Entretien avec Lamis Saidi / Lazhari Labter
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POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

Écrivain, poète

 

Poète sans frontières par excellence, elle est sur tous les fronts, celui de l’animation culturelle, des ateliers d’écriture, de la traduction de textes d’écrivains et de poètes d’Algérie et d’ailleurs et évidemment sur celui de la poésie, n’oubliant jamais d’emporter avec elle, de festivals de poésie en rencontres littéraires, d’Algérie en Afrique du Sud et d’Espagne en Hollande, ses beaux textes dans sa valise, même s’il lui arrive de l’oublier souvent dans les halls des aéroports ou sur les quais de gare dans l’intention sûrement de semer à tous vents la beauté en partage et la joie comme une invitation au voyage.

Cette hirondelle de la poésie qui fait le printemps des poètes là où elle se pose a pour joli nom Lamis. Personne créative, audacieuse et imaginative, Lamis est constamment en demande d’inspiration et de beauté. Sa générosité, son sens de l’écoute et son ouverture d’esprit ne l’empêchent pas de tenir tête quand la situation l’impose, elle qui ne craint pas de se lancer des défis et qui se donne toujours à fond afin d’atteindre les objectifs qu’elle se fixe. Poétique et sensuel, son nom qui signifierait « délicate » à la douceur de la caresse et le bercement de la brise. À son actif quatre recueils d’une grande qualité poétique avec des thématiques originales et un très beau récit intitulé simplement La chambre 102, une autofiction qui dénote chez elle une grande maturité politique et littéraire où elle se met à nu, se confie aux mots « directs », sans les artifices de la poésie, à la suite de la disparition de son père.

Navigant entre les langues et se jouant des frontières, Lamis Saidi ne cesse de jeter des ponts et de construire des passerelles entre les poètes  et d’ouvrir porte après porte toutes les portes de la maison commune appelée Poésie.

 

Tableau de Baya Mahieddine

 

Rencontre

Lazhari Labter : Poétesse polyglotte, écrivant essentiellement en arabe, tu es également sur tous les fronts pour reprendre le titre d’une émission célèbre des années soixante du grand poète algérien Jean Sérac. Quelle flamme intérieure te pousse ainsi à « bouger » littérairement et littéralement sans cesse ?

Lamis Saidi : Je dirais tout simplement, la flamme de la poésie ; la poésie avant qu’elle soit une approche intime et audacieuse d’aborder la langue et plus particulièrement l’écriture, c’est avant tout une force de vie et de création, et aussi une force de partage. Une sorte de connexion à la fois intérieure avec soi-même et extérieure avec l’autre et avec le monde. La poésie serait également synonyme de rythme, et par conséquent il s’agirait d’un mouvement à l’intérieur de la langue. Et quand je parle de rythme, je ne fais pas forcément référence aux différentes métriques strictes qui imposent à chaque fois aux mots et aux métaphores, les mêmes mouvements, et les mêmes pas, mais il pourrait s’agir parfois d’un mouvement complètement aléatoire mais qui parvient à créer une connexion et par conséquent un sens.

Qu’il s’agisse de la traduction de textes littéraires ou de l’écriture de poèmes ou même de l’animation d’ateliers d’écriture ou d’espaces de rencontres culturelles, chacune de ces activités représente pour moi, une manière de bouger, une manière d’avancer dans la vie et dans la langue, une façon de créer un rythme, un sens et par conséquent une façon d’écrire, ou tout simplement une façon de créer ce qu’on appellerait le style.

Lazhari Labter : En 2016, tu as lancé, organisé et animé les « Rendez-vous avec la poésie » à la Bibliothèque nationale d’Alger (BN), en partenariat avec le ministère de la Culture, dont la première lecture poético-musicale a eu lieu le mardi 1er mars à la BN. Cette très belle initiative très courue n’a malheureusement pas duré. Quelle leçon en tires-tu ?

Lamis Saidi : Grâce à « Rendez-vous avec la poésie », cet espace culturel à travers lequel je souhaitais, d’abord, ouvrir le débat autour de l’écriture poétique en Algérie, je me suis penchée plus sérieusement sur la question des textes références dans la poésie algérienne moderne. En effet, en plus des poètes contemporains, je voulais également qu’on présente des textes de poètes algériens qui auraient sérieusement contribué à la création d’un mouvement de modernisme de la poésie en Algérie, à l’instar de ce qui s’est passé un peu partout dans le monde, notamment après la seconde guerre mondiale.

Cette démarche a donné naissance au projet de traduction de ce que j’appelle « Les poètes de l’entre-deux-guerres » qu’on pourrait détailler plus tard dans l’entretien.

Cet espace m’a également permis d’aborder la question épineuse de la langue et plus précisément du multilinguisme, qui devrait être un des traits dominants de l’identité algérienne. j’ai essayé de présenter un terrain possible de réconciliation/coexistence des différentes langues parlées en Algérie, en organisant des lectures poétiques dans les trois langues (Arabe, Tamazight et Français) et sans forcément avoir recours à la traduction, afin d’habituer le public à cette diversité linguistique loin des terrains conflictuels et sur une base de paix et de beauté, en l’occurrence celle de la poésie.

Mais, d’un autre côté, « Rendez-vous avec la poésie » m’a permis de me rendre compte de la difficulté d’entreprendre une démarche collective dans le paysage littéraire algérien, cette difficulté qu’on constate d’ailleurs dans d’autres domaines, qu’ils soient sociaux, politiques ou culturels.

J’ai constaté par exemple, que certains poètes préfèrent simplement lire leur poésie plutôt que de participer à un débat autour de l’écriture poétique ou de présenter l’œuvre d’un autre poète, comme s’ils avaient du mal à voir l’intérêt d’une dynamique d’échanges littéraires et intellectuels, cette dynamique qui est la définition même du paysage littéraire et en son absence, on se limite à des tentatives individuelles de création qui échouent dans beaucoup de cas.

Lazhari Labter : Tu t’es lancée il y a quelque temps, en partenariat avec les éditions Terrasses créées en 2019 à Marseille dans un fabuleux projet de traduction du français vers l’arabe de poètes algériens dont le premier titre Anna Gréki – juste au-dessus du silence a été présenté le 15 février 2021 au Centre d’études diocésain « les Glycines » à Alger. Quel est le but de cette entreprise littéraire qui devrait être celle d’un État ?

Lamis Saidi : Au mois de novembre 1959, le poète algérien jean Sénac proposait déjà la littérature de « graphie française » (littérature écrite en français par des auteurs algériens) comme « littérature de relais » en attendant que les Algériens récupèrent leurs langues nationales et populaires à savoir : l’arabe et le berbère (à l’époque, le terme Tamazight n’était pas encore utilisé). Le débat autour des langues d’écriture en Algérie a toujours été au cœur de la dynamique intellectuelle et littéraire depuis les années cinquante du siècle passé et jusqu’aux années quatre-vingt-dix, où le souffle de la mort a fait taire toutes les voix/voies contradictoires et nuancées.

60 ans après l’indépendance, nous nous retrouvons avec des ghettos littéraires et linguistiques, et la question de la langue est plus que jamais source d’incompréhensions et de conflits, notamment dans un contexte où la qualité d’enseignement à l’école peine à produire une situation idéale, à savoir la maîtrise des différentes langues parlées en Algérie. Dans ce cadre, mon projet avec les éditions Terrasses tente d’une part, de faire de la traduction une « Littérature de relais » qui rendrait d’abord une partie des textes littéraires et poétiques écrits en français entre les années cinquante et les années quatre-vingt-dix, à leur lectorat algérien (majoritairement arabophone aujourd’hui). D’autre part, on essaie également de présenter une facette importante de l’histoire de la littérature algérienne moderne (souvent occultée), en exposant le contexte d’écriture de ces textes et les différents débats socioculturels mais aussi idéologiques et politiques qui ont accompagné le développement de ces écrits littéraires.

Lazhari Labter : D’autres projets en cours ?

Lamis Saidi : Un livre de poésie et d’art sur la ville d’Alger, en collaboration avec le photographe algérien Elghali Laggoun qui paraîtra prochainement dans une maison d’édition américaine, un recueil de poésie sur les années quatre-vingt, une traduction d’une sélection de poèmes d’amour écrits par des poètes latino-américains et une traduction de textes inédits du poète algérien Youcef Sebti.

Lazhari Labter : Quel intérêt à traduire la poésie de poètes ignorés dans leur propre pays alors qu’ils étaient engagés pour la libération de leur peuple dont ils font intégralement partie, n’en déplaise aux nationalistes chauvins ?

Lamis Saidi : Dans son essai magnifique intitulé Le soleil sous les armes publié en 1957, Jean Sénac propose une définition très intéressante de l’écrivain algérien : « Est écrivain algérien, tout écrivain ayant opté définitivement pour la nation algérienne ». Aujourd’hui, dans un contexte géopolitique où certains iraient jusqu’à contester l’existence de cette nation, la présentation de l’œuvre, du parcours et du combat politique et esthétique de ces poètes est plus que jamais pertinente. Dans le sens où ces poètes qu’ils soient autochtones ou d’origine européenne, ont su dans un moment crucial de l’histoire du peuple algérien, lui redonner une voix/voie de résilience pas que militaire mais authentiquement intellectuelle et esthétiquement sophistiquée, qui confirme l’existence d’une nation qui se définit surtout par son histoire, ses langues, ses couleurs idéologiques, son exigence esthétique et sa capacité à dialoguer et à théoriser ses propres contradictions, conflits et aspirations.

Lazhari Labter : La poésie a-t-elle encore quelque chose à dire dans un monde dominé par les préoccupations matérielles et où elle est de moins en moins enseignée et lue ?

Lamis Saidi : Je n’aime pas trop opposer la poésie à la matière ; la poésie et la langue plus particulièrement sont d’abord des entités matérielles. Dans la tradition poétique arabe, le poème classique avait la forme d’une tente et ses vers celle d’un corps qui y réside.

La poésie, loin de son aspect lyrique et rêveur et je dirais même crédule qui est souvent mis en avant, est une façon de réinventer la vie avec ce qu’elle est déjà. De la même manière qu’on compose un poème authentique à partir des haillons de la langue, la poésie est là pour nous enseigner à chaque moment, comment on peut inventer une nouvelle recette de la vie à partir des ingrédients déjà disponibles ou même à partir de ce qu’on a tendance à considérer comme des restes.

Lazhari Labter : Le poète algérien de l’amour des premiers siècles de l’islam Dhi Ruma affirme que « l’amour est la clef de la poésie ». Partages-tu ce point de vue ?

Lamis Saidi : L’amour est la clef de la vie ! Au début de notre entretien j’ai évoqué cette notion de connexion qui serait une façon de créer le sens et par conséquent une façon d’écrire. Personnellement je définis l’amour entre deux êtres comme un lien. Un lien dont l’origine reste souvent inexpliquée et même mystérieuse, mais qui parvient à ajuster le rythme de deux personnes, malgré les différences et les contradictions. L’amour est un poème écrit en utilisant une technique de connexion physique, intellectuelle et spirituelle, et qui est découvert et lu souvent par hasard, pour créer le sens, l’histoire, et la vie.

 

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