Sonia M’barek. Carrière atypique d’une chanteuse

Sonia M’barek. Carrière atypique d’une artiste engagée

 

Entretien avec Sonia M’barek

Sonia M’barek, docteure en Sciences politiques HDR , Artiste interprète enseignante-chercheur à l’Université de Tunis spécialisée en Gouvernance droits de l’homme et droits d’auteur, consultante experte en diplomatie & politiques culturelles, management des festivals,  ex-ministre de la Culture ; Chercheur associée Centre Max Weber et Laboratoire Triangle/ ENS de Lyon.

 

 

 

Rencontre

Souffle inédit. Politiste, artiste, enseignante et chercheur universitaire ; concilier cette quête de pluridisciplinarité, une carrière de chanteuse et la vie familiale ne doit pas être facile. Quel est le secret ?

Sonia M’barek. La conciliation semble à première vu incongru pourtant dans mon cas la transversalité des disciplines m’a beaucoup apporté tant au niveau intellectuel qu’artistique car si l’art est une vocation, je suis aussi habitée par cette quête permanente du savoir et ce qui est loin d’être contradictoire. L’art comme la politique sert à mieux gouverner et surtout à mieux vivre ensemble, on a tendance à l’oublier.

En fait mon intérêt pour les relations internationales ainsi que les sciences politiques, a été très précoce, et en parallèle à ma passion pour la musique et le chant que j’ai commencé très jeune à l’âge de 10 ans. Ce qui m’a conduit à choisir un parcours académique de spécialisation en droit public et sciences politiques, tout en continuant d’exercer à titre amateur et sur les grandes scènes du monde ma grande passion pour le chant sans pouvoir m’en départager, je peux dire que ma carrière académique et artistique est atypique.

Souffle inédit. Qu’est ce qui a déterminé votre choix de ces parcours ?

Sonia M’barek. Il me semblait difficile de penser la culture et les pratiques artistiques, hors de ses enjeux politiques, économiques et la politique hors de ces déterminants culturels. Mon triple ancrage culturel-artistique académique-scientifique et institutionnel et mon engagement permanent pour une transition culturelle viable, participent d’abord d’une croyance politique : celle d’une capacité à maîtriser l’ensemble des significations sociales, spirituelles et matérielles, intellectuelles et surtout à s’adapter à leurs mutations permanentes, en particulier à la diversité culturelle et aux transformations numériques fulgurantes.

Souffle inédit. En Tunisie on ne cesse de réclamer un nouveau projet pour la culture. Réellement et avec vos différents regards, en quoi consiste un nouveau projet culturel ?

Sonia M’barek. Si l’amorce d’un nouveau processus de transition et qui se veut démocratique en Tunisie engendre de grands bouleversements au niveau politique économique, social, et technologique, c’est bien parce qu’il pose de nouvelles problématiques liées au statut de la culture, son rapport à l’Etat et à la société, précisément la question de la tradition et de la modernité. Dans une large mesure je considère que ces transformations multidimensionnelles et qui sont à l’œuvre accentuent l’enchevêtrement entre culture (s) et pouvoirs, et impliquent le renouvellement des modèles dominants dans le champ de l’action et les pratiques culturelles et de leurs légitimités, et ce, à un double niveau national et régional. Ceci passe d’abord par la promotion de la culture en tant qu’outil de sensibilisation aux valeurs démocratiques auprès des citoyens.

Aussi il ne faut pas perdre de vu le contexte international dérégulé où la culture se transforme plus que jamais en concept géostratégique, voire géo-culturel, articulé à des mutations à multiples échelles.

Il s’agit pour nous en Tunisie de faire de la culture, de l’éducation et du savoir   un instrument de changement social, de créativité et d’innovation dans la mesure où c’est bien par la culture que s’ouvrent toutes les «possibilités d’émancipation et d’adaptation, capables de transformer en force les conflits qui traversent les sociétés.

La culture est inévitablement un vecteur incontournable de la gouvernance démocratique, nourrit par les principes de la gouvernance participative et solidaire, par le prisme de l’indivisibilité des droits de l’homme et l’implémentation d’un Etat de droit qui garantit l’égalité de tous devant la loi. Je suis de ceux qui pensent que la vraie révolution est celle des mentalités et des pratiques qui contribuent à la fabrique de la citoyenneté. Une révolution culturelle transversale et globale un socle de valeurs partagé plaçant le citoyen au cœur de tous. C’est à partir de ce socle que le renouvellement du contrat social est viable.

Nelson Mandela disait à juste titre que « la politique peut-être renforcée par la musique, mais la musique a une puissance qui défie la politique »

 D’ailleurs une partie importante de mes travaux est consacrée à la culture en tant que composante incontournable du droit au développement humain durable, dont par exemple la liberté de création artistique et les droits culturels.

Souffle inédit. En 2016, en tant que ministre de la culture, votre projet s’est basé sur 5 axes : Le projet de généralisation des droits culturels en milieux pénitentiaire / Le lancement du programme de coopération décentralisée avec la société civile dans les régions / La mise en place de passerelles consultatives avec tous les acteurs privés et publics des secteurs du (livre-cinéma-musique-arts plastiques etc.)/ Le projet des écoles culturelles en milieux défavorisés / Le projet de loi sur le statut de l’artiste. Où en sont actuellement ces projets que vous avez lancés ?   Y a-t-il eu un suivi ?

Sonia M’barek. Ces axes ont effectivement fait partie de toute une vision pragmatique que j’ai tenté de mettre en place en tant que ministre de la culture et ont été facilités par l’adoption d’une gouvernance partagée à trois niveaux de coopération qui a marqué ma démarche pragmatique au ministère de la culture.

D’abord le renforcement de la collaboration interministérielle (signature d’accords avec les ministères de l’Éducation, de la Jeunesse, de l’Enseignement supérieur, de la justice de la Défense et de l’Environnement) ont été adoptées ou sont en cours d’adoption) ; Ensuite le renforcement de la coopération internationale, notamment avec l’UNESCO la Commission européenne (par l’intermédiaire du programme MedCulture et du Programme de soutien au secteur culturel en Tunisie.

Enfin la démarche de Co-construction du projet culturel avec la société civile et les acteurs privés ou, la culture comme outil primordial de sensibilisation aux valeurs démocratiques, ce lien intangible entre la culture et les nouvelles technologies, la créativité et l’innovation. Nous avons développé une approche participative et solidaire de la culture, en associant la société civile, avec plus d’une centaine d’associations implantées dans les régions. La mise en place  des passerelles de concertation avec les acteurs culturels de tous les arts organisés entre le ministère de la culture et les principaux acteurs culturels publics et privés à été un outil très important pour  , organisé le débat à un niveau national et régional au cours de la période s’étalant de Juin à Aout 2016.

Nous avons également travaillé pour le renforcement structurel et financier des maisons de culture au niveau décentralisé, par le lancement d’un programme de mise à niveau des ressources humaines, et financières en collaboration avec le réseau associatif national et international. La réhabilitation du rôle de la direction régionale de la culture par des cycles de formation pour une meilleure gestion autonome au niveau administratif et financier du secteur. Mon idée était à moyen terme de constituer des pôles culturels régionaux faisant refléter et valorisant le capital culturel et humain régional.

Je me suis également investit dans des projets de partenariats internationaux pour la re-dynamisation de la diplomatie culturelle (Exposition du Livre et de la presse de Genève, partenariat avec le Smithsonian institut, et le MUCEM. Avec lequel nous avons organisé l’exposition itinérante « lieux saints partagés » et bien d’autres. Le potentiel patrimonial matériel et immatériel est unique et très diversifié en Tunisie, il était pour moi crucial de re-dynamiser le tourisme culturel à travers ces manifestations et en particulier la diplomatie « muséale ».

Certains de ces projets ont été généralisés ou en cours de réalisation.

Souffle inédit. Quel rôle peut jouer un artiste dans l’émergence de la liberté ?

Sonia M’barek. Par définition un artiste est innovateur. Sa créativité lui permet d’être un électron libre et un acteur incontournable de socialisation. C’est à ce titre que la créativité artistique peut être un moteur extraordinaire du développement en Tunisie comme ailleurs dans le monde. C’est pourquoi je considère que la reconnaissance du droit de l’artiste à jouir du fruit de son travail est essentielle, et qu’elle a des répercussions directes sur le développement des pratiques et des politiques culturelles, et du statut des arts en général et de la professionnalisation de l’artiste en particulier.

Il faudrait pour cela – Soutenir le droit de l’artiste à la formation et au développement de ses compétences artistiques ; – Faciliter la circulation transfrontalière des artistes, en tant que moyen de promouvoir la diversité culturelle, le dialogue interculturel.- Amélioration et consécration du droit au travail et des droits sociaux de l’artiste.

Souffle inédit. Votre rapport à la littérature et notamment à la poésie ?

Sonia M’barek. Je lis beaucoup, mes choix sont très éclectiques.

Mes poètes préférés et dont j’ai chanté les textes sont : Abou El Kacem Chebbi,Mnaouar Smadah, Mustapha et Mohieddine Khraief, Paul Éluard (Ma liberté), Mohamed Ikbal, Féderico Garcia Lorca,  Abdelaziz kacem,  Lamia Abbès Amara, Jamila Majri et Mohamed Budhina

Souffle inédit. Les ouvrages de chevet de Sonia Mbarek

Sonia M’barek. – Lawrence E. Harrison et Samuel P. Huntington «Culture Matters : How Values Shape Human Progress », New York, Basic Books, 2001

– LA THÉORIE DES CAPABILITES D’AMARTYA SEN : Presses Académiques Francophones (2014).

– L’AUTRE RÉVOLUTION de  Mohamed  KERROU   CERES EDITIONS Octobre 2018

Souffle inédit. Quel est l’artiste qui vous a le plus inspiré ? La chanson qui vous habite ? Quel rôle a joué votre succès artistique à l’international.

Sonia M’barek. Beaucoup d’artistes m’on inspiré la liste est longue d’autant que ce sont en même temps des poètes des musiciens des chanteurs des hommes de théâtre etc.

De Chebbi à Jabran khalil Jabran, Fadoua Toukan, Léopold Sédar Senghor, Ibn Arabi etc. au Calligraphe Nja Mahdaoui au grand compositeur Khmaies Ternane, Mohamed Triki à la voix de Saliha, Om kalthoum, Myriam Makeba etc.

La musique et le chant m’ont   permis humblement de dresser des ponts très affectifs avec des populations très diversifiées Mon chant et ma musique me permettent de communiquer, voir de communier avec l’autre humain, de me réconcilier avec mon humanité dans son sens le plus noble, celui du partage de la compréhension et du respect mais aussi de la créativité. Partant de mon identité, la langue universelle de la musique me permet de surfer à travers un océan de langues différentes, l’arabe, le français, l’italien, l’anglais, le turc, l’espagnol, le grec etc.

Le projet musical « voyage en méditerranée » présenté en 2006 au Festival international de Carthage en Tunisie, m’a donné l’occasion de rendre hommage à des poètes tunisiens, arabes, français, turcs et espagnols à travers une lecture musicale empreinte de la diversité des sonorités méditerranéenne. Je m’étonne moi-même de voyager spontanément dans l’atmosphère d’Abou El Kacem Chebbi, Jacques Prévert, de Nadim Hikmet, Federico Garcia Lorca en fusionnant à travers des musiques diverses qui enrichissent mon répertoire et dont je ressens la richesse en y apportant toute ma sensibilité et mon identité. Lorsque les chants arabo-andalous que j’interprète retentissent dans des lieux de mémoire comme le centre de musique arabe et méditerranéenne en Tunisie, le festival des sud à Arles en France, ou à la maison de l’opéra du Caire en Egypte, la maison des cultures du monde à Berlin en Allemagne ou le Kennedy Center à Washington aux Etats-Unis, ces moments et bien d’autres sont très précieux, car ils interpellent la sensibilité de tout humain. La musique comme tous les arts sont des armes de paix et d’inter-culturalité même si, dans le monde dans lequel nous vivons, on a tendance à occulter ce rôle pourtant essentiel devant la barbarie humaine à laquelle les peuples sont confrontés.

Parce que la musique, seule, détient le pouvoir d’unir tous les peuples du monde indépendamment de leurs différences. Au delà des politiques et des discours, il me semble que l’impact d’une rencontre entre des musiciens appartenant à diverses cultures est beaucoup plus puissant.  En effet, il favorise le partage, la transmission, l’échange pour une meilleure compréhension de l’autre, dans le respect de la particularité de chacun. Ce genre de rencontres, est beaucoup plus concret et décisif, car il s’agit de partager des émotions fortes, d’aller au plus profond de l’âme de tout être humain.

Souffle inédit. Un parcours rayonnant par des productions artistiques très importantes tel que Le voyage en Méditerranée … Avez-vous un projet de ce genre en perspective, ou bien voulez-vous vous renouvelez ?

Sonia M’barek. Le dialogue artistique facilite la compréhension mutuelle entre les peuple c’est un facteur d’échange de tolérance et de paix incontournable tous les arts ont cette vocation essentielle. Je suis toujours intéressée par des partenariats internationaux qui favorisent cette dimension primordiale. L’artiste doit constamment se renouveler c’est à ce prix qu’il contribue au progrès artistique et social.

Souffle inédit. Très jeune vous avez brillé en chantant au premier concours de la Franco-vision, à Paris, pour représenter tout le Maghreb, vous avez chanté « Ne me quitte pas » de Jacques Brel, et d’autres chansons en français. Avez-vous l’intention de renouveler cette expérience ? Quel style de chanson souhaiteriez-vous chanter ?

Sonia M’barek. Considérant la musique comme un langage universel, j’ai chanté en arabe (la majorité de mon répertoire) en Français en espagnol en anglais en Italien et en grec, avec des partenariats musicaux méditerranéens. Toute expérience valorisant le dialogue m’intéresse.

 

Le statut du musicien en Tunisie

 

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