Une piscine qui pourrit sous la canicule, un homme qui décroche du réel : avec cette nouvelle acide et suffocante, Jérôme Carbillet transforme l’ennui pavillonnaire en cauchemar contemporain.
La fosse aux chimères : l’été barbare de Jérôme Carbillet
Par Grégory Rateau
Longtemps considérée en France comme un genre mineur, coincée entre exercice de style et laboratoire littéraire, la nouvelle reste pourtant l’une des formes les plus efficaces pour saisir une faille, une obsession ou un basculement. Là où le roman dilue parfois ses effets, elle avance par compression. La Piscine de Jérôme Carbillet, chez Tarmac éditions, s’inscrit précisément dans cette logique. En une cinquantaine de pages, le texte installe un malaise progressif, poisseux, presque organique, jusqu’à faire basculer un banal été pavillonnaire dans une forme de cauchemar mental.
Mathias, le narrateur, est un monteur vidéo parisien chargé de garder la maison familiale à Chatou pendant que ses parents partent en croisière en Thaïlande. Le point de départ pourrait relever de la satire sociale classique, mais Carbillet évite assez vite le simple dispositif ironique. Dès les premières pages, quelque chose se dérègle dans le regard du personnage :
« Le monde est minuscule et les gens sont partout les mêmes. »
Le ton est donné. Mathias observe le monde contemporain avec une ironie lasse, presque maladive. Face aux collègues qui parlent résidences d’artistes, bilan carbone ou voyages expérientiels, il répond par un mensonge absurde :
« – Et toi, Mathias, qu’est-ce que tu fais cet été ?
– Un trail extrême en Mongolie. »
Carbillet possède une oreille sociale très précise. Les dialogues sonnent juste parce qu’ils restent concrets. Le texte capte très bien les tics de langage, le globish managérial, les postures culturelles semi-bourgeoises, l’obsession contemporaine du bien-être et de la performance de soi. Les parents de Mathias, avec leur “Mindfulness”, leur flamant rose gonflable et leurs croisières premium, auraient pu devenir des caricatures. Ils restent au contraire crédibles parce qu’ils sont décrits à travers des détails matériels très simples.
Le récit fonctionne surtout par accumulation sensorielle. La chaleur devient progressivement étouffante, les odeurs prennent de plus en plus de place, la matière se décompose sous les yeux du lecteur. Carbillet est probablement plus fort dans cette écriture physique que dans les passages explicitement théoriques ou satiriques. Certaines descriptions marquent durablement :
« C’étaient des filaments, nacrés et translucides, de 3 à 5 centimètres de longueur. En regardant de plus près, je me suis aperçu que la piscine en était pleine : on aurait dit une soupe géante de tapioca. »
La piscine cesse alors d’être un simple décor. Elle devient le miroir direct de l’état mental du personnage. Plus Mathias s’enfonce dans l’isolement et l’inertie, plus l’eau se transforme en matière malade. Le texte réussit particulièrement bien tout ce qui touche à la passivité contemporaine : journées passées devant les plateformes, appels sans réponse, errance numérique, fatigue psychique diffuse. Certaines pages sur l’ennui sont parmi les plus convaincantes du livre.
La structure courte joue beaucoup dans cette réussite. Découpé en séquences datées – « J-30 », « Jour 1 », « Jour 8 » – le récit avance comme un lent compte à rebours. La nouvelle permet ici une contamination rapide du réel. Carbillet n’a pas besoin de multiplier les intrigues secondaires ni d’épaissir artificiellement son personnage. Tout repose sur une montée de tension discrète, presque invisible.
Le texte n’est cependant pas exempt de limites. Lorsqu’il cherche à nommer trop frontalement le vide contemporain, il perd parfois en force. Certaines formules sur les « agents du vide » ou les « prosélytes aux dents blanches » paraissent plus démonstratives que véritablement incarnées. On sent davantage l’auteur derrière le personnage. De même, la dernière partie fantastique, avec sa descente presque symbolique dans les profondeurs du bassin, pourra diviser. Elle possède une vraie puissance visuelle, mais aussi quelque chose de plus abstrait, moins maîtrisé peut-être que tout le travail d’observation concret qui précède.
Le passage du barbecue résume assez bien cette ambiguïté entre grotesque, satire et hallucination :
« Ce n’était plus un barbecue. C’était un holocauste. Et j’étais l’un de ces prêtres antiques qui immolaient des boucs sur des autels de marbre, les égorgeant d’un coup de poignard, pour recueillir leur sang dans des cratères de bronze. »
Le texte touche juste lorsqu’il reste au bord du ridicule sans jamais y tomber complètement. C’est là que La Piscine devient intéressante : dans cette manière de transformer un été vide, une maison familiale et une piscine qui tourne mal en expérience mentale suffocante.
Jérôme Carbillet rappelle surtout que la nouvelle reste un territoire particulièrement adapté aux écritures de l’obsession, de la dérive et du malaise contemporain.





