Gilles Bibeau : un livre courageux qui bouscule les certitudes

Lecture de 10 min
Gilles Bibeau - Photo @ Beït al-Hikma

C’est à Tunis, aux Éditions Sikelli, que Gilles Bibeau, anthropologue, Professeur émérite de l’Université de Montréal, a publié, en octobre dernier, Israël sans masque. Le vrai visage d’un État colonial, préfacé par le Professeur Kamel Gaha, de l’Académie tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts Beït al-Hikma.

Israël sans masque de Gilles Bibeau

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Si nous nous réjouissons que ce volume ait vu le jour dans notre pays, nous ne pouvons qu’être admiratifs du courage, aussi bien intellectuel qu’humain, de l’auteur qui ne mâche pas ses mots, et ce depuis l’avant-propos, lequel contextualise le présent texte tout en révélant la nature des travaux antérieurs de Gilles Bibeau : « Dans une lettre qu’il adressa en 1904 à son ami Oskar Pollak, Franz Kafka écrivait : “Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous”. En rédigeant le présent essai dont le contenu est en partie autobiographique, j’ai souvent pensé à ce que Kafka ajoutait : “Si un livre ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?” Dans le présent ouvrage, je n’ai pu mettre en mots la trahison que représente le sionisme à l’égard du judaïsme qu’en rompant avec les représentations sans doute fortement idéalisées qui ont été les miennes à l’époque où je me suis consacré à l’étude de l’archéologie biblique. C’est l’histoire du déplacement à l’intérieur de moi-même que je raconte dans les pages qui suivent. » (pp. 24-25)

Ainsi, à la première personne du singulier, le Professeur Gilles Bibeau prend-il le taureau par les cornes, marquant un passage remarquable entre la langue magistrale de l’enseignant-chercheur à celle de l’homme, ou mieux de l’être humain sensible et empathique. En citant d’emblée les vers du poète Refaat Alareer, Gilles Bibeau tire cette conclusion qui, d’emblée, nous éclaire sur la nature de ce « déplacement à l’intérieur de [lui]-même » : « On peut assassiner un poète et toute sa famille sans réussir à faire disparaître l’histoire que ses vers racontent. »

Or voici les vers en question :
Si je dois mourir
Tu dois vivre
Pour raconter mon histoire
Pour vendre mes affaires
Pour acheter un morceau de tissu
Et quelques cordes (…)
Si je dois mourir
Que cela amène l’espoir
Qu’il en naisse un récit.

Refaat Alareer
(1979-2023)

Et c’est un véritable récit épique que nous offre Gilles Bibeau, qui s’étend sur plus de quatre cent cinquante pages, avec des chapitres aussi riches les uns que les autres, lesquels peuvent être lus comme les étapes nécessaires à cette prise de conscience radicale : « Une tout autre lecture des racines du conflit israélo-palestinien a commencé à se renforcer en moi quand Israël s’est engagé, peu après la fin de la guerre des Six Jours, dans une colonisation active des territoires conquis. La guerre des Six Jours et les événements qui l’ont suivie ont donc totalement bouleversé ma représentation, jusque-là éminemment positive, du monde juif, de sa riche culture et de son droit à exister sous la forme d’un État. Le refus d’Israël de poursuivre la construction de colonies dans les territoires occupés m’a fait prendre conscience de l’arrogance de l’État d’Israël qui rejette la loi internationale tout en prétendant être un État de droit. » (p. 38)

Nous lisons plus loin : « Peu à peu, j’ai pris conscience des graves questions, constamment éludées, qui se posaient : l’exode de quelque 750 000 Palestiniens entre décembre 1947 et le début de 1949, et à nouveau de plus de 300 000 Palestiniens en 1967 s’expliquait-il, comme le prétendait Israël, par les seuls aléas de la guerre ? Cet exode faisait-il partie d’un véritable plan visant à vider la Palestine de ses habitants arabes et d’y installer les seuls Juifs ? Si un plan d’expulsion des Palestiniens a existé, savait-on qui l’avait pensé, dans quelles circonstances et qui l’avait mis en œuvre ? » (p. 178)

C’est en interrogeant que l’homme de science avance. Les questions font en effet tomber les « masques », d’où le titre : Israël sans masque. Et le sous-titre : Le vrai visage d’un État colonial. Les questionnements permettent de fait de séparer le bon grain de l’ivraie et, en l’occurrence, « le vrai » du faux.

Nous ne pouvons pas nous hasarder en avançant que ce livre n’aurait pas pu voir le jour ailleurs, en Occident. Ce qui est sûr, c’est que la parole de Gilles Bibeau peut aisément être attaquée, non pas sur le fond de sa recherche, son approche, sa méthode de réflexion et d’écriture, mais plutôt en s’appuyant sur la béquille désuète et mensongère de l’antisémitisme. Mais Gilles Bibeau fait fi de tout cela, lui qui, dans le sixième chapitre intitulé « Subvertir la vérité », consacre la dernière sous-partie à cette question, brûlante, courageuse, nécessaire : « Antisionisme = antisémitisme ? » (pp. 298-304)

La liste de questions que nous retrouvons ici « illustre[nt] combien il peut être dangereux d’assimiler antisionisme et antisémitisme comme le fait la propagande israélienne », si bien que Gilles Bibeau parvient, au terme desdites questions, à cette conclusion : « Toutes ces questions illustrent le danger potentiel de manipulation implicitement contenue dans l’équation “antisionisme = antisémitisme”. Si le terme antisémitisme veut tout dire, alors, me semble-t-il, il ne veut plus rien dire. Si on applique strictement les principes mis de l’avant dans la Déclaration de Jérusalem de 2020 qui a été signée par des centaines de spécialistes des génocides et des études juives, on doit répondre par un non à toutes les questions formulées plus haut. La Déclaration de Jérusalem reconnait en effet que la critique de l’État d’Israël, les parallèles avec d’autres histoires coloniales, la mise en cause du sionisme comme forme de nationalisme, et même le BDS [Boycott, Désinvestissement et Sanctions] ne sont pas antisémites. Selon cette Déclaration, on appelle antisémitisme la discrimination, les préjugés, l’hostilité ou la violence envers les Juifs en tant que Juifs. » (p. 300)

Voilà qui est dit et bien dit. Voilà qui montre que la suprématie israélienne, que d’aucuns, à l’instar du philosophe Yeshayahou Leibowitz, qualifient de « judéonazie » , est une illusion et qu’il faut dire les choses sans avoir peur ni prêter le flanc à ceux qui s’en servent comme d’un épouvantail.

C’est justement ce « courage » que le Professeur Kamel Gaha loue chez le Professeur Gilles Bibeau, non pas une, mais deux fois : « On pourra se rendre compte, en avançant dans la lecture de l’ouvrage, que pour l’auteur, l’entreprise exigeait un courage intellectuel et moral, et une honnêteté sans concession à l’affect et aux tentations identitaires ; qualités qu’on ne trouve que chez les grands esprits et les âmes libres : le dernier rempart de l’humanité contre le vent de violence et d’exclusivismes qui souffle à éradiquer la vie et l’espèce humaine, en l’engageant dans une chasse suicidaire à l’autre et à toute différance. » (p. 10)

Et un peu plus loin : « “Cette dérive morale”, que nous interprétons comme le suicide de l’humanité en nous, est très bien décrite et analysée dans le livre de Gilles Bibeau, ce qui en fait un outil précieux pour tous ceux qui s’intéressent à la question palestinienne et au conflit israélo-palestinien. Nous aimerions, pour terminer cette préface hommage au courage et à l’intégrité de M. Bibeau, mentionner quelques aspects de cette dérive morale si pernicieuse et si grave pour notre avenir à nous tous, en tant qu’humains. » (p.12)

À ce titre, la préface du Professeur Kamel Gaha est des plus éclairantes car elle est intelligente autant qu’elle est courageuse et généreuse. À travers le présent volume, publié par les Éditions Sikelli à Tunis, nous devinons la présence du Professeur Essedik Jeddi qui, dans le même contexte, ainsi que sous l’égide de l’Académie tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts Beït al-Hikma, ne cesse de pousser le savoir vers ce que Nietzsche appelait le gai savoir.

Israël sans masque de Gilles Bibeau
Gilles Bibeau et Kamel Gaha – Photo @ Beït al-Hikma

Il en va ainsi de la présentation d’Israël sans masque. Le vrai visage d’un État colonial, jeudi 23 octobre 2025 : lien

Mais le livre, rappelons-le, est publié en Tunisie et il faut l’acquérir et le lire : Gilles Bibeau, Israël sans masque. Le vrai visage d’un État colonial, préface de Kamel Gaha, Éditions Sikelli, 500 pages, 50 dinars, ISBN : 978-9909-9860-2-8.

Aymen Hacen
Lire aussi
René de Ceccatty
Partager cet article
Critique littéraire & Poète
Suivre
Aymen Hacen : poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire tunisien d'expression française. Responsable de la rubrique « Les Jeudis littéraires » de Souffle inédit