Anna Greki : L’Algérie était sa cause, son amour, sa blessure et son chant

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Photo : archives familiales © Laurent Melki

Le 6 janvier 1966, Anna Gréki s’éteint à Alger, laissant une œuvre poétique et un engagement politique brutalement interrompus.

Commémoration du 60e anniversaire de la disparition de la poétesse et militante indépendantiste algérienne Anna Greki

Par Lazhari Labter

En ce jour funeste du 6 janvier, à l’hôpital Mustapha d’Alger où elle est hospitalisée d’urgence alors qu’elle est enceinte de sept mois, la poétesse et militante communiste indépendantiste algérienne Anna Gréki, lutte contre la mort. La faucheuse finit par l’emporter à cause d’une hémorragie qui la vide de son sang, laissant derrière elle le début du roman qui reste inachevé tout comme reste inachevé le miracle de la vie qu’elle s’apprête à renouveler.
Sa mort provoque une onde de choc dans le gotha des intellectuels et des militants progressistes et laisse ses camarades et ses amis anéantis. Un choc si terrible qu’il résonne encore des mots de ceux qui l’ont connu, côtoyé et aimé.

« Si « vivre est bien suffisant » c’est que la vie, chez Anna Gréki, englobait toute chose et même la mort, à cette seule condition que la mort elle-même vint donner un sens à la vie », écrit le poète, écrivain et professeur Jamel Eddine Bencheikh.

Mouloud Mammeri, anthropologue, linguiste et romancier, refuse l’évidence, pour qui elle est toujours vivante : « C’est en vain que son image désormais manquera à notre amitié ; d’elle nous avons gardé le plus précieux : ses vers, qui font qu’en nous demeure le sentiment irrépressible qu’elle a triomphé de la mort. Anna est parmi nous. »

L’artiste plasticien Mohammed Khadda a ces mots pleins de tendresse pour elle : « Anna Gréki s’est éteinte. (…). Elle était poète, elle était peintre aussi, naturellement peintre, avec ce rare bonheur qui fait que la main continue le cœur et les sens. (…) Nous avons perdu un poète, une amie, ma camarade colleuse d’affiches », alors que l’immense poète Jean Sénac croit en l’éternité du poète : « Toi, morte ! Je ne sais pas ce que c’est un poète mort. (…)  Il y a la Parole arrachée à l’horreur et la Parole se fait chair pour les siècles terrestres et elle irrigue le cœur. » De son côté, son amie Claudine Lacascade à ces mots déchirants et si justes : « Un miroir s’est brisé et nous tentons en vain d’en recueillir les milles éclats. (…) Alors, au creux de la blessure que laissera en nous ta mort jaillira malgré tout une source vivifiante »

Le poète Djamel Amrani quant à lui rendra hommage chaque année à celle qu’il appelait « La nébuleuse d’Andromède » jusqu’à sa disparition survenue le 2 mars 2005.

« ANNA GREKI OU L’AMOUR AVEC LA RAGE AU CŒUR »
Photo : archives familiales © Laurent Melki

Ce jour-là, comme si la nature s’était mise en deuil, il neige sur les hauteurs et le froid de canard qui s’est abattu sur le pays oblige les gens à rester calfeutré chez eux en dépit des programmes culturels alléchants.

Ce jour-là, au Théâtre national algérien, on joue la pièce Diwan El Garagouz de Abderrahmane Kaki. Au cinéma L’Algeria, le film La Traîtresse inaugure La semaine du film égyptien avec au programme El Harame de Youcef Chahine, Les Adolescents, Les trois l’aiment, Elle et les Hommes, Les Aveux d’un mari et Le Prix de la liberté, alors qu’à la Cinémathèque algérienne qui a adapté ses horaires pour le mois de ramadhan, le film Charade est projeté avec Audrey Hepburn et Cary Grant, en marge du film policier hommage à Stanley Donen.

Ce jour-là, le dessinateur Ahmed Haroun fait un dessin dans le quotidien El Moudjahid où il dénonce la spéculation sur la viande, les fruits et les légumes.

El Moudjahid qui, dans son édition du 8 janvier 1966, sous une photo de profil de la poétesse et sous le titre le « Poète révolutionnaire Anna Gréki n’est plus », lui rend hommage dans un article non signé, en encadré noir.

« Les lettres algériennes sont en deuil. L’un des plus grands poètes de notre pays, Anna Gréki, n’est plus. Les obsèques se sont déroulées dans la plus grande intimité. Néanmoins on a pu noter la présence des représentants des milieux littéraires algériens.

En 1963, elle publie à Tunis sa première œuvre Algérie, capitale Alger, un recueil de poèmes qui fut préfacé par Mostefa Lacheraf et traduit en arabe. Ces poèmes, qui chantent les Aurès de ses plus belles années, la prison et la liberté, figurent au programme de la licence de lettres à la Faculté d’Alger. »

Djamel Eddine Bencheikh résume ainsi sa vie : « Anna Gréki, de son vrai nom Colette-Anna Grégoire, épouse Melki, est né le 14 mars 1931 à Batna. Son enfance a été vivement marquée par les paysages de l’Aurès qu’elle a chantés dans un de ses poèmes les plus connus : Menaâ, du nom d’un village situé près d’Arris où son père fut instituteur. Elle se sent non seulement enracinée dans cette terre mais liée étroitement aux jeunes Algériens dont elle partage les jeux. Ses camarades « chaouias » prennent place dans ce grand thème de l’amitié fraternelle qu’elle développera plus tard :

« Mon enfance et les délices
Naquirent là
À Menaâ – Commune mixte Arris
Et mes passions après vingt ans
Sont le fruit de leurs prédilections »

Après des études primaires à Collo, secondaires à Philippeville (Skikda maintenant) et Bône (Annaba)، elle poursuit des études supérieures en France. La guerre de libération interrompt la préparation d’une licence es-lettres modernes dont elle avait obtenu trois certificats à Paris en 1953-54. Elle rentre enseigner comme institutrice à Annaba, pendant une année, et à Alger.

Elle mène dès lors une vive activité de militante ce qui entraîne son arrestation en mars 1957. Après d’odieuses tortures, elle est incarcérée à Barberousse jusqu’en novembre 1958 puis internée au camp de Béni-Messous, près d’Alger. Elle quitte ce camp fin 1958 pour être expulsée d’Algérie. Toute cette période lui dicte un grand nombre de poèmes consacrés, même indirectement, à la lutte.

Elle revient à Alger après l’indépendance pour y occuper divers postes administratifs. Ayant repris ses études et brillamment achevé, elle occupe une chaire de littérature française au lycée Émir Abdelkader. Elle préparait une étude sur les voyages en Orient de Lamartine, Flaubert et Nerval. Elle meure brutalement à Alger le 6 janvier 1966. »

ANNA GREKI
Photo : archives familiales © Laurent Melki

Le vendredi 24 juin 1966, un peu plus de six mois après sa mort, un vibrant hommage, organisé par l’Union des écrivains algériens dont elle était membre active, lui est rendu par les plus grands, qui s’inclinent à sa mémoire dans la célèbre Salle des Actes, inaugurée en 1952, l’année de ses 21 ans, qu’elle a tant fréquentée, située dans le sous-sol du passage souterrain, à côté du Tunnel des Facultés de l’Université d’Alger, à la place Audin, du nom de son camarade de lutte assassiné.

ANNA GREKI

Seize ans après sa mort, son camarade et ami Mohammed Khadda, amer, écrit dans Afrique Asie de février 1982 : « Au-delà du col des Guerza, à Menaâ des Aurès, aucun lycée, aucune école, pas la moindre ruelle ne porte le nom d’Anna Gréki, poète et martyre de la Révolution algérienne. Mais ne désespérons pas. Il faut bien qu’un jour, dans ce pays qui recense ses richesses pour réécrire son Histoire, l’on en vienne à redécouvrir le chant vertical de la fille « aux yeux de Chaouia » ».

Khadda est mort ainsi que la majorité de ses camarades, de ses frères et de ses sœurs de lutte et à ce jour aucun lieu à Batna, Menaâ, Annaba ou Alger ne porte son nom, elle qui dont le titre de son recueil de poèmes est Algérie, capitale Alger.

ANNA GREKI

Un poème d’Anna Gréki

J’habite une ville si candide
Qu’on l’appelle Alger la Blanche
Ses maisons chaulées sont suspendues
En cascade en pain de sucre
En coquilles d’œufs brisés
En lait de lumière solaire
En éblouissante lessive passée au bleu
En dentelle en entre-deux
En plein milieu
De tout le bleu
D’une pomme bleue
Je tourne sur moi-même
Et je bats ce sucre bleu du ciel
Et je bats cette neige bleue de mer
Bâtie sur des îles battues qui furent mille
Ville audacieuse Ville démarrée
Ville marine bleu marine saline
Ville au large rapide à l’aventure
On l’appelle El Djezaïr
Comme un navire
De la compagnie Charles le Borgne

Lazhari Labter
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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