Mahmoud Darwish : « L’adieu à la Tunisie »

Mahmoud Darwish : « L’adieu à la Tunisie »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

À deux jours des élections législatives, qui coïncident avec le douzième anniversaire de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, acte qui a été à l’origine de la révolution tunisienne et des Printemps arabes, nous souhaitons partager un texte du grand poète palestinien Mahmoud Darwish, décédé le 9 août 2008, dans lequel il chante la Tunisie.

Datant de 1994, au moment du départ des Palestiniens de Tunisie, suite aux accords d’Oslo, ce poème en prose a vu le jour peu avant la mort du poète, en 2007, dans un florilège de textes choisis.

Mahmoud Darwish : "L’adieu à la Tunisie"

L’adieu à la Tunisie

Sous peu, les Palestiniens mettront un terme à cette visite pour entamer leur retour. Ils en finiront avec les périples marins pour faire leurs premiers pas sur la terre ferme. Ils suivront les pas qui, de la migration du sens et de la généalogie, reviennent vers leur première demeure dans la plus ancienne des cités. Elle les autorisera, pour la première fois dans leur expérience contemporaine, à méditer librement sur les signes, sur la différence aussi entre la beauté du mythe et l’ambiguïté du présent, entre le réalisme du rêve et l’absurdité du réel.

N’est-ce pas ce qu’ils recherchaient dans leur tentative inquiète d’amender la tragédie humaine soumise à des conditions qui ne leur avaient jamais convenu, et, avec les outils du merveilleux, d’accomplir le banal et le familier ?

Nous sommes désormais normaux, plus ou moins normaux. Nous détenons un pied-à-terre-ferme dans l’arrière-cour de la patrie. Tout juste réveillés de nos rêves, nous sommes pareils à ceux dont la matière brute du rêve, en noir et blanc, comble le besoin d’humour.

Dieu soit loué, nous sommes à présent normaux, à découvert, devant le soleil de l’interrogation :

La terre du rêve contiendra-t-elle ce qui reste de rêve en nous et en elle ?

Le rêve peut-il encore rêver ? Oui, assurément.

En nous, plus d’une terre, et sur la terre, plus d’un exil ; en nous, celui qui descend de son image encore accrochée au mur et posée sur le cercueil. Comment nous exercer à cette rupture subite ? Comment nous habituer cette fois au dialogue avec cet autre qui est nous-mêmes ? Telles sont les questions que nous poserons à nos poèmes à venir. Ils ne se sépareront pas de leurs commencements tout comme ils ne se sont jamais séparés de la raucité du sel et du blanc des peupliers. L’écume va au rebut et ce qui est bénéfique aux hommes demeure sur la terre du poème.

Mais là n’est pas la question :

La question ironique est maintenant politique. Comment savoir que les nuages aussi sont réels et qu’on les perçoit par le toucher ?

La question est sécuritaire aussi : Comment contrôler l’identité du papillon quand il passe par le barrage de la réalité ?

Elle est administrative aussi : Comment distribuer le pain de la langue aux gardes égarés dans la dualité de la maison et du chemin ?

Elle est pédagogique aussi : Comment convaincre les écoliers d’écrire leurs noms sur les pierres pour qu’elles deviennent volées de pigeons ?

Elle est culturelle aussi : Comment la mémoire échapperait-elle à la séduction de l’excuse courante ?

Elle est créative aussi : Comment transformer le pied-à-terre dans une arrière-cour semée de mines et de pauvreté en une vie apte à fonder une présence humaine libre, capable d’évoluer et de briser les chaînes de la différence entre État et patrie ?

Elle est médiatique aussi : Comment libérer l’opinion mondiale de la différence trompeuse entre l’image télévisuelle de la paix et la paix réelle ?

La question est enfin sentimentale : Comment guérir de notre amour pour la Tunisie ? Comment guérir de l’amour de la Tunisie qui coule en nous ?

En Tunisie, nous avons trouvé, comme nulle part ailleurs, familiarité, tendresse et solidarité, et nous en sortons comme nous ne sommes jamais sortis d’un autre lieu.

Nous nous élançons de son étreinte vers le premier pied-à-terre, dans l’arrière-cour de la patrie, après que nous sont apparues, chez les gens, les arbres et les pierres de Tunisie, les images de nos âmes suspendues pareilles à des abeilles ouvrières sur les fleurs de la clôture lointaine.

Te faisant nos adieux, nous t’aimons, Tunisie, plus que nous ne le savions. Nous déposons dans le silence du triste adieu une transparence qui blesse et nous clarifions une densité à la limite de l’obscurité qui habite les amants. Qu’ils sont beaux les secrets tapis derrière la porte dérobée, ta porte, ce lieu idéal pour la relation du poète habile avec les correspondances du poème.

Te dirons-nous merci ? Je n’ai jamais entendu deux amants se dire merci. Mais nous te remercions d’être toi.

Prends soin de toi, Tunisie, nous nous retrouverons demain sur la terre de ta sœur Palestine. Oublions-nous quelque chose derrière nous ? Oui, nous oublions le regard du cœur derrière lui, et te laissons le meilleur de nous, nos martyrs que nous te confions.

 

Mahmoud Darwish, « L’adieu à la Tunisie » (1994), in Perplexité du revenant, textes choisis,Beyrouth, Éditions Riyad El-Rayyes, 2007, pp. 11-14.

Aymen Hacen

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