De la littérature à la psychanalyse, du patrimoine écrit aux enjeux démocratiques, Raja Ben Slama partage une réflexion libre et exigeante sur la culture, la mémoire et les responsabilités intellectuelles dans la Tunisie d’aujourd’hui.
Entretien avec Raja Ben Slama
Entre mémoire, culture et engagement pour la Tunisie
Entretien conduit par Monia Boulila
Raja Ben Slama est universitaire, essayiste et psychanalyste tunisienne. Spécialiste de la littérature et de la civilisation arabes, ses travaux portent sur la littérature ainsi que sur les questions du désir, du genre et des violences symboliques dans les sociétés arabes contemporaines. Autrice de plusieurs essais, elle a notamment publié Ordres/Désordres des genres (2020). Traductrice et figure engagée du champ intellectuel, elle a dirigé la revue en ligne Al-Awan, puis la Bibliothèque nationale de Tunisie de 2015 à 2023. Elle dirige aujourd’hui la revue Ibla.
Dans cet entretien accordé à Souffle inédit, elle revient sur son parcours, ses engagements intellectuels et sa vision du rôle de la culture et de la mémoire dans la Tunisie contemporaine.
M.B : Votre travail traverse littérature, civilisation arabe, traduction et psychanalyse. Comment ces disciplines se nourrissent-elles mutuellement dans votre pratique ?
Raja Ben Slama : Je n’ai jamais pu me résoudre à une spécialisation étroite. L’idée de travailler toute une vie sur un seul objet m’est insupportable. Mon rapport à la psychanalyse s’est construit par étapes : longtemps, j’en ai été proche sans vraiment la connaître. Car je rejetais les approches que je jugeais positivistes et réductrices, parce qu’elles faisaient l’impasse sur l’essentiel : la subjectivité, la singularité irréductible de chaque fait humain et de chaque texte, et le travail du négatif.
Mes premières recherches ont porté sur la mort, à travers l’étude des représentations et des rites funéraires en islam, tels qu’ils apparaissent dans les Ṣaḥīḥ de Muslim et d’al-Bukhārī. J’ai ensuite orienté mes travaux vers la question du silence et de l’indicible, en constatant que le bayān, qui signifie la clarté du discours et qui constitue une norme fondamentale de la poétique arabe classique renvoie à un verbe à double polarité sémantique (adhdad) : il signifie à la fois l’apparition et la disparition ou le dérobement, la proximité et l’éloignement, ce qui m’a conduite à explorer le non-dit et le mi-dire dans les textes. Très rapidement, l’analyse de ces représentations m’a menée vers la psychanalyse. Ma démarche aura été transdisciplinaire plutôt que pluridisciplinaire, dans la mesure où la pluridisciplinarité n’est guère praticable à l’échelle individuelle. Il est en revanche tout à fait possible d’établir des passerelles d’une discipline à l’autre, sans pour autant verser dans l’éclectisme ni dans un encyclopédisme superficiel.
La psychanalyse s’est en plus imposée à moi lorsque j’ai décidé de consacrer ma thèse à lune forme culturelle de l’amour qui s’appelle ‘Ishq », car la psychanalyse est aussi la « science du désir ». Elle correspondait profondément à ma manière de penser, parce qu’elle pousse l’attention au particulier et à la subjectivité à son point extrême et parce qu’elle est le savoir de l’insu et du non-dit, puisque l’inconscient est l’un des concepts fondateurs de la psychanalyse. J’ai donc consacré ma thèse à la question de l’amour et du désir chez les Arabes, principalement à partir de la psychanalyse lacanienne, puis de la déconstruction. Après la thèse, j’ai entamé une analyse personnelle et une formation théorique et clinique.
Progressivement, j’ai compris combien ma formation en langue, littérature et civilisation arabes nourrissait mon parcours psychanalytique, et inversement. Cet aller-retour a ouvert de nouvelles pistes de recherche. Je me suis donc concentrée sur ces deux champs et sur la passerelle possible entre eux.
Enfin, je crois que la psychanalyse s’enrichit profondément au contact d’autres subjectivités et d’autres cultures. En tant que Tunisienne et arabisante, j’ai toujours eu le sentiment d’apporter un point de vue différent, d’autant que la psychanalyse, née en Europe, reste récente dans les pays arabes. Cet apport me semble aujourd’hui essentiel.
M.B : Vous avez dirigé la Bibliothèque nationale de Tunisie de 2015 à 2023 et piloté la numérisation du patrimoine écrit. Quels défis avez-vous rencontrés et quels succès vous ont le plus marquée ?
Raja Ben Slama : Il existait au départ un grand projet national de numérisation du patrimoine écrit, doté de 50 millions de dinars, que j’ai hérité à mon arrivée. Il devait être piloté par un comité réunissant plusieurs ministères. J’ai tout fait pour qu’il aboutisse, mais cela s’est révélé impossible. La coordination interministérielle est très faible en Tunisie : l’appareil de pouvoir est morcelé, et le partenariat public-privé, sur lequel reposait le projet, était juridiquement bloqué par des lois incompatibles. J’ai même sollicité le chef du gouvernement, Youssef Chahed, pour attirer son attention sur l’importance du projet, ne serait-ce que pour sauver, par le biais d’une extension du projet de numérisation, des documents patrimoniaux en danger, mais le constat était clair : le projet ne pouvait pas avancer.
Nous avons donc décidé, l’équipe de la Bibliothèque nationale et moi-même, de revoir notre stratégie. Nous avons renoncé au grand projet initial au profit d’initiatives plus modestes, conçues en fonction des moyens propres de la bibliothèque et avec l’appui du ministère des Finances. C’est dans ce cadre qu’a vu le jour, en 2022, une première plateforme numérique de la BnT, dont je suis particulièrement fière : à la fois catalogue et bibliothèque numérique, elle permet désormais aux œuvres tunisiennes d’être accessibles en ligne. La Bibliothèque nationale est alors devenue une référence importante pour les chercheurs. Au sein de cette plateforme, nous avons créé la bibliothèque numérique Kaldounia Raqmia, en référence à Ibn Khaldoun et à la khaldouniya, première école et association moderne créée en Tunisie au XIXe et symbole des lumières tunisnnes à mon avis. En fragmentant le projet national en plusieurs initiatives ciblées, nous avons pu obtenir des financements et avancer concrètement.
Nous avons doc œuvré pour que les œuvres tunisiennes relevant du domaine public soient numérisées et mises en libre accès, dans le respect des droits d’auteur. À mon départ, près de 13000 ouvrages, périodiques et manuscrits avaient été numérisés.
Nous avons également conçu le Musée du patrimoine écrit, en partenariat avec Beit el-Hikma, avec l’aide d’Anas Ghrab, spécialiste des humanités numériques. Ce projet prend la forme d’un dictionnaire vivant en ligne, alimenté par près de 300 universitaires tunisiens. Il présente les œuvres produites en Tunisie, de l’Antiquité à aujourd’hui, y compris des inscriptions anciennes. Le projet est aujourd’hui réalisé à environ 70 % et constituera, je l’espère bien, une référence scientifique et pédagogique précieuse.
J’ai aussi tenu à intégrer de jeunes chercheurs et des étudiants, souvent en attente de recrutement, en leur confiant des missions rémunérées : établissement de manuscrits, rédaction de notices ou de textes destinés aux moteurs de recherche. Cela permettait à la fois de faire avancer les projets et de soutenir ces jeunes en difficulté.
Honnêtement, sans amour et sans passion, rien de tout cela n’aurait été possible. Mon passage à la Bibliothèque nationale a été une aventure humaine et intellectuelle intense.
M.B : Comment avez-vous travaillé pour ouvrir la Bibliothèque nationale au grand public, en particulier aux jeunes ?
Raja Ben Slama : Il existait un décalage évident entre les programmes culturels officiels, pensés par des adultes pour des adultes, et la réalité de la société tunisienne, qui reste pourtant une société majoritairement jeune, faite d’enfants et d’adolescents. La culture institutionnelle laissait de côté ces publics.
À la Bibliothèque nationale, j’ai constaté l’existence de locaux inoccupés. J’ai donc choisi de les investir pour ouvrir la bibliothèque aux enfants et aux jeunes. Nous avons créé une bibliothèque dédiée aux enfants, en pensant aussi aux agents de l’institution, afin qu’ils puissent y amener leurs enfants lorsque cela était nécessaire. Très vite, cet espace a été adopté par les enfants du quartier. Les enfants étaient, à mes yeux, les grands oubliés de la politique culturelle.
Dans cette même logique d’ouverture, nous avons également élargi l’accès de la bibliothèque aux adolescents et aux personnes malvoyantes, en créant l’Espace Louis Braille, une bibliothèque spécifiquement conçue pour les malvoyants et malvoyantes.

M.B : Comment percevez-vous l’évolution de la place des femmes tunisiennes aujourd’hui, et quels défis restent à relever, notamment dans les domaines de l’art et de la culture ?
Raja Ben Slama : La place des femmes s’est nettement dégradée depuis 2021. La représentation féminine au Parlement est passée de 30 % à seulement 16 %, tandis que le principe de parité — l’un des acquis majeurs de la révolution tunisienne, dont nous pouvions légitimement être fiers — a été supprimé. À ce recul s’ajoute un constat particulièrement amer : l’approche du genre adoptée par le nouveau régime se manifeste également dans le champ carcéral. Des femmes sont aujourd’hui incarcérées en raison de leurs opinions et de leur engagement politique, y compris des mères d’enfants en très bas âge.
Dans le champ de l’art et de la culture, la créativité est bien réelle, mais des limites persistent. La censure préalable des textes et de la presse a certes été abolie après la révolution, mais de nouvelles formes de censure ont émergé, notamment sur les réseaux sociaux. Les femmes y sont particulièrement visées. Nous sommes fréquemment attaquées sur Facebook ou Twitter. Je reçois moi-même des publications contenant des propos totalement infondés à mon sujet. Et il est presque impossible de porter plainte : cela ne sert à rien. Les réseaux sociaux sont encore une jungle où tout est permis. Le décret 54 ne protège pas des dérives, car il est orienté contre ceux et celles qui critiquent le pouvoir en place. C’est un instrument répressif qui ne régule pas l’usage des réseaux sociaux.
M.B : Comment percevez-vous le rôle de la traduction dans la diffusion et la rencontre des cultures ?
Raja Ben Slama : La traduction revêt plusieurs sens, car en psychanalyse, la métaphore est omniprésente : elle n’est pas seulement une figure de style, elle traverse l’activité langagière du sujet humain. L’interprétation est donc un travail permanent de traduction.
Mais la traduction au sens strict est tout aussi fondamentale. Elle permet d’accueillir l’altérité — sa propre altérité d’abord, puis celle de l’autre. C’est par la traduction que la psychanalyse s’est transmise et qu’elle a circulé d’une culture à l’autre. L’usage des langues étrangères participe également de cette ouverture et de cette transmission interculturelle des savoirs.
M.B : Vos travaux portent sur les femmes, l’amour, le désir et la société arabes. Pourquoi avoir choisi ces thèmes ?
Raja Ben Slama : Cela est venu d’abord de mon féminisme spontané. Je suis devenue féministe très tôt, en contestant les privilèges accordés à mes frères. Ce féminisme s’est ensuite élargi et transformé en une adhésion aux droits de l’Homme, y compris aux droits des femmes. Ce choix de thèmes est aussi directement lié à ma formation de base — la langue et la civilisation arabes — ainsi qu’à la psychanalyse. Ce sont ces trois influences qui ont orienté mon travail vers la condition féminine, l’amour, le désir et la société arabes.
M.B : Dans votre ouvrage Ordres/Désordres des genres (Nirvana, 2020), vous explorez les liens entre violence et amour. Pourquoi ces questions vous semblent-elles toujours d’actualité aujourd’hui ?
Raja Ben Slama : Dans ce livre, j’ai travaillé sur la question des genres et montré que la construction symbolique de l’islam repose largement sur la dévaluation des femmes, en analysant les différentes formes que prend cette violence. J’ai également mis en lumière les rares champs culturels où cette dévaluation ne s’opère pas, notamment celui de la poésie. Dans la poésie amoureuse, la femme redevient reine, parfois même déesse. On ne peut d’ailleurs pas dire que l’islam a honoré les femmes : c’est la poésie qui a honoré les femmes.
M.B : Vous êtes désormais à la tête de la revue de l’Institut des Belles Lettres Arabes (Ibla). Quelles sont vos ambitions pour cette publication historique ?
Raja Ben Slama : Je suis directrice de la revue depuis 2023. Nous avons lancé un projet de plateforme en ligne, qui n’est malheureusement pas encore achevé, faute de moyens financiers. Le compte bancaire de la revue Ibla a été gelé, ce qui l’empêche d’utiliser ses propres fonds. Il nous a été demandé de transformer la revue en association pour pouvoir gérer ces ressources. Nous avons suivi toutes les démarches exigées : l’association a été fondée, tout a été mis en place comme demandé. Mais lorsque nous nous sommes présentés à la banque, on nous a demandé de prouver que nous étions bien la revue Ibla. C’est là que tout se bloque.
C’est profondément regrettable pour une revue tunisienne fondée en 1937, qui constitue un véritable patrimoine culturel et intellectuel du pays.
M.B : Vous avez récemment appelé à un « Pacte de démocratie » fondé sur le respect des différences. Quel rôle les intellectuels et les créateurs peuvent-ils jouer pour faire vivre cet esprit aujourd’hui en Tunisie ?
Raja Ben Slama : Nous sommes aujourd’hui appelés à réfléchir à l’après et à en préparer les conditions. C’est dans cette perspective que j’ai insisté sur l’importance de l’autocritique. Certains islamistes tunisiens affirment que les courants laïques ne s’y seraient pas livrés ; il me semble, au contraire, que cette exigence concerne d’abord ceux qui ont exercé le pouvoir. Les islamistes ont gouverné, se sont alliés aux « Tajamouines », c’est-à-dire aux anciens partisans du régime de Ben Ali, et ont, sur de nombreux plans, failli gravement.
J’ai donc appelé chaque parti, ainsi que toute personne engagée dans les champs politique et public, à entreprendre sa propre autocritique : identifier ce qui n’a pas fonctionné, tirer les leçons des échecs passés et réfléchir aux conditions concrètes d’une restauration démocratique en Tunisie.
M.B : Quelle place l’art occupe-t-il dans votre vie et votre travail, et plus particulièrement la musique : vous accompagne-t-elle ou influence-t-elle votre écriture et votre réflexion ?
Raja Ben Slama : Je vis entourée de poésie, de musique et de danse. J’aime particulièrement deux activités : la danse et la natation. Chacune me donne une sensation de liberté et de légèreté, comme si je volais.
M.B : Quel est aujourd’hui votre rêve le plus cher, sur le plan intellectuel, culturel ou humain ?
Raja Ben Slama : Sur le plan personnel, je rêve de publier les petits livres que j’ai commencés mais que je n’ai pas encore pu achever. J’aimerais également voir le projet du Musée du patrimoine écrit entièrement réalisé, ce qui prendra encore quelques années.
Pour le pays, je souhaite voir émerger une nouvelle élite politique et surtout des jeunes aux responsabilités. Je rêve que la Tunisie devienne un État fort et véritablement démocratique.
M.B : Je vous remercie, chère Raja, pour la générosité de vos réponses et pour la qualité de cet échange, conduit avec sincérité et une grande liberté de parole.





