Quand les ombres se détachent du mur de Francesco Giusti, traduit par Mauro Bianchi et préfacé par Giorgio Agamben, un remarquable volume de poésie publié aux éditions du Canoë.
Francesco Giusti en français : Mauro Bianchi traduit Quand les ombres se détachent du mur
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Mauro Bianchi invité de Souffle inédit
C’est en ces termes que les Éditions du Canoë, dirigées par l’excellente et infatigable Colette Lambrichs, présentent Francesco Giusti : « Francesco (dit « Chicco ») Giusti naît à Venise en 1952. Résolument poète, il refuse toute sa vie le travail au sens commun du terme, se consacrant à l’écriture et au dessin. Venise, sa ville, constitue une source d’inspiration majeure, que ce soit par sa langue ou par les gens qu’il y rencontre, lors des nombreux festivals auxquels il participe. Membre de la « tribu des poètes » aux côtés de Franco Beltrametti, John Gian, Rita Degli Esposti, Jim Koller, Tom Raworth, Julien Blaine et d’autres, il meurt à Venise en 2024, juste avant que ne soit signé le contrat pour cette publication, rendant pour la première fois accessible en français la poésie sublime de Francesco Giusti. »
Ce premier volume, préfacé par le philosophe Giorgio Agamben, est traduit en français par Mauro Bianchi, lui-même philosophe de formation, organisateur de rencontres poétiques et, à l’instar de Julien Blaine, camarade et ami cher à notre cœur.
A.H : Quand les ombres se détachent du mur, de Francesco Giusti, est un superbe volume de poésie à travers lequel nous découvrons, en français, une merveilleuse voix. Pouvons-nous considérer que ce volume arrive un peu en retard parce que le poète n’est plus de ce monde ? Comment se fait-il que ce grand poète ne soit pas traduit depuis si longtemps ?
Mauro Bianchi : … Mais, même en Italie « Chicco » a été (re)connu tard, justement grâce à l’édition Quodlibet de Quand les ombres se détachent du mur [Quando le ombre si staccano dal muro] préfacé par Giorgio Agamben, et grâce à Vivere di patate par les éditions Nottetempo de Milan… Sinon, il a toujours publié avec des éditeurs moins connus comme Campanotto de Pasian di Prato (dans la province d’Udine en Frioul) et dans des fanzines ou revues underground ou bien il écrivait sur des « feuillettes » données à droite et à gauche… Je crois qu’une hypothétique édition des œuvres complètes de Francesco Giusti soit impossible : sa poésie est un corpus dispersé…
Puis, il faut dire qu’il se déplaçait très peu : ses participations à des festivals ou autres occasions publiques en dehors de Venise étaient rares. Il était intimement lié à sa ville.
A.H : De plus, cette édition bilingue met en valeur aussi bien la voix de Francesco Giusti que votre excellente traduction. À ce titre, pouvez-vous nous parler de votre façon de traduire et de travailler ?
Mauro Bianchi : J’ai essayé de rester le plus proche possible de la langue et de la syntaxe de Francesco Giusti et ainsi de la rendre en français : chose qui n’est pas évidente parce qu’en français, il faut expliciter les sujets, les personnes des verbes, les compléments qui ont plus leur place dans la phrase, dans le vers qu’en italien.
Giusti emploie une langue « haute » et une langue « quotidienne » (« d’usage ») en même temps, et une syntaxe souvent morcelée : les phrases, les vers, parfois s’entrecroisent. Il y a plusieurs fils à démêler et à suivre.
Souvent il semble déployer des « paysages linguistiques » calmes avec ― à un moment donné ― des brusques coups et accélérations avec un surgissement soudain et abrupte d’images précipitées où tout peut se confondre comme dans les synesthésies : la palette de couleurs dans sa poésie est très riche (il ne faut pas oublier son activité d’artiste visuel parallèlement à sa vie et expérience en tant que poète).
J’avoue que, parfois, je suis resté des jours sur le même poème (sur « Bris de pierre » par exemple).
Surtout au début du travail de traduction puis ― petit à petit et une fois entré dans son « univers » ― les choses se sont un peu simplifiées.
En ce qui concerne les poèmes écrits en vénitien, cela a été paradoxalement plus simple : ma mère vient de la province de Vérone et traduire la dizaine de poèmes dans cette langue était pour moi un peu comme replonger dans mon enfance et adolescence quand je passais les vacances d’été chez ma famille maternelle. Je l’ai encore un peu en tête et dans l’oreille et cela m’a beaucoup aidé. Même parce que il faut dire que Chicco employait une vénitien qu’on pourrait qualifier ― du point de vue de la linguistique ― de « moyen » : une langue entre la vénitien plus « strict » et propre à la ville de Venise et celui des terres alentours (de Vénétie, de la région) ― plus compréhensible donc.
Mais je voudrais aussi remercier les poètes John Gian de Venise, grand ami de Francesco Giusti, et Pier Franco Uliana, qui habite vers Trévise, pour leur conseils précieux (deux autres auteurs à découvrir par ailleurs…).

A.H : Giorgio Agamben, considéré comme une star de la philosophie européenne, préface Quand les ombres se détachent du mur. La poésie a-t-elle vraiment besoin de la philosophie ? Sans doute est-ce provocateur pour le philosophe que vous êtes, mais qu’en pensez-vous ?
Mauro Bianchi : Eh, eh… « philosophe » … : j’ai seulement fait et suivi des études de philosophie … En tout cas : l’important c’est de ne pas « alourdir » la poésie… la philosophie peut être une source… la poésie peut se nourrir de tout…
Chicco s’est beaucoup rapproché de la philosophie et de Giorgio Agamben, qui enseignait à Venise, dans les dernières années de sa vie, mais je crois que pour lui, en ce qui le concerne, on peut parler plutôt de « spiritualité », peut-être d’une « tentation » métaphysique, mais, par exemple dans le poème « Chaises philosophiques », il se moque bien de la philosophie avec un grand « P » et de ses personnages « mythiques » et fondateurs (Platon, Descartes…), et il présente une pensée, une discipline qui se décompose, qui est friable, qui se délite, exfolie, s’effrite… (abgrund)…
Il y a toujours de l’ironie chez Giusti ― contrepoids d’un côté « tragique »…
Légèreté et profondeur… personnelle et humaine…
A.H : Beaucoup de livres italiens sont traduits en français d’une manière régulière. Qu’en pensez-vous ? La littérature italienne est-elle présente en France ?
Mauro Bianchi : Je suis étonné, j’avoue, et parfois je découvre des choses italiennes en France… Les éditions, qu’on peut considérer de « frontière », Triestiana, par exemple, qui ont publié, au-delà de Biagio Marin, des auteurs tels Virgilio Giotti, Ferruccio (Fery) Fölkel, Gino Brazzoduro, Carolus Cergoly, mais aussi les éditions de l’Éclat, Ypsilon, Allia, Nous et Verdier.
A.H : Avez-vous d’autres projets de traduction ? Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Mauro Bianchi : Non, pas pour l’instant. Je prépare ― avec l’Association Les Lemms ― des ateliers d’écriture « poétique » à Paris et notamment dans le 18ème arrondissement, et plus particulièrement dans le quartier de la Goutte d’Or.



