Un demi-siècle avec Borges / Hyacinthe

Les éditions de L’Herne publient Un demi-siècle avec Borges, dans la collection « Carnets », livre autant précieux qu’émouvant par lequel le prix Nobel de littérature 2010 rend hommage à Jorge Luis Borges (1899-1986), considéré unanimement comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle et de tous les temps. Il s’agit au vrai sens du terme d’une série de six textes journalistiques publiés par Vargas Llosa entre 1964 et 2003. Si le premier est un entretien accordé par l’auteur de Fictions et de L’Aleph à Llosa, à Paris en novembre 1964, les cinq autres études nous révèlent le talent immense de celui-ci qui, outre sa vocation de romancier, est aussi un critique, donc un immense lecteur.

« Ma relation étroite de lecteur avec les livres de Borges contredit l’idée selon laquelle on admire avant tout les auteurs proches de soi, ceux qui donnent corps et voix aux fantasmes et désirs qui vous habitent. Peu d’écrivains sont plus éloignés que Borges de ce que mes démons personnels m’ont poussé à être par l’écriture : un romancier intoxiqué par la réalité, fasciné par l’histoire qui se fait autour de nous et ce passé qui pèse encore avec force sur l’actualité », écrit Vargas Llosa[1] dans son introduction.

Or, Jorge Luis Borges et Mario Vargas Llosa ont en commun le goût des livres, voire une sorte de boulimie livresque qui nourrit leurs œuvres respectives. Les deux auteurs d’Amérique Latine ont en commun Flaubert dont Borges dit : « Mais il y a quelques auteurs que je voudrais détacher tout particulièrement, il s’agit de Montaigne, de Flaubert — Flaubert peut-être plus qu’aucun autre. […] Mais si je devais choisir un auteur (bien qu’il n’y ait absolument aucune raison pour choisir un auteur plutôt qu’un autre), cet auteur français serait toujours Flaubert. » (pp.16-17) Peut-être peut-on dire que ce qui précède n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, Mario Vargas Llosa étant l’auteur d’un somptueux essai sur la littérature et le métier d’écrivain, L’orgie perpétuelle (Flaubert et Madame Bovary)[2], dans lequel il déclare son amour à Paris, autre passion qu’il a en commun avec son aîné, et sa nature de « lecteur cannibale de romans ». Cependant, là où les deux écrivains se révèlent éminemment différents l’un de l’autre, c’est justement au niveau de leur rapport à l’art du roman. Non seulement Borges n’a pas commis de romans, mais encore ce genre lui inspirait une forme de dédain, voire de dégoût.

Dans le second texte publié dans Un demi-siècle avec Borges, intitulé « Le déicide borgésien », Llosa s’attarde sur ce que somme toute nous pourrons appeler la « haine du roman » : « J’ai pensé, parfois, écrire un essai intitulé “Borges, romancier”. On sait bien que Borges n’a pas écrit de romans et qu’au long de son œuvre il s’est référé à ce genre de la même façon dédaigneuse qu’un André Breton. Tous deux semblent avoir méprisé le roman pour la même raison : sa vocation expansive et réaliste. » (p. 21) Et, plus loin, dans le cinquième texte, « Boges à Paris », Llosa approfondit son constat qui, alors, se transforme en une pertinente analyse : « Ceci dit, dans la prose de Borges, par excès de raison et d’idées, ou de contention intellectuelle, il y a aussi, comme dans celle de Quevedo, quelque chose d’inhumain. C’est une prose qui lui a permis d’écrire merveilleusement ses fulgurants récits fantastiques, l’orfèvrerie de ses essais qui transmuaient en littérature toute l’existence, et ses poèmes raisonnés. Mais avec cette prose il aurait été aussi impossible d’écrire des romans qu’avec celle de T. S. Eliot, un autre extraordinaire styliste chez qui l’excès d’intelligence rogna également l’appréhension de la vie. Car le roman est le territoire de l’expérience humaine totalisée, de la vie intégrale, de l’imperfection qui mêlent l’intellect et les passions, la connaissance et l’instinct, la sensation et l’intuition, matière inégale et polyédrique que les idées à elles seules ne suffisent pas à exprimer. Aussi, les grands romanciers ne sont-ils jamais des prosateurs parfaits. C’est la raison, sans doute, de l’antipathie tenace de Borges pour le genre romanesque, qu’il définit, dans une autre de ses célèbres phrases, comme un “égarement laborieux et appauvrissant”. » (pp. 83-84)

Certes, il ne s’agit là que d’une traduction (et nous ne remercierons jamais assez le travail de haut vol d’Albert Bensoussan), mais la prose de Mario Vargas Llosa n’a rien à envier à celle de Borges, notamment dans ce limpide et profond opuscule qui, sans exagération aucune, attribue au genre de l’essai une valeur scripturale supérieure. L’écriture de Llosa, si subjective soit-elle, développe une vraie poétique, voire une herméneutique, à l’instar de celle d’un Blanchot ou d’un Caillois dont Llosa, notons-le, apprécie la « rhétorique bouillonnante » (p. 76). De fait, Un demi-siècle avec Borges est un livre qui, au-delà ou peut-être même en deçà de l’hommage, car, nous semble-t-il, ce n’est pas l’objectif visé par l’auteur, analyse, interprète, éduque, comme suit : « Il n’est pas vrai que l’œuvre d’un écrivain puisse faire totalement abstraction de ses idées politiques, de ses croyances, de ses phobies et de ses goûts éthiques et sociaux. Au contraire, tout cela fait partie de la glaise dont son imagination et sa parole modèlent ses fictions. Borges est peut-être le plus grand écrivain de langue espagnole après les classiques, un Cervantès ou un Quevedo, mais cela n’empêche pas que son génie, comme dans le cas de ce dernier qu’il admirait tant, souffre, malgré ou à cause de son absolue perfection, d’un certain manque d’humanité, de ce feu vital qui, en échange, humanise tant celui d’un Cervantès. Cette réserve ne venait pas de l’impeccable facture de sa prose ou de l’exquise originalité de son invention ; elle était dans sa manière de voir et de comprendre la vie du monde, sa vie mêlée à celles des autres, dans cette chose si méprisée par lui, et souvent si justement méprisable : la politique. » (p. 100)

C’est ainsi que se clôt le livre. C’est ainsi que Llosa répond aux détracteurs de Borges. C’est ainsi que Llosa montre qu’il a compris Borges. Nous ne nous répèterons jamais assez en rappelant que comprendre empêche de haïr. Que cela n’aboutisse jamais à l’amour, oui, mais il empêche du moins de haïr. L’œuvre de Borges est, quant à elle, admirable et, pour ainsi dire, aimable, et c’est le message que Llosa cherche à nous transmettre. Un demi-siècle avec Borges est à ce titre une leçon d’amour parce que lire et aimer, s’ils ne riment ensemble ni ne se conjuguent de la même façon, se vivent pleinement, comme écrire. Jorge Luis Borges et Mario Vargas Llosa, ainsi face à face, tels deux titans, ne risquent pas de destiner le monde au chaos, mais plutôt à la beauté et à l’harmonie qu’est la grande littérature.

[1] Mario Vargas Llosa, Un demi-siècle avec Borges, coordonné et traduit par Albert Bensoussan, Paris, L’Herne, coll. « Carnets », 2004, réédition en novembre 2010, p. 7-8, 9,50 €.

[2] Mario Vargas Llosa, L’orgie perpétuelle (Flaubert et Madame Bovary), traduit par Albert Bensoussan, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier, 1978.

 

Photo de couverture : Jorge Luis Borges et Mario Vargas Llosa. Crédit CEDOC

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