mais ce qui compte à nos yeux, c’est justement la manière dont les questions sont ici posées avec l’acheminement qu’ils suivent et surtout les objectifs visés par le penseur qui, en homme de gauche, traducteur notamment d’Alain Badiou, s’attèle à un penseur réputé de droite, représentant même du « conservatisme politique » (p. 12), en vue d’une meilleure compréhension du monde.

Chemins qui mènent quelque part

Ce que nous aimons chez Karray Aouichaoui, c’est cette capacité qu’il a à simplifier les choses, à commencer par la dédicace qui, comme l’illustration de la couverture avec ce loup qui crie chantant la pleine lune, renvoie à une figure chérie : « À l’âme de Lina qui ne me quitte pas là où je me tourne ».

Le loup, animal fétiche du bestiaire hobbesien, donne à cette couverture une profondeur supplémentaire, en nous référant à l’homme moderne, devenu un être « prédateur », suite à une déformation profonde de sa nature par un changement radical des finalités de l’existence humaine. Aussi, la modernité est-elle désormais marquée par une nouvelle image du monde, selon laquelle la nature est devenue une matière à maîtriser. Ce qui en effet renvoie à l’image de l’historicisme étudié par le chercheur (pp. 170-172), qu’il répartit sur trois étapes, d’abord « Machiavel et la fin de l’utopie », ensuite « Rousseau et l’impasse du retour de l’utopie », enfin « L’enracinement de l’historicisme ».

Outre les références à Leo Strauss lui-même, à travers « Les trois vagues de la modernité », in La philosophie politique et l’histoire (Le Livre de Poche, 1998), Machiavel, Hobbes, Rousseau, Hegel, Nietzsche et Hannah Arendt sont appelés à la rescousse. Ce propos analytique devient passionnant lorsque, de commentaire en interprétation, à chaque fois la conclusion vient poser des jalons ou des garde-fous pour asseoir une lecture solide. Cela nous évoque le travail de Leo Strauss lui-même qui, dans Sur « Le Banquet » de Platon, écrit : « Il y a des chemins innombrables qui mènent de l’amour d’êtres humains au sens étroit au-delà de cet amour. » (Éditions de l’Aube, 2006)

Nous sommes en effet tentés d’inverser le titre français de Martin Heidegger, Holzwege, ouvrage publié en allemand en 1950, est traduit chez Gallimard en 1962, sous le titre de Chemins qui ne mènent nulle part. Or, le titre « Holzwege » signifie (Holz = bois + Wege = chemins), désignant les chemins forestiers que les bûcherons empruntent pour extraire le bois, mais, pris en sens inverse, ces chemins ne mènent vraiment nulle part.

Cette inversion ― quand on est conscients du passé nazi de Heidegger, lequel s’oppose à la situation de Leo Strauss qui a fui en 1932 l’Allemagne avant sa nazification à venir ―, mérite d’être opérée, même si ce passé antinomique n’annule en rien l’intérêt philosophique et taxinomique ― au sens de valeur ― de ces deux pensées. Les deux dernières pages, particulièrement limpides, résument l’intérêt à la fois de l’œuvre de philosophie politique de Leo Strauss, mais aussi la singularité de l’approche réalisée par Mohamed Karray Aouichaoui. Notons que ce travail, réalisé en langue arabe, est susceptible de nous ouvrir les yeux sur des références et des éléments d’analyse fondamentaux, notamment aujourd’hui où la crise se généralise, de la santé à l’économie, en passant par les valeurs, sans oublier la politique et par là même les guerres et les génocides en cours.

En souhaitant à Mohamed Karray Aouichaoui du succès à l’occasion de la parution de Leo Strauss et la crise de la pensée politique moderne, nous espérons dialoguer bientôt avec lui afin de nous arrêter davantage sur les spécificités de cette philosophie qui semble ne pas avoir dit son dernier mot.

Aymen Hacen

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