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Enza Palamara : « J’ai vécu une expérience poétique dans l’acte même d’enseigner »/ Hyacinthe

Enza Palamara :  « J’ai vécu une expérience poétique  dans l’acte même d’enseigner »/ Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini           Entretien avec Enza Palamara :    « J’ai vécu une expérience poétique dans l’acte même d’enseigner »       Née en Calabre, dans l’extrême sud de l’Italie, face à la mer ionienne, Enza Palamara est arrivée en France à l’âge de 12 ans.

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

 

 

 

Entretien avec Enza Palamara :   

« J’ai vécu une expérience poétique dans l’acte même d’enseigner »

 

 

 

Née en Calabre, dans l’extrême sud de l’Italie, face à la mer ionienne, Enza Palamara est arrivée en France à l’âge de 12 ans. Le français, elle l’apprendra vite et seule. Agrégée de Lettres modernes, spécialiste, entre autres, de Baudelaire, Bonnefoy et Guillevic, elle a été détachée à la Mission universitaire à l’Étranger, à l’Institut français de Naples et elle a enseigné à l’Université François Rabelais de Tours.

Poète, elle a publié Rassembler les traits épars (éditions Orizons, 2008), Des vols qui ont abouti et La gloire d’être, tous deux aux éditions La Centaurée en 2012, Ce que dit le nuage, dont nous avons déjà parlé ici même (https://souffleinedit.com/2021/02/18/les-chemins-de-la-terre-par-hyacinthe/), ainsi qu’un nouveau recueil avec des dessins de l’auteur, intitulé En quête du Lieu, aux éditions L’Andriaque.

 

 

Rencontre

 

Hyacinthe : Dans votre dernier livre paru fin 2020, En quête de Lieu, vous racontez votre rapport à la langue française. En quoi est-ce important pour vous et pour tout écrivain de se situer par rapport à une langue ? Est-il vrai que l’on habite plus une langue qu’un pays ?

 

 

Enza Palamara : Mon rapport à la langue est complexe et essentiel. Enfant, j’étais prise entre trois langues et, je dirai, trois univers : le dialecte et le quotidien dans un petit village, le latin et l’église, et lors des soirée en famille,  une langue merveilleuse que je maîtrisais mal, l’italien des poèmes et récits que mes parents et des proches qui nous rendaient visite , aimaient bien répéter pour égayer nos veillées. Très vite j’ai eu l’intuition du pouvoir incantatoire des mots ; je me disais qu’il devait exister d’autres langues encore plus belles. La soif d’un « haut langage » dont j’ai pris conscience beaucoup plus tard, m’habitait déjà. À l’école la beauté de l’italien établissait une sorte de séparation entre le monde de tous les jours et un autre espace, mystérieux Ailleurs que les mots laissaient percevoir.

Je suis arrivée en France à l’âge de 12 ans. J’entrais dans un ailleurs marqué surtout par une musique nouvelle : les sonorités d’une langue dont la douceur m’enchantait :

Voici venir d’un coup d’aile

la brune hirondelle

c’est l’oiseau fidèle

l’oiseau que j’attends…

Je connais encore par cœur les premiers textes que récitaient mes camarades ou qu’elles chantaient pendant le cours de musique.

 

O nuit qu’il est profond ton silence,

quand les étoiles d’or scintillent dans les cieux.

J’aime ton manteau radieux…

 

Une musique unique qui m’a étreint le cœur d’emblée. C’était pour moi une nouvelle naissance : j’apprenais à nommer tout ce qui m’entourait, comme au premier jour. Très rapidement je communiquais avec mes camarades ; cette nouvelle langue devenait pour moi un nouvel univers. Univers que j’ai dû jour après jour apprivoiser, comprendre, explorer. L’entrée au Lycée m’a demandé un sérieux effort. Restait toujours la joie de la découverte, et le sentiment d’une aventure. Car j’habitais un nouveau Pays et une nouvelle langue. L’ « Ailleurs » tant recherché était devenu mon « Ici ». La langue française, la France étaient un tout pour moi. Plus tard j’allais découvrir que l’émerveillement causé par la musicalité de ma nouvelle langue était tout proche de celui que suscitaient en moi des paysages que je ne connaissais qu’à travers la lecture. Les paysages décrits par Alain- Fournier, ceux de Proust, étaient en parfaite harmonie avec les sonorités des mots. À travers la musique de la langue s’est imprimé en moi le Pays de France, celui que je n’ai jamais cessé de pénétrer avec une ardente attention d’où s’élevait parfois le chant.Chant de reconnaissance, de gratitude.

 

Hyacinthe: Baudelaire, Rimbaud, Bonnefoy, Guillevic et d’autres poètes vous accompagnent. « La parole cachée ou les errances d’une âme », qui en prélude à Ce que dit le nuage (éditions Poesis, 2020), évoquent ces noms et théorisent dans un sens votre rapport aux « nuages », à la vie, à l’existence. Est-il possible que la poésie puisse nous habiter de cette façon ? Comment vivez-vous l’expérience poétique ?

 

Enza Palamara : La question me ramène encore à l’enfance. J’écoutais raconter des histoires, réciter des poèmes, et j’étais emportée vers des horizons sans limites, même quand je ne comprenais pas bien le sens des mots. Les poèmes s’imprimaient facilement en moi : j’ai récité des vers de Dante avant de savoir lire ! J’aimais les mots, je collectionnais ceux qui me touchaient le plus et je me les répétais pour mieux les assimiler. Ainsi pendant mes études en France s’est imposée à moi la parole de poésie. Corneille, Racine ont été des révélateurs des prodigieux pouvoirs des mots :Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.

La poésie de Phèdre m’avait marquée tout particulièrement. Ce sont les grands classiques qui ont façonné mon langage, qui m’ont ouvert les portes de la poésie. Je suis entrée très vite en dialogue avec eux. Plus tard je découvrais que le dialogue avec les poètes était à la base d’une expérience existentielle qui allait orienter ma vie. Ainsi Baudelaire, Nerval, Guillevic, Bonnefoy, Jaccottet ont été pour moi les révélateurs d’une vocation, celle de DIRE, d’aider les autres à DIRE. Je crois pouvoir affirmer que la plus grande expérience poétique de ma vie a été l’acte d’enseigner. Je pense que mes plus beaux poèmes ont été mes cours que j’ai eu le privilège d’assurer devant les publics les plus variés. J’ai connu le bonheur de faire vivre ces mots : « La poésie doit être faite par tous »et desuggérer à ceux qui m’écoutaient : « Signe ce que tu approuves ».Car « lespoèmes ont de grandes marges blanches, de grandes marges de silence ».J’ai connu de profondes émotions : de nombreux élèves, de nombreux étudiants ont trouvé dans ces grandes marges blanches le lieu de leur écriture. J’avais ainsi la preuve de la « Vérité de parole » qui peut circuler, comme circule l’Esprit.

J’ai vécu une expérience poétique dans l’acte même d’enseigner. Je n’éprouvais pas le besoin d’écrire moi-même. Tant de poètes l’avaient fait pour moi ! Par ailleurs des paroles de Rilke m’avaient beaucoup frappée alors que j’étais encore adolescente « Si vous pouvez vivre sans écrire, n’écrivez pas. » Je comprenaisque l’écriture correspondait à une nécessité vitale. Or la transmission me comblait. Mais à la suite d’une grave maladie, je me suis retrouvée pendant très longtemps dans l’impossibilité de lire. Je voulais dessiner, mais je n’étais pas du tout préparée. J’ai essayé. Des images jaillies d’un gribouillage tracé de la main gauche me donnaient à voir des personnages, des paysages étonnants. Je découvrais peu à peu que ces images étaient une parole voilée, cachée au tréfonds de moi-même surgissant soudain pour me confier un message secret. Et bien vite il m’a fallu traduire, décrypter ce message par des mots. Ainsi sont nés des carnets dont la succession me montrait l’histoire de ma vie, ou plutôt sa légende, car c’est bien d’un mystérieux et interminable voyage qu’il s’agit, le voyage d’une âme à la recherche d’elle-même et de son vrai lieu. L’ensemble de ces carnets forme un tout : c’est le LIVRE qui s’était inscrit en moi alors que j’étais entre la vie et la mort, témoin d’une Quête inachevée, inachevable. L’expérience poétique je l’ai vécue au plus près de la mort. Et elle s’est imposée à moi. Il m’a fallu inventer une tierce langue, composée d’images et de mots ; cette langue est devenue celle de mon écriture poétique.

Dans ce travail, qui s’est révélé d’une nécessité vitale, je n’ai pas cessé d’être accompagnée par la présence des poètes aimés ; de plus, loin de s’opposer à mon travail d’enseignante, ma création enrichissait mes cours. Ces « Passages secrets entre poésie et peinture » que j’avais longuement étudiés dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy, je les vivais dans ma chair et je les transmettais à mes étudiants à qui j’enseignais les rapports entre la poésie et la peinture. Ainsi dessiner, écrire, enseigner c’était pour moi une seule et même expérience.

 

Hyacinthe: Beaucoup de grands poètes sont partis au cours de ces dernières années, à l’instar de Bonnefoy en 2016, Lorand Gaspar en 2019, Philippe Jaccottet et Bernard Noël en 2021. Comment la poésie française se portera-t-elle désormais ? De quel œil voyez-vous ce qui se fait aujourd’hui, entre ce qui est écrit et publié, et ce qui répugne au livre et se présente comme performance ou installation ?

 

Enza Palamara: J’ai eu le privilège de rencontrer la plupart de ces grands poètes, compagnons de route, mes « nobles guides ». J’ai nourri des rapports de pure amitié avec certains. Ces rencontres m’ont permis de « vivre en poésie » avec eux. Et cela s’est produit dans la plus grande simplicité. Ils m’ont appris l’humilité. J’aime me répéter le mot de Jaccottet « juste de vie, juste de voix ». Je me sens habitée par leur parole, j’éprouve à leur égard une infinie gratitude, un sentiment de re-co-naissance, comme dit Ponge à propos de Braque.la lecture de ces poètes m’a toujours aidée à me ressaisir, à renaître chaque fois que j’ai connu un moment difficile.

J’avoue humblement que je connais mal la poésie d’aujourd’hui, l’une de mes fragilités étant précisément la difficulté à lire. Mais je ne doute pas que des voix nouvelles vont s’élever et s’affirmer ; elles existent déjà, je le sens. Le sillon tracé se poursuivra. Je crois dans la germination de ces précieuses graines semées avec tant d’amour et d’obstination par ces grands poètes qui nous ont quittés.

 

Hyacinthe: Lisez-vous toujours en italien ? Entretenez-vous des rapports avec votre culture d’origine et avec d’autres cultures ?

 

Enza Palamara: Oui, bien sûr ! Longtemps j’ai été parfaitement bilingue. Mais arriva le jour où l’écriture s’est imposée à moi comme une nécessité vitale. Et il m’a fallu mettre de côté l’italien. Pour traduire le sens de mes images, je ne pouvais utiliser que le français, langue devenue mon havre donnant l’hospitalité à une de ces expériences qui bouleversent une vie. C’est dans le Pays de France que j’ai pu renaître à la vie, retrouver une nouvelle assise. Ce qui jaillissait de mon être profond était trop urgent, trop intense. Les mots de la langue française ces « pierres précieuses, ces merveilleux sédiments » selon l’expression de Francis Ponge, étaient devenus consubstantiels à ma vie. Mais l’amour de la langue italienne ne m’a jamais quittée. C’est la langue de l’affection, de l’amitié. Je me sens toujours italienne, tout en constatant que je suis devenue française. Les deux cultures sont indissociables ; elles me poussent à m’ouvrir toujours plus à d‘autres cultures. Ces dernières années j’ai eu le privilège de découvrir la culture berbère lors de manifestations à Fès. L’Amazighité est devenue pour moi une nouvelle porte s’ouvrant sur le vaste monde, sur la « Mère Méditerranée » plus particulièrement. La découverte de l’Autre m’a toujours fascinée. J’ai vite adopté ces mots d’Yves Bonnefoy : « En art comme dans la vie, apprenons la parole de l’autre Et la terre adviendra ».

 

Hyacinthe: Votre œuvre est apolitique. Est-ce un choix, une poétique ou une politique en soi ?

 

Enza Palamara: J’ai le sentiment de n’avoir fait aucun choix ; tout s’est imposé à moi.  Je voudrais donner à l’ensemble de mon travail ce titre :INVITA, cet adjectif latin qui veut dire « sans le vouloir », « malgré moi ».Or ce travail est fondé sur une expérience d’ordre spirituel : les errances de mon âme sont une véritable Quête.

Par contre je me suis toujours sentie profondément engagée dans la vie commune. Mais, bien que j’aie été responsable syndicale pendant plus de 20 ans, ma façon de militer, je la vivais dans ma manière d’enseigner. Dans le secondaire, je choisissais toujours les classes dont les collègues ne voulaient pas, les jugeant trop faibles. Pendant toute ma carrière, j’ai gardé ces mots d’Arthur Miller qui m’avaient été donnés par un de mes premiers élèves : « Nous sommes tous rois, poètes, musiciens. Il n’est que nous ouvrir comme le lotus pour découvrir ce qu’il y a en nous ». J’ai souhaité être le révélateur pour tous ceux qui avaient des difficultés.Quel bonheur de voir éclore la confiance, de voir émerger des qualités insoupçonnées !Oui, je peux dire que tout mon travail d’enseignante a été une poétique et une politique en soi.

 

Hyacinthe: Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos poèmes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

 

Enza Palamara: Je choisirai le même chemin : la fidélité à l’enfant que je fus. Et dès l’enfance j’ai éprouvé le désir d’enseigner et de partager ce qui m’avait été donné.

J’aimerais être un arbre. L’Arbre est un des personnages de l’histoire que racontent mes carnets. J’aime tous les arbres, en particulier le bouleau. Tous m’attirent et m’interpellent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 Commentaire
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1 Commentaire

  • Ringard sylvie
    9 juin 2021, 19 h 06 min

    Quelle droiture! Tout un univers. J’ai vraiment envie de la lire après cet entretien. Reconnaissante et reconnaissance

    Répondre