Née au Caire, consacrée à Paris et écoutée bien au-delà de l’Europe, Dalida a construit une œuvre qui circule entre les langues et les cultures. Bien avant la mondialisation musicale, son parcours témoigne d’une relation naturelle aux territoires et aux publics multiples.
Dalida, de la Méditerranée au monde : une voix sans frontières
Par Monia Boulila
Iolanda Cristina Gigliotti naît le 17 janvier 1933 dans le quartier de Choubra, au Caire, au sein d’une famille italienne installée en Égypte. Son père, violoniste à l’Opéra du Caire, l’initie très tôt à la musique, tandis que son environnement quotidien est marqué par la coexistence de plusieurs communautés et de plusieurs langues. L’arabe, l’italien et le français cohabitent naturellement, tout comme les musiques populaires et le cinéma égyptien, alors en plein âge d’or.
Ce contexte cosmopolite façonne durablement son rapport au monde. Avant même d’envisager la chanson, Dalida se tourne vers la scène et l’image. Elle suit des cours de théâtre, participe à des concours de beauté et devient Miss Égypte en 1954, un titre qui lui ouvre les portes du cinéma.
Le cinéma comme première scène
Dalida débute au cinéma en Égypte dès le milieu des années 1950, notamment dans Le Masque de Toutankhamon (1954). Après son installation en France, elle poursuit cette expérience à l’écran. Elle apparaît dans plusieurs films français et italiens, parmi lesquels Le jour où la femme se leva (1958), Le sixième jour (1959) de Youssef Chahine — œuvre marquante qui lui offre un rôle dramatique —, Milord l’Arsouille (1960) ou encore Le temps des loups (1970).
Souvent cantonnée à des rôles de chanteuse ou de jeune femme romantique, Dalida développe un jeu expressif, direct, qui prolonge sa présence scénique. Si le cinéma reste secondaire dans sa carrière, il a joué un rôle important pour forger son image au grand public.

Paris, les débuts difficiles et la rencontre décisive
En 1955, Dalida s’installe à Paris. Les premières années sont marquées par la précarité et l’apprentissage. Elle se produit dans des cabarets, adapte son accent, affine sa voix, et affronte une série de refus. Cette période est cependant structurante. Elle rencontre Lucien Morisse, directeur artistique d’Europe 1, qui joue un rôle central dans l’orientation de sa carrière.
En 1956, la sortie de Bambino marque un tournant décisif. La chanson rencontre un succès immédiat et durable, se classant pendant de longs mois en tête des ventes. Dalida devient la première artiste féminine à recevoir un disque d’or en France, inaugurant une série de records commerciaux qui jalonneront toute sa carrière.
Chanter pour plusieurs publics, sans renoncer à soi
Très tôt, Dalida fait le choix de chanter dans plusieurs langues. Italien, espagnol, allemand, arabe, anglais et français cohabitent dans son répertoire, non comme un calcul marketing, mais comme le prolongement naturel de son histoire personnelle. Chaque langue devient un espace d’expression émotionnelle, lui permettant de toucher des publics très différents.
Ce positionnement contribue à son rayonnement international. Dans les années 1960 et 1970, ses disques circulent largement en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Amérique latine. Des titres comme Gigi l’amoroso, Paroles, paroles ou Salma ya salama s’imposent durablement, traversant les frontières et les générations.
Les concerts, un lien direct avec le public
Dalida est aussi une artiste de scène. Elle se produit régulièrement en France et à l’étranger, multipliant les tournées internationales. Ses concerts réunissent des publics divers, souvent intergénérationnels, attirés par une interprétation fondée sur la retenue, la précision et l’émotion.
Sur scène, Dalida privilégie une présence maîtrisée, sans excès de mise en scène. Le concert devient un lieu de communion, où la chanson agit comme un langage partagé, indépendamment des origines culturelles des spectateurs.
Une vie privée marquée par la passion et la douleur
Derrière la réussite publique, la vie personnelle de Dalida est profondément éprouvante. En avril 1961, elle épouse Lucien Morisse. Leur mariage, rapidement fragilisé par les contraintes professionnelles et les tensions personnelles, se solde par une séparation quelques années plus tard. En 1970, Lucien Morisse se suicide, ajoutant un drame supplémentaire à son parcours intime.
En 1966, Dalida vit une relation intense avec le chanteur italien Luigi Tenco. Leur projet de mariage est brutalement interrompu lorsque Tenco met fin à ses jours en janvier 1967, après l’échec de sa chanson au Festival de Sanremo. Profondément affectée, Dalida tente elle-même de se suicider quelques semaines plus tard.
Dans les années 1970, elle partage une relation longue et complexe avec Richard Chanfray, connu sous le surnom de « Comte de Saint-Germain ». Introduit dans sa vie en 1972, il restera son compagnon pendant près de neuf ans. Leur relation, largement médiatisée, mêle projets artistiques communs, excentricité et instabilité, jusqu’à leur séparation en 1981. Richard Chanfray se donnera la mort en 1983.
Dalida évoquera à plusieurs reprises le sentiment de solitude qui l’accompagne, consciente du décalage entre son immense popularité et ses aspirations personnelles.
Une carrière couronnée de distinctions
La carrière de Dalida est marquée par des chiffres et des distinctions exceptionnels. De son vivant, elle vend environ 120 millions de disques à travers le monde et reçoit plus de cinquante disques d’or. En 1968, elle est décorée de la Médaille de la Ville de Paris et reçoit la Médaille de la Présidence de la République.
En 1981, un disque de diamant est créé spécialement pour elle, une première dans l’histoire du music-hall, afin de saluer l’ampleur de ses ventes. Ces distinctions confirment un parcours à la fois populaire et institutionnel, rare dans le paysage musical français.
Une œuvre qui continue de circuler
Depuis sa disparition en 1987, Dalida demeure présente dans l’espace culturel. Ses chansons sont régulièrement rééditées, reprises, intégrées à des films, des spectacles ou des projets contemporains. Les plateformes numériques ont élargi cette diffusion, permettant à de nouvelles générations de découvrir son œuvre hors de toute nostalgie figée.
Aujourd’hui, Dalida apparaît comme une figure impossible à enfermer dans une seule identité nationale ou artistique. Sa trajectoire éclaire une autre manière de penser la circulation culturelle : non comme une uniformisation, mais comme un dialogue constant entre les langues, les cultures et les sensibilités.
Photo de couverture @ Wikimédia



