Poésie

Chantal Danjou – Fragments après l’hiver

Chantal Danjou

Poèmes extraits de Fragments après l’hiver : Recueil inédit de Chantal Danjou

Langues et papillons

La fontaine semble venir de loin. D’où ? Personne ne le sait. C’est un bonheur que de contempler son pur instant. Avant qu’elle ne replonge dans l’oubli. Le lavoir brille. Est-il une forme savante de la fontaine ? Matière labile que la lumière pénètre jusqu’au fond. Pierre polie qui se laisse caresser. Linge minuscule d’un papillon blanc. Carré d’ailes. Temps monte. Journée frappe. Maisons glissent les unes sur les autres. À quelle hauteur le temps ne passe plus ? Quel souterrain trop étroit ? Humidité de lin froissé. Langue claque. Triton ou signe fulgurant. Inversion du plafond. Eau sans une ride. Papillon insondable. Pilier s’élève. Fonderait-il l’enchantement ?

Fragments mais la chute d’abord

La concentration de la beauté. Jusqu’à en perdre le souffle. Songer que l’on peut mourir après sans regret. Spectacle insoutenable pour ceux qui ne sont pas des dieux. Concomitantes beauté et mort. Être soit survivants soit fantoches. Emmurés et saisis par la minute rouge vif. Envahis par la route, par ses balcons. Assourdis par la cascade. De grosses gouttes tombent, retenues par les mêmes fils de marionnettiste que tête, bras, torse, jambes. Elles n’en finissent pas de chuter. Paysage sans fond où courent les ombres.  Pépites d’inquiétude jusque sur le capot. Voiture, jour, aigle, entrés dans les Gorges du Cians et broyés. Constitution magistrale du paysage. La minute qui suit est plus flamboyante encore. La route plus envahissante comme une glycine. Les gouttes plus nombreuses et plus éclatantes. Les fils plus enchevêtrés. L’ensecret[1] est la technique permettant de relier pic et gouffre.  Forêt de pins et nuit. Espoir et sombre beauté. Magnificence de la chute et vue sur ce qu’il était impensable de voir. Ligne tumultueuse. Matière éboulée du texte.

Pris sur le vif

La persistance des parfums. Celui du clocher dans le soir. Celui des géraniums dans la lumière.  L’acidulé de l’ubac aux pointes noires des sapins.  L’instant sent le chèvrefeuille puis la rivière.

La belle nuit des temps                     

Le temps se couvre de poils blonds. L’animal sort de la nuit stagnante des arbres. Son œil fixe le paysage qui, tout d’un coup, se met à tourner comme une roue de bicyclette. L’immobilité des choses comme le belvédère, les champs ou les étoiles s’étonne. Le bord du balcon a une couleur de cendre. Les fenêtres luisent, blanches et jaunes comme les fleurs du théier. Les nuages s’éclaircissent. Un tunnel minuscule circule entre les arbres. Des figurines de bisons en sortent. Elles se mêlent aux troupeaux. Une bicyclette rutilante est appuyée contre le mur de la bergerie.

Récits du  Feu 

Brûlée. Rien ne bouge dans cette partie de la colline. Là. Une éternité. Et cette table d’orientation.

Pas seulement la colline. Brûlés. Les pins, les fleurs d’arbres. Le grand pluriel d’adret : chênes verts, bruissements, noms de plantes et d’oiseaux. Les arbustes passés au noir blanchissent. Blanchissent les rochers comme champ de neige. Neige, éternelle, chantante.

Les arbustes ? Une conscience. Le versant argileux. Sans prise sur le réel. Jour gris. Sa limpidité doucement. Passe. Aucune ombre. Ne danse. Ne frétille

 

Chantal Danjou 

Fragments après l’hiver de Chantal Danjou

Chantal Danjou est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (poésie, essai, prose) et critique littéraire. Ses deux derniers titres parus sont : L’Ombre et le ciel Le Ciel et l’ombre, roman, éditions Orizons, 2021, Paris et Chienne de plainte, nouvelles, éditions The Menthol House, 2021, Paris.

Elle est par ailleurs membre du conseil de rédaction des Éditions Encres Vives. À noter qu’elle était directrice du comité de rédaction de la Revue littéraire DECISION, cofondatrice et présidente de l’association La Roue Traversière vouée à la présentation de poètes et de plasticiens contemporains. Elle vit et travaille aujourd’hui dans le Var après un long séjour parisien.

La poète

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[1] L’ensecret est la technique utilisée pour relier la marionnette à fils ou fantoche à son support.

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