Dans ces extraits de Contralengua, José Gabriel Cabrera Alva livre une poésie dense, traversée par la violence du monde et le doute des mots. La traduction de Milagros Salcedo Laguna en restitue une voix fragile, parfois incertaine, où dire reste une épreuve.
José Gabriel Cabrera Alva : une poésie à la limite du langage
Par Irène Duboeuf
Poèmes choisis
10
Des fleurs mortes
pour la raison
et un ample ciel
pour la chute
les mots sont un anneau de feu
quand je rêve
je cherche un mot sans sens
« aldebaran »
est une rose en verre
je me souviens
le sépia jusqu’à effacer mes pupilles
le regard de la buse
je me souviens des colombes
expulsées du ciel
complices du gouffre
le cadeau famélique
des dépouilles
le sang dans l’horizon
la terreur des nuages
la séduction couronnée de larves
la chair des montagnes
les yeux confus par nature
dissimulant le délire
qui nous détruirait
presque comme dans un jeu
l’alphabet est convoqué
pour mettre en scène la violence
la langue implicite
oubliée du visage
le soufre dessinant tes yeux
aux mots absents
le voile errant qui nous rend impossible
nommer au-delà de l’infini
l’infini de nos propres os verticaux
flottant au milieu de la nuit
les dépouilles offertes pour personne
11
Je ne crois pas en la vérité
j’aspire à devenir aveugle
le cœur le cerf blanc
les yeux transpercés de violence
comme des effigies en goudron
les concepts s’émiettent
dans leur tombe d’or dans le maxillaire
le corps errant sous le corps
les mains qui ne regardent pas
lacérées de beauté
et un cheval au trot au centre de ta langue
c’est d’une incroyable stupidité
fallait le dire avant
les yeux et les mains
grandissent comme un labyrinthe
se hérissent comme un projectile
suspendu aux lèvres
tout est perfidie
nous dessinons nos corps avec une aiguille
nos yeux n’ont de forme que par la distance
la volupté avec laquelle nous tremblons
comme des rats
nous ne sommes pas ce que nous croyions être
les choses habituelles ne nous appartiennent pas
et pourtant nous parlons comme s’il y avait des certitudes
les seins de la belle inconnue disparaissent
avec la sensualité avec laquelle nous quitterons la planète
nous rêvons d’une ébriété plus grande
les paupières striées de fourmis
l’adorable sang de celle dont je ne me souviens plus
l’eau grandit avec de tendres mouvements
ce qui adviendra est aussi du langage
mais je renie le langage
ensemble nous nous envoyons en l’air
comme si l’on cherchait l’impossible communion
elle est admirable la terre
elle est épouvantable
elle nous pousse à nous arracher les yeux.
***
Extrait de Contralengua, édition multilingue, Pájaro de Fuego, 2025.
Traduit de l’espagnol par Milagros Salcedo Laguna.
Le poète

José Gabriel Cabrera Alva est né à Lima (Pérou) en 1971. Il a étudié la littérature à l’Université nationale de San Marcos et a été directeur du magazine littéraire Ajos & Zafiros. Il a publié les recueils de poésie El libro de los lugares vacíos (Dedo crítico, 1999), Canciones antiguas (Editorial San Marcos, 2004), Ombligo de ángel (Pájaro de Fuego, 2007), Del mal amor (Pájaro de Fuego, 2016), Tristania y otros híbridos de la peste (Lustra, 2023) et Contralengua (Pájaro de fuego, 2025).
Ses poèmes ont été publiés dans diverses revues nationales et internationales. Ses textes ont été traduits en italien, en allemand et en français. Il a également traduit plusieurs poètes de langue française et a suivi des études d’arts plastiques à l’Université Pontificale Catholique du Pérou et au Centre Culturel de l’Université Nationale Federico Villarreal.
Née en 1970 à Lima (Pérou), Milagros Salcedo Laguna, sa traductrice, vit en France depuis 1998. Enseignante biculturelle et bilingue, elle écrit de la poésie en espagnol et en français.



