À la recherche de Boris Ryji / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe 

À la recherche de Boris Ryji

Certains livres s’imposent à nous dès le premier contact. C’est que tout y est. Et l’adverbe tout, comme dans le titre de ce volume, La neige couvrira tout, exprime une plénitude aussi sereine que tragique, à la manière de la vie, brève, dense et multiple de Boris Ryji, suicidé à l’âge de 26 ans le 7 mai 2001.

Mais ce n’est pas le suicide du poète qui a suscité notre intérêt. Loin de là. Car, en ce début d’année, c’est d’espoir que nous souhaitons deviser, quand bien même rien ne s’y prêterait, quand bien même la mort finirait toujours par nous rattraper.

L’espoir, donc, par la poésie et, ici, la traduction, assurée de main de maître par le poète-traducteur Jean-Baptiste Para, à qui nous devons, déjà, entres autres des éditions substantielles, dont L’horizon est en feu, poètes russes du XXème siècle, avec Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva et Brodsky, ou encore l’édition de La berline arrêtée dans la nuit, anthologie poétique de Milosz.

 

 

Cet espoir-là, encore et toujours, nous le retrouvons dans La neige couvrira tout, et ce jusque dans l’ultime pièce qui, justement, s’intitule « Élégie », qui date de l’an 2000 :

Pour chaque goutte de pluie, je remercie.

Pour la musique irrésistible du passé

qui pianote sur le clavier –

elle passera, elle reviendra.

Elle recommencera, je frapperai

sur les touches noires,

les effleurant à peine dans l’espoir

que tout soit comme avant

et que revienne ce qui fut.

Mais même ainsi, je ne serai pas

dans ce passé-là, c’est seulement qu’il pleuvait sans cesse

et qu’à l’arrêt du tram Lioubov elle-même

était debout sous l’averse

dans sa courte robe d’été, sans parapluie,

les bras croisés sur la poitrine et mordillant d’un air altier

des graines de tournesol.

 

Une dizaine de lignes de Ryji Boris

Qui pendant trois minutes a oublié le mal

Au bénéfice du bien pour lui-même et ses proches.

Machine à écrire – « Olympia »,

Papier – « Koum ».

Telle année, tel jour.

 

Oui, de ce tableau, que l’on pourrait identifier à une aquarelle aussi lumineuse que fragile, nous apparaît l’art poétique de Boris Ryji, dont Jean-Baptiste Para nous rapporte ceci : « Tous mes poèmes traitent de l’amour et de la mort ; il n’y a pas d’autres thèmes. » Or, voilà que, dans cette « Élégie », c’est de cela qu’il s’agit. Bien sûr, le poète est inspiré par des noms majeurs de la poésie russe : Pouchkine, Blok, Essenine, mais il y a chez lui, dans La neige couvrira tout, des accents qui nous semblent s’apparenter à un Baudelaire. L’héroïne du poème qui précède ne peut-elle pas être identifiée à la « passante » des Fleurs du Mal ? Cette écriture elle-même, chez le poète parisien et chez le poète ouralien, n’est-elle pas le signe, unique, indélébile, du fragile passage sur terre ?

N’est-ce pas le sens lui-même du titre de cette anthologie qui recueille des poèmes écrits entre 1993 et 2001 ? Le choix du traducteur est significatif et le lecteur tombe vite amoureux de Boris Ryji. C’est en effet la magie du travail de Jean-Baptiste Para dont la maestria s’exprime ici une nouvelle fois, lui qui, de recueil en recueil, d’un numéro de la revue Europe, dont il est le rédacteur en chef, à un autre, ne cesse de nous faire découvrir des voix, des œuvres et des mondes substantiels. Lisons à voix haute ce poème. Oui, à voix haute, car nous sommes certains que c’est ainsi que le traducteur Para a traduit en français la voix russe de Ryji :

Sur quoi les pierres grises font-elles silence ?

pourquoi la terre est-elle sourde

à leur mutisme ? Leur gravité m’est si proche.

En ce qui concerne la poésie –

que les rimes soient fidèles ou non,

le silence importe plus que tout.

Qu’est-ce qu’un mot ? Rien que l’attente

Du silence éloquent.

Le vers ne diffère pas seulement de la prose

par sa solitude et sa brièveté.

Ma paume chaude au lever du jour

a séché les larmes de la pierre.

 

C’est tout simplement beau et, bien sûr, émouvant. Le texte en russe en regard du français se dresse, non pas pour narguer, mais pour nous inviter à entrer dans l’amitié de cette poésie qui se veut partage et altérité. Ceux-ci se font lire, entendre et partager par cette musique intérieure brillamment recomposée ou interprétée en français par Jean-Baptiste Para qui, en traducteur chevronné, s’avère un grand poète, le digne lauréat du prix Apollinaire en 2006.

Nous ne pouvons pas enfin ne pas saluer le travail de composition et d’édition des éditions Cheyne (https://www.cheyne-editeur.com/) qui nous offrent un prestigieux volume bilingue russe-français, imprimé au plomb. À acquérir, à lire, à partager.

 

Boris Ryji, La neige couvrira tout, traduit du russe et préfacé par Jean-Baptiste Para, édition bilingue, 96 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84116-293-2.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.