Peau d’esclave / Bernard Fariala Mulimbila

Poème « Peau d’esclave » de Bernard Fariala Mulimbila

 

Déporté, chaîne au cou, carcan aux poings liés,

Je suis dans la peau d’esclave aux  bords des gaves.

Comme un loup affamé laissant échapper sa proie, je bave,

Je hurle de terreur, ronronne, grogne comme un cochon mourant.

Je sais ce que c’est que d’être esclave.

 

Nous marchons le jour, nous marchons la nuit,

Nous marchons sans répit dans ces brousses froufroutantes,

Nous chancelons dans ces sentiers grouillant d’agonisants,

Nous pataugeons dans ces ornières maculées du sang,

Attachés aux terribles fourches à esclaves, ô misérable !

Nous ne tournons nos têtes, ni à gauche, ni à droite.

Je sais ce que c’est que d’être esclave.

 

Sur ce sentier de douleurs, sur ce chemin de croix des roturiers,

Nos ongles des doigts, comme ceux de nos orteils,

Croissent, pourrissent, se courbent et tombent d’eux-mêmes.

Je sais ce que c’est que d’être esclave.

 

Dans les verrues de nos pieds, campent sans pitié

Chiques et sangsues ulcérant notre calvaire,

Aigrissant davantage notre déportation.

Je sais ce que c’est que d’être esclave.

 

Sous une pluie fine, sous une averse de flagellations furibondes,

Cinglée est la colonne des moribonds flageolants

Qui gémissent, pleurent en implorant les mânes des ancêtres muets.

Pendant que les nuits, chuintent les chouettes,

Sur les arbres dénudés, sur les bois vieillis des temps et des feux,

Hululent crescendo des hiboux au regard doux.

Hélas ! Les cris des déportés s’élèvent comme ceux des bœufs  étranglés,

Et le sang jaillit par-ci par-là dans cette harde orgiaque de captifs.

Je sais que c’est que d’être captif.

 

La barbarie humaine a atteint son paroxysme :

Pas d’enfants, ni de femmes, encore moins d’hommes

Épargnés par cette cruauté, cette tragédie écœurante.

Un petit somme, mystère de Dieu, assouplit ma peine virulente,

Me glissant légèrement dans un rêve acariâtre.

 

J’entends gronder une voix opiniâtre :

« Cette forme d’esclavage finit avec cette génération ;

Une nouvelle forme surgira, cette fois-là, sans déportation ;

Celle-ci se cristallisera dans le forçat et la chicotte de hargne ;

Elle se soldera dans un bain de sang des supposés affranchis ;

Elle laissera s’installer une autre forme d’esclavage

Où tes petits-fils seront pris en otage sans âge

Comme des poissons dans les aquariums bourrés de topazes,

Sous le condominium des nouveaux négriers en rage de richesses,

Qui amasseront tout et laisseront leurs peuples en tristesse,

Qui créeront des véritables jungles aux lois souvent biaisées… »

 

Comme une tornade tombée sur mon dos endolori,

Une avalanche de fouets éclatants me tire rudement

Quel vampire ! De ce somme, somme prémonitoire

Qui, jamais, n’a soulagé la moindre souffrance bucolique.

 

Sous un coup funeste de mousquet, j’entends subitement,

Comme dans un cor mal soufflé, crier un négrier :

« Hem ! Il somnole. Sa tête mérite la hache de l’enfer. »

Ainsi finit-elle ma pénible pérégrination des fers

Dans la peau d’esclave, pendant ce marais exempt de bouclier.

 

Bernard Fariala Mulimbila, né le 26 novembre 1955 à Kibali dans la province du Maniema en République démocratique du Congo.

Son intérêt porte plus sur la poésie, la recherche sur le sort des esclaves africains au départ de leurs terres, ainsi que sur la littérature en général.

Un recueil de poèmes intitulé Femmes captives aux éditions Edilivre en France.

 

Poème proposé par AFROpoésie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.