Entre ferveur amoureuse, mémoire de l’exil et blessures irréparables, la poésie de Didier Leclair avance dans une langue habitée, charnelle et lucide.
Petite mise en lumière – Didier Leclair
Par Christophe Condello
La poésie de Didier Leclair explore cette endurance secrète où l’amour et l’espérance refusent de céder, même lorsqu’ils frôlent la démesure. Une ferveur presque fiévreuse traverse ces pages, née de l’intime, où chaque mot semble chargé d’une clarté inaugurale, comme si l’écriture elle-même ouvrait la voie à un recommencement.
L’amour y surgit tel un appel irrépressible, une poussée qui libère les effluves des corps et des mémoires. Il s’y déploie avec la même intensité que la terre offerte aux saisons : brûlée par le soleil, abreuvée par les pluies, fouettée par les vents salins, elle finit par exhaler une odeur profonde, charnelle, qui envahit tout l’espace. Cette parole poétique est à la fois féconde et tourmentée, enracinée dans la matière du monde autant que dans l’élan du désir.
Mais ce cri d’amour se double d’une déchirure. L’exil y laisse une trace âpre, la redécouverte d’un pays longtemps quitté y ravive autant la joie que la douleur. S’y inscrivent aussi les ruptures irréparables, l’amitié brisée, et surtout l’absence de la mère, présence fantôme devenue chant intérieur, brûlure persistante qui ne s’éteint pas. Ces poèmes demandent une lecture attentive, presque recueillie, afin d’en accueillir toute la charge émotionnelle. Ils disent, dans une langue habitée, la faim d’aimer et la soif de vivre, sans jamais dissocier l’une de l’autre.
Poèmes choisis
FAIBLESSE DE SOI
J’aime le sel de tes larmes
La tulipe rouge qui te sert de lèvres
La toupie qui me fait rêver de toi
La maison entre tes bras
La passion entre tes jambes
Ta langue au venin sans péril
Ton allégresse que je ne cesse d’imiter
Même ma bassesse t’allume
Mon vice t’extasie
Ma nonchalance à tes pieds
Est un reptile amical
Toutes mes faiblesses d’homme
Ne prêtent allégeance qu’à toi
FEMME
Qu’elle soit oiseau rare
Vaste folie qui exhibe sa lucidité
Tendre démon du plus sombre abysse
C’est une citadelle sans un seul pont-levis
Où je n’accède que par la pensée
Elle court à la merci des vents
Dans le sens opposé du pollen
Et j’imagine avec appétit
Son parfum.
VEUVE NOIRE
Veuve noire
Tu t’es glissée dans mes draps d’insomniaque
Funambule, tu es descendue du pays qui est ta toile
Pour m’injecter tes rêves venimeux
Géante sur les murs des étoiles
Tu te meus ronde et langoureuse
Comme un deuil dans la nuit
Amante crépusculaire
Ton poison infaillible irrigue mon sang
ADIEU
Ne sois pas triste
Chandelle où brille ma flamme
Si tu te consumes, je m’éteins aussi
Rappelle-toi, ma fée sans baguette
Que tes gestes-velours sont des formules magiques
Tu exhumes mon allégresse
En faisant de ma cendre, des limbes et des présages
Tes larmes, ma porcelaine
Sont un gâchis de perles inestimables.
VAGABOND
J’accours toujours aux sirènes des bateaux
Et j’ai sur les lèvres, le sifflement des trains
Encore une nuit à dormir sous les ponts
Quand volerai-je
Aussi haut que la mouette valseuse ?
J’attends toujours une autre histoire
J’espère encore le retour du miracle
M’apportant un destin tout neuf.
RWANDA (PRÉ-GÉNOCIDAIRE)
Je proclame dissidence
Pays aux vertes collines
Ma maison est le refuge des opprimés sans nom
Mon ciel m’est prêté par une main tendue
Je proclame dissidence
L’échine rebelle aux danses de ton peuple
De mes lèvres inadaptées à la langue d’origine
Pour mes mains castrées du tambour ancestral
Pour la faute que je n’ai pas commise
Car au fils mal aimé
Je préfère l’indésirable.
CHE
Combien de coups de feu et de lames souillées
Dois-je garder en mémoire ?
Je n’ai plus de place pour Santiago sanguinolente
Pour ces femmes en pleurs
Dont le deuil est une religion
Combien de coquelicots douloureux
S’abreuvent du sang des révolutions ?
Seras-tu de ceux que les fusils éternisent ?
ENTRE MIEL ET FIEL
Ma douleur arrive
Habillée de mots et de maux
Comment ai-je fait pour courir
Sur un fil d’encre
Et sourire en même temps ?
Je cours après l’oubli
Mais je suis en retard sur le pardon
Mon sourire attend le tien
Désespérément
Le miel, c’est toi
Le fiel, c’est moi
Ou est-ce le contraire ?
Le poète
Didier Leclair, de son vrai nom Didier Kabagema, est né en 1967 à Montréal, au Canada, de parents rwandais. Il grandit dans différents pays d’Afrique francophone, notamment en République du Congo, au Togo, au Gabon et au Bénin. En 1987, il revient dans son pays de naissance et choisit de s’installer à Toronto pour poursuivre ses études universitaires. Didier est l’auteur de plusieurs romans dont Toronto, je t’aime qui a remporté le prix littéraire Trillium 2000, finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général en 2004 pour Ce pays qui est le mien et lauréat du Prix Christine Dimitriu Van Saanen en 2016 pour son roman Pour l’amour de Dimitri, il partage son temps entre la littérature et sa passion pour le jazz.
Ce titre est réédité plus de vingt ans après sa parution et vient d’être traduit en anglais par un éditeur torontois.
Christophe Condello est poète, blogueur (Christophe Condello | « Les arbres sont des êtres qui rêvent » Aristote), chroniqueur et directeur littéraire de la collection Magma Poésie chez Pierre Turcotte Éditeur.





