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Souffle inédit


Pauvre Cioran… / Par Hyacinthe

Pauvre Cioran… /  Par Hyacinthe

  L’ombre de la nuit  Poésie, vie, à l’infini       Il n’est plus facile d’aborder Cioran (1911-1995). Vingt-trois ans après la mort du philosophe roumain, nous pouvons aisément penser que « tout a été dit » à son propos. Déjà, la publication du volume des Œuvres dans la collection « Quarto » chez Gallimard, en 1995, a

 

L’ombre de la nuit 

Poésie, vie, à l’infini

 

 

 

Il n’est plus facile d’aborder Cioran (1911-1995). Vingt-trois ans après la mort du philosophe roumain, nous pouvons aisément penser que « tout a été dit » à son propos. Déjà, la publication du volume des Œuvres dans la collection « Quarto » chez Gallimard, en 1995, a été quelque chose d’important, voire d’inespéré, dans la mesure où de grands écrivains et philosophes français du XXe siècle, à l’instar de Camus, Duras, Modiano ou encore Foucault, ne l’ont été que récemment. À cela s’ajoute la parution, en 2011, pour le centenaire de la naissance de Cioran, des Œuvres dans la prestigieuse « Bibliothèque de La Pléiade ». Là encore, il s’agit d’une consécration posthume pour un auteur qui, pendant des années, s’est plaint d’être « auteur sans lecteurs » (Cahiers, p. 810), allant même jusqu’à se comparer à « une putain sans clients » (Ibidem, p. 638).

Il n’est donc plus facile d’aborder Cioran, tant la bibliographie et le corpus des travaux qui lui sont dédiés ont pris de l’ampleur en un temps record, aussi bien dans le cadre académique que dans l’autre, celui des essais libres relevant de la monographie. Ce phénomène s’est étendu sur presque deux décennies, depuis la parution, en 1997, de Cioran l’hérétique de Patrice Bollon, à celle de Cioran. Éjaculations mystiques de Stéphane Barsacq, en 2011. À tort ou à raison, des livres ont vu le jour pour dire et redire ce qui a été déjà dit. « Ressassement d’un thème éculé », eût dit Cioran, ou encore « Mélanges, Festschrift — tout cela c’est ce qu’il y a de plus fâcheusement universitaire » (Cahiers, p. 120 et p. 483). À ce titre, le pire exemple est signé Élisa Brune, intitulé ridiculement La Mort dans l’âme. Tango avec Cioran, et paru en septembre 2011 aux éditions Odile Jacob, pour surfer la vague ou pour bien jouer le rôle de  « nain[e] assis[e] sur des épaules de géant ».

Mais passons et, en lecteurs dignes de Cioran, sans jeu de mots, rions-en en écrivant, car dans écrire il y a rire. Passons alors aux choses sérieuses, au dernier essai dédié à l’auteur de Sur les cimes du désespoir et de Syllogismes de l’amertume, signé Mihaela-GenţianaStănişor, sous le titre de La Moïeutique de Cioran. L’expansion et la dissolution du moi dans l’écriture, récemment paru aux éditions Classiques Garnier. Loin des sentiers battus, de l’amateurisme, des lectures sensationnelles, impressionnistes et autres, l’universitaire roumaine récidive en consacrant à son auteur de prédilection — auquel elle a déjà dédié une thèse de doctorat, Les Cahiers de Cioran. L’exil de l’être et de l’œuvre (Sibiu, 2005), maints articles, études, traductions et un superbe travail d’édition à travers la revue cioranienne qu’elle dirige depuis 2008, Alkemie — un travail inédit et novateur.

Cet esprit novateur est visible d’emblée à travers le titre de l’ouvrage, avec un audacieux néologisme, le concept ou notion de« Moïeutique », qui, comme on peut le deviner, mêle « moi » et « mot » à « maïeutique », qui sont des entités présentes dans les cinq grandes parties de l’étude. Mihaela-GenţianaStănişor a bien préparé, voire mûri son « coup », car, tout en maîtrisant l’essentiel de ce qui a été écrit sur Cioran en français et en roumain, elle ne tombe pas dans le piège des emprunts d’idées et de notions, et encore moins dans celui des redites. Aussi semble-t-elle être la première lectrice de Cioran à tirer profit de sa parfaite maîtrise du français, sa langue d’adoption et d’enseignement, et du roumain, sa langue maternelle. En témoigne ce constat placé au tout début de l’introduction : « Cioran reste par conséquent un auteur dont on est en quête, un auteur qui se prête à de nouvelles approches, autant philosophiques que littéraires ou poétiques/poïétiques. Même s’il est un auteur très célèbre, son œuvre roumaine reste encore méconnue des étrangers, y compris des Français, malgré les traductions partielles déjà faites mais qui, hélas, s’écartent parfois considérablement du texte original. » (p. 8)

S’ensuit un excellent passage de linguistique comparée, au cours duquel l’essayiste met les points sur les i, défendant et illustrant un réel « sentiment de la langue », la sienne qui a été aussi — et de quelle manière — celle de Cioran, bien qu’il y ait renoncé pour des raisons aussi bien stylistiques qu’idéologiques. Et Mihaela-GenţianaStănişor d’expliquer tout cela d’une façon nette, avec force arguments à l’appui. D’ailleurs, en décidant de partir d’un texte méconnu du public français, « Mon pays », l’auteure ouvre implicitement les hostilités mettant intelligemment certains exégètes de Cioran devant leurs limites. Ce texte est en effet à la fois un réquisitoire et un plaidoyer, où Cioran se jette la pierre et s’explique sur son passé dans la Garde de Fer. À vrai dire, ce texte est aussi paradoxal que terrifiant, ou peut-être est-il l’un parce qu’il est l’autre : « Et quand je repense à toutes les passions, à tout le délire de mon moi d’alors, à mes erreurs et à mes emballements, à mes rêves d’intolérance, de puissance et de sang, au cynisme surnaturel qui s’était emparé de moi, à mes tortures dans le Rien, à mes veilles éperdues, il me semble me pencher sur les obsessions d’un étranger et je suis stupéfait d’apprendre que cet étranger était moi. »

Publié en Roumanie aux éditions Humanitas en 1996, avec un superbe avant-propos de Simone Boué, la compagne de Cioran, ce texte aurait dû voir le jour en volume en France ou, pourquoi pas, dans le volume des Œuvres en Pléiade, mais les deux éditeurs de ce dernier volume nous semblent ne pas être capables de voir plus loin que leur nez, car tel est le véritable intérêt d’une publication dans une telle collection : apporter le plus que nulle autre édition ne peut fournir, être dans l’excellence voire dans la maestria en donnant aux lecteurs, et par là même aux chercheurs, à la fois les clefs indispensables à l’abord de l’œuvre et les petits gestes qui, une fois les clefs en main et dans la serrure, nous permettent d’ouvrir le coffre aux trésors. Mais allez l’expliquer à ces deux-là en particulier auxquels ce mot de Cioran nous paraît aller comme un gant : « Dans ces sociétés dites avancées où le plombier est aussi rare que le génie, seul prolifère le faux intellectuel, l’universitaire nul et prétentieux, qui s’érige en révolutionnaire pour dissimuler son néant. » (Cahiers, p. 826)

Acerbes, sans doutes le sommes-nous, puisque nous avons décidé d’être plus cioraniques que coraniques, c’est-à-dire plus enclins à l’esprit critique qu’aux dogmes et à la vénération béate. Souvenons-nous à ce titre de Valéry face à ses idoles et de ce que ce texte, qui devait être une préface à l’édition américaine des œuvres de l’auteur du Cimetière marin, donc une sorte d’ « exercice d’admiration », a fini par devenir un « règlement de comptes ». (Cahiers, p. 513) C’est qu’on ne lit pas impunément, et lire Cioran peut de fait être assimilé à « un éveil ». Autrement dit, Cioran nous apprend à être lucides et à ne pas nous voiler la face. À commencer par notre rapport aux mots et au langage, sans parler de celui que nous pouvons avoir aux hommes. Cela, nous dit Mihaela-GenţianaStănişor, Cioran l’a appris en pratiquant Paul Valéry (p.12), mais il faut tuer le père ou annoncer le crépuscule des idoles ou encore s’inscrire « dans la tragédie de l’être, celle d’être né » (p. 87).

Les différentes analyses et réflexions proposées dans La Moïeutique de Cioran. L’expansion et la dissolution du moi dans l’écriture sont pour la plupart très pertinentes et apportent, sinon une lecture nouvelle, du moins une approche inéditede l’œuvre de Cioran. Il en va ainsi des « Visages ontiques et stylistiques », car il est audacieux de lire l’un en regard de l’autre ou, mieux encore, de faire concorder l’un avec l’autre, dans un souci assez délicat voulant que la forme exprime profondément et naturellement le fond, au point d’en être le miroir. Force est de constater que Mihaela-GenţianaStănişor s’y applique avec brio, dans la mesure où elle fait appel à tout l’appareillage critique dédié à Cioran pour être en quelque sorte l’électrocardiogramme de cette œuvre atypique, puisqu’à chaque fois la facette roumaine éclaire et jette de l’ombre sur la française. C’est comme si nous avions affaire à une double vie, celle d’un Dr Jekyll et d’un Mr Hyde qui sont tantôt la même personne, tantôt deux personnes différentes, si bien que l’un est incontestablement l’autre et, en même temps, l’un ne peut être, ne peut exister que par l’annulation de l’autre. Il s’agit d’une équation presque insoluble, ou peut-être erronée, mais le fait est là, visible, sensible, palpable dans et par l’écriture, dans et par les textes. Voilà ce que nous en dit l’auteure : « Il est intéressant de remarquer l’attraction que Cioran accorde, dans ces textes successifs portant un titre démonstratif et incitant, « L’agonie de la clarté », aux aspects théoriques de la création, en nous mettant devant un atelier de sa pensée et de son écriture. L’écriture y est vue sur deux plans, le roumain et le français, comme espace identitaire, naturel et culturel et comme espace ontologique, artificiel (dans le sens que la nouvelle langue lui impose le renoncement à sa nature propre et à son horizon culturel roumain), et comme espace neutre, où vient se dissoudre toute coordonnée extérieure, toute identité réelle. » (p. 230)

Oui, Mihaela-GenţianaStănişor excelle dans ses lectures, dans les hypothèses qu’elle émet et dans les analyses qu’elle propose. Bien sûr, dans un cadre rigoureusement académique, il faudra passer au crible tout le texte, non seulement pour en relever les faiblesses voire les erreurs d’analyse comme le font certains, mais encore pour en peser et par là même penser l’apport et l’originalité. Par exemple, nous pouvons amicalement reprocher à l’auteure de citer un écrivain dont les livres auraient semblé risibles à Cioran. Le prétendu « immortel » Dany Laferrière n’a pas droit de cité dans un tel ouvrage, qui plus est dédié à Cioran. Ce n’est pas du mépris gratuit. Non, loin de là, c’est tout juste indigne de lui, de son génie de penseur et d’écrivain, sans parler de son « sentiment tragique de l’existence » (Miguel de Unamuno), lequel sentiment aurait pu mieux être analysé par Mihaela-GenţianaStănişor si elle s’était un peu plus attardée sur le regretté Clément Rosset, décédé le 27 mars 2018. Ami proche de Cioran et auteur d’un excellent texte sur lui, « Le mécontentement de Cioran » (in La Force majeure, éditionsde Minuit, 1983), Rosset et sa Philosophie tragique nous semblent incontournables pour cerner l’univers de l’auteur de La Tentation d’exister. Il est vrai que l’essayiste a préféré des références roumaines, liées en grande partie à son axe de lecture, celui que Cioran qualifiait lui-même de son « sentiment roumain de l’existence ». Ces références, comme beaucoup d’autres liées à la notion de « dor ou la nostalgie » (p. 61), à la figure du grand poète national roumain, Mihaï Eminescu, et à celle de son meilleur ami, Constantin alias Dino Noica, etc., sont des plus enrichissantes, mais embrasser Cioran et sa « moïeutique » dans leur totalité demande un certain recul, un point de vue universel sur l’homme et l’œuvre. De cela, l’auteure des Cahiers de Cioran. L’exil de l’être et de l’œuvre doit être la plus consciente de tous, du fait même de l’universalité des mille pages de Cahiers consignés par Cioran et dans lesquels les quatre coins du monde, les grandes cultures, la musique, la poésie, la littérature, les arts et la philosophie sont présents à chaque instant, révélant ainsi l’immensité et par là même l’universalité de cet écrivain qui n’était ni Français ni Roumain, mais humain, trop humain.

 

 

Mihaela-GenţianaStănişor, La Moïeutique de Cioran. L’expansion et la dissolution du moi dans l’écriture, Paris, éditions Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe et XXIe siècles », n°70, février 2018, 299 pages, 39 euros.

 

 

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