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Souffle inédit


Entretien avec Kahéna Abbes / Hyacinthe

Entretien avec Kahéna Abbes / Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini     Entretien avec Kahéna Abbes : « Je n’écris pas à partir de la langue, mais à partir d’un élément déclencheur de l’écriture »   Kahéna Abbes est née à Tunis en 1964. Juriste de formation, elle a commencé par écrire des articles en arabe et en français dans

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

Entretien avec Kahéna Abbes :

« Je n’écris pas à partir de la langue,

mais à partir d’un élément déclencheur de l’écriture »

 

Kahéna Abbes est née à Tunis en 1964. Juriste de formation, elle a commencé par écrire des articles en arabe et en français dans la presse tunisienne et arabe à partir de 1989. Licenciée de droit en 1992, elle exerce depuis le métier d’avocate.

 

Poète et prosatrice, elle a publié plusieurs ouvrages dont Visions (textes poétiques, 1997), Deux étrangers (roman, 2003), Propos de la mémoire (textes poétiques en prose, 2006) et Échec et mat et autres nouvelles (2015) et Les raisins en hiver (2021).

 

 

 

 

Hyacinthe : Quel rôle votre métier d’avocate joue-t-il dans votre écriture ? Peut-on dire qu’il nourrit tant votre inspiration que ce sens du détail qui vous caractérise ?

 

 

Kahéna Abbes : Pour répondre à votre question, il faudrait se référer à trois volets : le premier concerne ma formation académique de juriste qui fut un accès non seulement aux connaissances, mais essentiellement à la méthodologie, c’est-à-dire à une manière de raisonner, d’aborder le réel, de résoudre un litige donné, qui m’a permis l’acquisition d’une certaine rigueur et un sens aigu de la précision.

 

Quant au deuxième volet, il concerne la pratique, c’est-à-dire le côté relationnel à travers le contact avec l’autre, son écoute, la compréhension de son problème, d’en faire la qualification, c’est-à-dire le diagnostic d’un point de vue juridique.

 

C’est à travers le contact humain et tout en dépassant le champ juridique, qu’une troisième dimension a émergé, celle qui m’a permis de saisir les contradictions, ambivalences, incertitudes de  toute personne humaine, de percevoir que les valeurs qu’on puisse partager ,comme : la responsabilité, le respect, la réciprocité  , ne sont pas si évidentes, que toute personne voit le monde de son point de vue, c’est-à-dire à partir de ses propres aspirations, attentes et désirs, que nous sommes animés par nos doutes et désirs, c’est ce côté qui m’a permis de développer ma vision d’écrivaine, de  comprendre l’origine de nos conflits, de voir la grandeur et la fragilité de chacun de nous.

 

Hyacinthe : Nous vous lisons désormais en français en revue et dans des ouvrages collectifs. À quand un livre de vous en français sachant que vous êtes francophone et que vous écrivez des articles dans la langue de Voltaire ?

 

Kahéna Abbes : L’écriture fragmentaire, condensée, qui développe une réflexion à partir de sa propre structure me fascine, il est fort probable que je publie un ouvrage en langue française dans ce genre littéraire.

Ceci dit , il m’est plus aisé d’écrire en arabe des nouvelles, des poèmes, des récits, des romans qu’en français, car quand on a connu assez bien la littérature française et qu’on a lu Balzac, Flaubert, Proust, Céline, Camus, Sartre, Duras, écrire dans la langue de Voltaire devient une ambition difficilement réalisable.

 

Aussi  voudrais-je préciser  que je suis plutôt bilingue et que je dois beaucoup à la langue française, qui m’a permis l’accès non seulement à la culture française mais à ce qui se produit dans d’autres  langues et cultures sans pouvoir dire que je suis francophone.

 

Hyacinthe : Vous vous intéressez à la chose publique qui va de la politique aux problèmes de la culture, de l’héritage culturel et de la relecture de la tradition arabo-musulmane. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

 

 

Kahéna Abbes : En réalité, mes préoccupations si diverses soient-elles, se ramènent à un thème central, à savoir : la modernité, ce concept fluide et multidimensionnel qui rassemble la culture dans le sens le plus large du terme, c’est-à-dire en tant que vision du monde, et la politique en tant qu’organisation du pouvoir au sein d’une société.

 

Historiquement, il fut une invention occidentale fondée sur la raison,  s’articulant  tout  autour de la personne humaine, comme étant une valeur suprême,  il a contribué à l’évolution des sciences, à la naissance  des technologies modernes, à  l’acquisition des moyens matériels, techniques qui ont facilité la vie de l’Homme. Or la découverte de la modernité,  par  notre société, a été faite à travers la colonisation, c’est-à-dire d’une manière assez violente, c’est pour cette raison que les  problématiques qui ont été posées à son propos,par l’élite dans le Monde arabe, au 19èmesiècle, n’ont pas donné naissance à l’émergence d’une pensée universelle, à la réalisation du développement de notre société sur le plan économique politique, car elles exprimaient plutôt une blessure narcissique et véhiculaient un discours identitaire, un repli sur soi, face à la culture occidentale, perçue comme dominante et envahissante.

 

Par conséquent, une telle démarche ne pouvait aboutir qu’à un retour à la religion, en l’occurrence l’islam, sans qu’elle prenne en compte ni sa dimension historique ni anthropologique.

 

Il n’est pas aisé de résumer toutes les réformes qui ont été proposées au cours de la période coloniale aussi diverses soient elles, conservatrices ou libérales, car cela exige une analyse assez approfondie de la question , la référence reste à mon avis, les choix politiques de l’État-nation après l’indépendance  qui consistent  à transférer le savoir technologique et les sciences, sans adopter les valeurs individualistes et humanistes occidentales considérées comme incompatibles avec l’islam et les traditions locales.

 

Ainsi la fissure provoquée par la modernité va s’étendre à tous les domaines comme : l’art, la littérature, la poésie, la politique, les valeurs sociales, et ouvrir la voie à une remise en question des anciennes valeurs, à savoir s’il faudrait maintenir les mètres de la poésie classique arabe ou bien s’en affranchir ? S’il faudrait garantir un pluripartisme ou maintenir le parti unique, le chef unique ? S’il faudrait reconnaitre la liberté des femmes en leur permettant  le droit au travail et à l’enseignement ou non ? S’il faudrait construire un État avec des institutions soumises aux lois et reconnaitre la souveraineté du peuple et adopter un régime laïc ou pas ? Sur le plan socio politique, s’il faudrait garantir  les libertés individuelles, la liberté d’expression de pensée ou se référer aux préceptes religieux, à la tradition ?

 

Or, de mon point de vue, il n’y a pas une seule modernité, qui ne serait qu’occidentale, mais des modernités, qui n’opèrent nullement une rupture totale avec le patrimoine culturel d’une société donnée, mais tentent de le relire autrement, afin de découvrir une certaine vision de l’Homme, de donner des réponses  à certains  problèmes  comme  la liberté, la dignité, le libre arbitre, l’altérité.

 

Ainsi les adages et les contes populaires par exemple sont une source inépuisable de transmission non seulement de l’expérience des générations précédentes, mais d’une certaine sagesse, philosophie, une manière de percevoir la vie, la vieillesse, la maladie, la mort, d’affronter la condition humaine.

 

Car à mon avis, chaque peuple a son génie, sa spécificité, son histoire, ses limites aussi.

Être moderne signifie donc vivre dans l’actuel, ne  plus  se soumettre aux traditions et coutumes, mais surtout penser  par soi-même et librement, pour y parvenir, rien ne nous empêche de s’inspirer des poètes et écrivains classiques, comme Omar Khayyâm , Abou al-Al al-Ma’ari ,  Kais Ibn Moulaouh, connu sous le nom de Majnoun Leila, Taowhidi, Ibn Mouqaffa, qui nous ont révélé une part de l’humain , c’est-à-dire une part de nous-mêmes, en étant de ce point vue modernes.

 

Pour conclure, il faudrait dépasser le discours identitaire étroitement lié à la religion, relire sa propre culture, sans négliger ses multiples sources, qu’elles soient écrites ou orales, officielles ou marginales, sociales, artistiques, religieuses ou spirituelles, de reprendre sa vision de l’Homme, de la vie, de l’autre, pour dégager ce qui demeure constamment actuel,  sans adopter une attitude de repli sur soi, mais une immense ouverture sur l’universel.

 

Enfin, il faudrait noter que les revendications de la révolution tunisienne comme la dignité, la liberté, le droit au travail, nous relient de nouveau aux principes fondamentaux de la modernité, sauf qu’ils ont été soit mal interprétées, soit dépourvues de leurs sens.

 

Hyacinthe : Comment écrivez-vous ? Avez-vous des rituels particuliers ? Croyez-vous plus au travail ou en l’inspiration ?

 

Kahéna Abbes : J’écris à partir d’une pensée fugitive, d’une émotion qui me submerge, d’une souffrance ressentie, d’une expérience intense, qu’elle soit douloureuse ou joyeuse. Je n’écris pas à partir de la langue, mais à partir d’un élément déclencheur de l’écriture, car c’est notre vécu qui façonne notre langue et non le contraire, du moins en matière littéraire.

 

Sans une telle perspective, je risque à mon avis de sacraliser la langue, de reproduire les mêmes représentations du monde, le même imaginaire autrement décrit, le même univers, c’est-à-dire les mêmes histoires, le même réel.

 

Or parmi les missions que doit accomplir un écrivain (si on suppose que l’écrivain soit investi d’une mission), c’est de découvrir cet espace qui sépare la langue  d’un laps de temps,  d’un vécu,  d’un événement, d’un incident, d’une histoire, d’essayer de s’y introduire de l’occuper, à travers son expérience personnelle, afin d’exprimer autrement, ce qui a été dit et décrit auparavant.

 

J’écris « dans ma tête » en plein mouvement, surtout quand je marche, parfois  quand je nage,  quand  je  médite, quand je rêve, même dans le silence, entre deux sommeils, quand je me réveille la nuit.

 

J’écris en menant ma vie, donc en cherchant incessamment à construire d’autres représentations du réel, me permettant de découvrir l’occulte, l’indicible, l’invisible, l’innommable, l’inconnu, l’inaccessible, l’ailleurs, le non-dit, le silence, l’oubli, le manque,  l’absence, la mort, tout ce qui excède la langue, mais en l’utilisant, en essayant constamment de la faire dire ce qu’elle est incapable de décrire, ce qui exige de moi un travail continuel sur la langue, plusieurs lectures ininterrompues.

 

Hyacinthe : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

 

Kahéna Abbes : Certainement, je choisirai le barreau, je serai écrivaine aussi, mais je tenterais d’étudier la philosophie, car c’est une discipline qui m’a toujours passionnée.

 

Si je devrais m’incarner dans un mot il serait la vie. Pour l’arbre, ce serait un olivier. Quant à l’animal, il sera un oiseau.

 

Si je pourrais choisir un seul texte qui devrait être traduit dans d’autres langues, il serait un poème extrait de mon recueil de poésie  intitulé Propos de la mémoire, que j’ai attribué sur un plan purement fictionnel à Leila al-Amiria, la bien-aimée de Kais Ibn Moulaouh, connu sous le nom de Majnoun Leila, pour faire entendre sa voix de femme au-delà du mythe qui l’a complètement absorbé, au point de la rendre inexistante, d’en faire une muse, une ombre pour désigner le manque  et  l’absence , or  notre imaginaire  collectif doit non seulement reconnaître la présence des femmes, mais transmettre leur parole avec tout ce qu’elle a tenté de dire.

 

 

 

 

 

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