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Souffle inédit


Pour une éthique de l’amitié / Hyacinthe

Pour une éthique de l’amitié / Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini Le narrateur du Petit Prince est un aviateur immobilisé dans le désert. Il rencontre un petit être qui l’aborde ainsi : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! » Il s’agit d’une demande surprenante que le passage du vouvoiement au tutoiement rend aussitôt attachante. De la première à la seconde

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

Le narrateur du Petit Prince est un aviateur immobilisé dans le désert. Il rencontre un petit être qui l’aborde ainsi : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! » Il s’agit d’une demande surprenante que le passage du vouvoiement au tutoiement rend aussitôt attachante. De la première à la seconde phrase, le « petit prince » abolit la distance entre lui et l’interlocuteur avec qui il vient de faire connaissance. Mais, hélas, ce que défend Saint-Exupéry à travers ce conte ou fable poétique est de nos jours lettre morte, ce passage du « vous » au « tu » étant considéré comme un « écart de langage », une impertinence, voire une inconvenance qui renvoient l’étranger ou le métèque à son statut d’origine. Et d’aucuns de déclarer qu’ils refusent d’entendre leurs enfants parler le « rebeu » ou le « nègre » ou que sais-je encore ! À ceux-là, il faut rappeler cette belle tirade du Petit Prince : « On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! »

 

Ces paroles sont réellement belles et profondes. Elles le sont d’autant plus que le verbe « apprivoiser » est défini d’une nouvelle façon : « créer des liens ». Nous avons tous besoin de créer des liens pour ne pas être seuls, pour vivre, pour exister en somme. Ce qui est pourtant désolant, c’est que le chanteur de « Savoir aimer » et de « Ma liberté de penser » déclare, pour justifier ses propos justement taxés de racisme, qu’il a des « amis rebeu ». N’est-ce pas aller de la cendre au feu ? C’est triste, vraiment, qu’un artiste dont les chansons relayent autant de bons sentiments soit aussi inconséquent. Mais rien ne nous étonne guère quand une personne gagne des millions et refuse de payer ses impôts. C’est au vrai sens du terme une question d’éthique, comme l’écrit le philosophe, économiste et psychanalyste français d’origine grecque Cornélius Castoriadis : « La démocratie n’est possible que là où il y a un ethos démocratique : responsabilité, pudeur, franchise, contrôle réciproque et conscience aiguë de ce que les enjeux publics sont enjeux personnels. Sans un tel ethos, ce ne sont plus que pseudo-vérités administrées […] ».

 

Certes, Malraux fait dire, dans L’Espoir, à l’un de ses personnages que « L’amitié, ce n’est pas d’être avec ses amis quand ils ont raison, c’est d’être avec eux quand ils ont tort », mais cette vérité ne nous sied pas tant elle véhicule une fausse idée de l’amitié. Une éthique doit aller de pair avec toute relation amicale, nous semble-t-il, si bien que l’ami véritable est un miroir à travers lequel nous devons voir avant tout nos défauts, et non nos qualités. L’amitié doit réparer, corriger, améliorer. Une amitié flatteuse est une amitié fallacieuse, pis encore, il s’agit d’une amitié trompeuse qui avilit et détruit. Ces paroles coraniques nous paraissent de fait correspondre à l’idéal éthique sur lequel doit se fonder toute amitié véritable : « Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression. » (« al-Maïda »/« La table servie », 2)

 

Si nous pensons que l’éthique peut aider les hommes à devenir meilleurs en les mettant sur la voie du bonheur, et que l’amitié véritable illustre aussi ce double idéal, nous sommes en droit de plaider en faveur d’une éthique de l’amitié, précisément d’une amitié éthique, laquelle ne peut qu’être bénéfique aussi bien aux amis en question qu’à la société, non seulement parce que les intérêts propres ne doivent pas prendre le dessus sur les intérêts généraux, mais encore parce que ces derniers sont une chaîne composée de milliers voire de millions de maillons solidaires les uns des autres. De ce fragile équilibre, nous devons nous sentir responsables, pour le bonheur de tous, oui, ce bonheur général sur lequel repose incontestablement notre propre bonheur.

 

 

Tableau de couverture : Pablo Picasso 1907 – 1908 Etudes pour l’Amitié

 

 

1 comment
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1 Comment

  • Rekik ahmed
    29 octobre 2021, 2 h 42 min

    Merci Hyacinthe pour ce merveilleux texte

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