Avec « Sur cette terre », Mahmoud Darwich transforme la poésie en mémoire vivante et en acte de résistance. Entre amour, beauté et douleur, ce texte devenu emblématique célèbre une Palestine qui demeure debout malgré l’Histoire.
« Sur cette terre » de Mahmoud Darwich : la poésie comme mémoire de la Palestine
Par Najib Allioui
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants.
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.
Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.
Mahmoud Darwich est resté connu pour être le poète de la Palestine, son protecteur qui a l’habileté de la défendre comme il se doit. En pleine lucidité, et à l’instar de Yasser Arafat, il a réussi à la protéger au maximum, sans tomber banalement dans les pièges tendus par les conquérants. Or ce qui est extrêmement frappant, c’est qu’actuellement on voit clairement à quel point ces génies ont su rester utiles et efficaces à la Palestine.
Extrait de son recueil La Terre nous est étroite, « Sur cette terre » a inspiré poètes, chanteurs et lecteurs passionnés par l’art de la poésie. Ce poème est un hymne à la résistance dont pourrait faire preuve n’importe quelle personne subissant une pression diificile à supporter.
Comme le dit Darwich, tout poète vivant sous pression, sous occupation, qu’il soit palestinien ou autre, est quelqu’un qui porte un poids très lourd. Il fait face à une pression des plus intenables, d’où l’obligation de répondre à deux défis, soit à la fois être fidèle aux espérances du lecteur et à son métier de poète. D’où le fait qu’il doit aller à la rencontre du poème s’il veut gagner la confiance du lecteur.
La poésie est une sagesse à la recherche d’une forme de divinisation mystique qui a pour tâche de se souvenir, de garder une trace, comme c’en était le cas à l’époque d’Homère. La poésie était Mnemosynè, déesse des neuf Muses. La mémoire, cette « notion-carrefour » complexe, étroitement attachée à la poésie, veillant de son côté à préserver la mémoire.
Il en est de même de « Sur cette terre », ce à travers quoi le poète, le transmetteur humble de l’aura poétique, c’est-à-dire de la chose la plus belle, la plus humble, la plus humaine, qui reste parce qu’elle survit, malgré les temps tragiques.
Dans Palestine, il y a paix et Paix, mérite vie quiconque l’adorant, la divinisant, comme le poète le fait en mobilisant la poésie. Car en Palestine « se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues ». Elle tient debout, malgré tout. Car sur cette terre des pauvres, des modestes, des oubliés, de celles et ceux qu’on veut qu’ils soient oubliés, si on tombe, rien ne meurt pourtant.
La femme, l’amour, la beauté sont au cœur de ce poème. La Palestine en serait la génitrice. Elle résiste. Elle renaîtra après tous les désastres, elle finira en fleurs, les hommes passeront, les oppresseurs et les opprimés, mais elle sera là, toute rose. La Palestine, quant elle aura tout vécue, l’injustice, l’horreur, la trahison, la culpabilité des adultes face à l’innocence des enfants, elle redeviendra plus belle que jamais, et elle sera le lieu préféré des amoureux, des poètes, des artistes et des pacifistes.
Or, c’est le poète qui peut assurer la paix de la Palestine. Elle fait confiance à lui, il dit qu’elle existe, qu’elle est fascinante, à jamais.
« On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame ».
Palestine, Poésie, Paix. L’avant, le pendant et l’après.
Photo de couverture @ Wikimédia
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