«Haïkus» par Corinne Atlan et Zéno Bianu

« Haïkus » par Corinne Atlan et Zéno Bianu

Mettre en mots le silence

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

« Haïkus » par Corinne Atlan et Zéno Bianu« Haïkus » par Corinne Atlan et Zéno Bianu

Un régal poétique

Le 20 octobre 2022 paraît, dans la collection Folio/Bilingue, Haïkus, volume traduit du japonais, présenté et annoté par Corinne Atlan et Zéno Bianu. Il s’agit à vrai dire d’une sélection de poèmes extraite de Haïku : Anthologie du poème court japonais, publiée en février 2012, soit il y a dix ans, dans la collection Poésie/Gallimard.

Les éditeurs nous apprennent que la traduction et les notes ont été revues pour cette nouvelle édition. De même, nous lisons une préface inédite rédigée par les traducteurs pour expliquer le délicat processus de traduction d’un haïku. Et c’est pour notre plus grand plaisir que nous découvrons que cet ouvrage bilingue propose les haïkus en japonais, leur translittération et leur traduction en français. L’ouvrage contient plus de 300 haïkus sur les quatre saisons, composés par cinquante auteurs.

Autant dire que ce volume est un régal, un vrai régal poétique.

Une heureuse collaboration

La collaboration entre Corinne Atlan et Zéno Bianu est le moins que l’on puisse dire heureuse. C’est ce qui arrive souvent lorsqu’un poète chevronné conjugue son talent à une traductrice qui, diplômée à l’âge de vingt ans de l’Institut National des Langues et Civilisations, a vécu près de deux décennies en Asie où, en Japon et au Népal, elle a enseigné le français. Mais ce n’est pas tout : Sabine Atlan, outre ses ouvrages personnels où elle parle du métier de traduire et de sa passion pour le Japon, a traduit une soixantaine de volumes entre poésie, roman et théâtre.

La préface est à l’image de cette heureuse collaboration. Ni scolaire ni érudite, elle est, disons-le ainsi, équilibrée parce qu’elle permet, aussi bien aux jeunes (et moins jeunes) curieux de savoir tout ou presque tout sur le haïku, qu’aux spécialistes des formes poétiques universelles, de découvrir, d’approfondir leurs connaissances et surtout de vivre ce livre comme une fête. Cet extrait de la préface en est la parfaite illustration :

Habité par une exigence d’expression absolue, le haïku dénude la langue jusqu’à sa moelle. Pour révéler sans discourir. Et s’il apparaît comme l’expression vraie d’un vertige, c’est sans doute parce qu’il s’attache à ciseler sans fin cette pure aporie : mettre en mots le silence. Ses quelques syllabes ouvrent un espace de naissance infinie que la lecture échoue à épuiser. Il faut dire que le lecteur est convoqué au plus vif, au plus vrai de sa palette sensible, pour « compléter » le poème. Le faire résonner. Comme si la métaphore cédait ici le pas à la résonance — onde d’un galet de sens ricochant sur les eaux du silence. Le haïku propose un art de vivre les phosphènes du monde et du temps, une écoute de toutes les formes de coïncidence. Il plaide à sa manière pour un esprit désoccupé, un esprit qui se laisse habiter. Il met en scène un je-monde à la fois totalement impliqué et parfaitement désimpliqué, un je-univers, un corps au diapason de l’espace.

Œuvrant à un réenchantement généralisé, le haïku remercie la vie, partout où elle s’impro‑ vise. Suggérant, sollicitant — des vers luisants aux comètes, du grain de riz à la galaxie — une solidarité universelle du vivant, malgré la mort, malgré la souffrance. Il y a là, entre intuition et attention, un sentiment d’appartenance à la réalité sensible. Une esthétique qui est toujours une éthique — une éthique de l’amour ultime.

Bien sûr, plusieurs points retiennent notre attention, à commencer par la profondeur de ce propos qui, en examinant cette « forme-sens » qu’est le haïku, en trace l’horizon, la trajectoire et l’immense relief humain.

Pour apprécier ce propos, il nous faut en citer quelques exemples. Haïku est à ce titre un recueil idéal pour découvrir cette forme poétique dans sa langue d’origine grâce notamment à une sélection de plus de 300 spécimens, composés par les plus grands auteurs classiques : Bashô, Buson, Issa, Ryokan, Shiki, Santoka.

Entre émerveillement et mystère

Nuit d’été —

le bruit de mes socques

fait vibrer le silence

 

Bashô

 

Près de la chandelle

une pivoine

en silence

 

Morikawa Kyoriku

 

Nous citons ces deux fragments poétiques parce qu’ils nous semblent illustrer le propos des traducteurs. D’ailleurs, dans tout le volume, le mot silence n’est présent qu’ici. C’est dire la poéticité de cette forme-sens, sa richesse, sa profondeur, encore et toujours.

Ce qui nous étonne dans ou, peut-être, à travers le haïku, c’est l’absence de l’amour. Le mot amour lui-même n’est employé que pour parler des chats :

Enamouré

le chat oublie le riz

qui colle à ses moustaches

 

Tan Taigi

 

Panique —

le mur de pierre s’effondre

sous les amours des chats

 

Shiki

Génie du japonais, des Japonais et de la culture japonaise. Sans doute avons-nous beaucoup à apprendre de Haïku. Ce qui est en revanche sûr, c’est que, à l’image des traducteurs qui s’interrogent «Pourquoi aimons-nous le haïku ?», nous nous poserons d’innombrables questions, déjà à partir des réponses telles que celles-ci :  «Sans doute pour l’acquiescement qu’il suscite en nous, entre émerveillement et mystère. Le temps d’un souffle (un haïku, selon la règle, ne doit pas être plus long qu’une respiration), le poème coïncide tout à coup avec notre exacte intimité, provoquant le plus subtil des séismes.»

Comme suit : qu’est-ce que l’acquiescement, qu’est-ce que l’émerveillement, qu’est-ce que le mystère ? Sont-ils universaux ou relatifs ? «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà», la fameuse phrase de Blaise Pascal peut-elle nous aider à mieux lire ou interpréter les choses ?

Autant dire que ce volume est un régal, un vrai régal poétique, philosophique, humain, trop humain.

Poésie

One thought on “«Haïkus» par Corinne Atlan et Zéno Bianu

  • 3 décembre 2022 à 1 h 49 min
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    La magie de trois lignes, quatre, six mots desquels explosent, tel un feu d’artifice, une multitude de mots, de couleurs, de musique. Haiku refuge de l’infiniment petit aux espaces les plus vastes.

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