Poésie

L’autre Darwich

L’autre Darwich

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Je soussigné, Mahmoud Darwich

Manuscrit

Décédé à Houston, au Texas, le 9 août 2008, Mahmoud Darwich a confié le présent ouvrage en l’état de manuscrit, oui, au sens littéral du terme, c’est-à-dire de texte écrit à la main, à Ivana Marchalian, selon cette promesse consignée à Paris le 25 décembre 1991 :  « Je soussigné, Mahmoud Darwich, m’engage en toute conscience, au nom de toutes les valeurs morales et sacrées, à remettre l’entretien journalistique avec mademoiselle Ivana la Terrible, dans son intégralité, à quatre heures de l’après-midi du samedi 28 décembre 1991. Faute de quoi, Ivana serait en droit de me dénoncer publiquement, en le criant sur les toits et le sommet des arbres. »

Comme nous pouvons le constater, l’humour du grand poète palestinien n’a d’égal que son génie poétique, lequel apparaît à travers ce dialogue d’une force exemplaire.

En 91, Darwich avait quitté Sidi Bou Saïd pour Paris. Il était déjà considéré comme l’un des plus grands poètes arabes de la seconde moitié du XXe siècle et comme le plus grand poète palestinien. Il avait publié quelques-uns de ses œuvres les plus célèbres, en poésie comme en prose, notamment Éloge de l’ombre haute et Une mémoire pour l’oubli. Ivana Marchalian était, quant à elle, journaliste à la revue Addawliya et résidait à la maison d’étudiants arméniens à la Cité internationale de Paris.

C’est en ces termes qu’Ivana Marchalian présente les heureux événements qui ont abouti à cet ouvrage : « Celui qu’on appelait le Poète de Palestine refusait toute interview depuis plus de quatre ans, mais il avait bien voulu accéder à la demande d’Antoine Naufal, rédacteur en chef de la revue Addawliya, où j’étais rédactrice dans la page culturelle. C’est ainsi que j’ai pu obtenir un entretien en exclusivité. »

Afin de mieux cerner les choses, sans doute faudra-t-il se référer au précieux ouvrage de Nada Anid, Les très riches heures d’Antoine Naufal, libraire à Beyrouth (Calmann-Lévy, 2012).

Mélancolie

Dans la foulée, la jeune journaliste s’est mise à rêvasser autour de la poésie de Darwich : « La poésie mélancolique de Darwich, me disais-je, ressemble à l’hiver… Puisse le déluge m’inspirer des questions qui lui plaisent, de sorte que ni elles ni moi ne lui inspirions le rejet, sinon je t’en voudrais, ô hiver, jusqu’à la fin de mes jours./ Je me suis assise sur le rebord de la fenêtre à observer les passants et leurs parapluies qui s’envolaient dans le boulevard Jourdan, à noter des idées et des questions qui paraîtraient plausibles à l’auteur de “Passeport”, “Ma mère” et “Rita”./ Ayant classé dans ma tête une vingtaine de questions, je me suis demandé, inquiète : “Et si Darwich changeait brusquement d’avis, comme avec les autres journalistes à qui il n’avait pas daigné répondre d’une seule phrase, d’un seul mot, se contentant de vagues excuses ?” Mais j’ai fini par me dire : “Après tout, un entretien avec l’auteur de Plus rares sont les roses et d’Une mémoire pour l’oubli mérite bien pareille attente, quitte à ce qu’il n’ait jamais lieu ! »

Ainsi, le texte qui accompagne cet entretien composé de vingt questions-réponses, est-il à l’image de la confiance que le poète a décidé de placer en la personne de son interlocutrice, à qui il écrit : « Je vous offre ce manuscrit… Prenez-en bien soin, et disposez-en le moment venu. »

Il y a certes de la mélancolie dans les mots d’Ivana Marchalian, mais ils ressemblent à cette mélancolie qui se meut dans l’œuvre de Darwich lui-même, entre cette tragédie omniprésente et la jubilation nécessaire pour que la Cause, palestinienne, ne soit pas condamnée au désespoir.

Résistance

Dans ses réponses, Mahmoud Darwich est lumineux. Rien qui puisse altérer la force de sa parole altière, souveraine, vivifiante. Si, au lendemain de sa mort, certaines voix se sont élevées pour discréditer le poète de Palestine allant jusqu’à l’accuser de « normalisation avec l’ennemi », c’est, entre autres, à cause du nom hébraïque de Rita. Mais voici sa réponse à la troisième question de la Terrible : « Rita n’est pas le prénom d’une femme en particulier. C’est le nom poétique que je donne à l’amour en temps de guerre. C’est le nom donné à l’étreinte de deux corps dans une chambre encerclée par les armes. C’est le désir engendré par la peur, par l’isolement. Une lutte pour la survie entre deux corps, dans un monde où, hors de l’étreinte, ils se combattraient l’un l’autre. »

Et le poète de poursuivre sa réponse qui se transforme elle-même en étreinte. C’est étreindre la vie et par là même la Palestine qui n’est ni une métaphore ni un poème, mais une terre natale, une terre spoliée, une terre qui mérite qu’on se batte pour elle. Comprendre cela, c’est être déjà en résistance. Je soussigné, Mahmoud Darwich, en présence d’Ivana Marchalian, c’est l’autre Darwich, c’est-à-dire le même en mieux, parce que multiple, protéiforme et universel.

Je soussigné, Mahmoud Darwich, en présence d’Ivana Marchalian, Dar al-Saqi, Beyrouth, 2014

Photo de couverture © AFP – Gil Cohen Magen

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