Malek, un ovni dans une bulle / Lazhari Labter
Partage sur les réseaux sociaux

 

Bande dessinée Algérienne 

 

Malek, un ovni dans une bulle 

 

Par Lazhari LABTER

 

Né dans la ville de M’Sila, au centre sud de l’Algérie, le 15 mai 1933, rien ne prédestinait ce français de souche, devenu combattant pour la lutte de libération nationale  et  officier de l’Armée de libération nationale (ALN) sous le nom de Malek, à inscrire son nom dans l’univers du 9e art en tant que bédéiste.

De son vrai nom Sylvain Ernest-Bret, pneumo-phtisiologue, artiste peintre, écrivain et poète, le futur dessinateur Malek est issu d’une famille chrétienne, d’un père instituteur d’origine normande et d’une mère sicilienne.

Il fait ses études primaires à M’Sila et secondaires à Sétif avant de rejoindre en 1952 à l’âge de 19 ans Montpelier en France pour faire des études de médecine, deux années avant le déclenchement de la lutte de libération nationale le 1er Novembre 1954. Etudes qu’il interrompra suite à l’historique appel de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) le 19 mai 1956 aux étudiants de rejoindre le Front de libération nationale (FLN). Convaincu par le slogan  « Avec des diplômes, on ne fera pas de meilleurs cadavres », il troque la blouse blanche pour la tenue de combat en s’engageant dans les rangs de l’ALN en juin 1956 à partir du Maroc, où, affecté dans la zone 5 de la Wilaya IV, il active dans le domaine de la santé avec le grade de lieutenant, jusqu’à son arrestation en mars 1958.

Traîné de prison en prison, d’Oran à Alger et par la suite à la prison des Beaumettes de Marseille, il ne sera libéré qu’après la signature les Accords d’Evian le 18 mars 1962 et promu au rang de capitaine, se convertit par choix à l’islam  et obtient la nationalité algérienne par décret publié au Journal Officiel de la République Algérienne Démocratique et Populaire (RADP)  le 31 décembre 1964 et prend le nom de Amine Zirout, en hommage au grand dirigeant de l’ALN Zighout Youcef et par fidélité à son engagement, Amine signifiant en arabe le fidèle, l’homme de confiance.

A Cuba où il est nommé ambassadeur d’Algérie, il rencontre Ernesto Che Guevara qui fera le voyage d’Alger le 4 juillet 1963. Tout comme Le Che qui avait abandonné son poste de ministre de l’Industrie après son deuxième voyage à Alger en février 1965, Amine se libère, après un court passage au ministère des Affaires étrangères, de toute fonction officielle et reprend fin 1967 ses études de médecine interrompues dix ans auparavant, sous l’autorité des Professeurs Pierre Chaulet et Djilali Larbaoui.

Son diplôme de médecine en poche, il décide de s’installer à  Larbaâ, dans la grande banlieue d’Alger, comme médecin généraliste avant de rejoindre le Centre hospitalo-universitaire d’Oran, dans l’ouest du pays, où il est affecté comme chef du service de Pneumo-phtisiologie et professeur d’université de 1972 à 1995.

C’est en publiant en 1984 la première partie de La Route du sel, récit relatant les aventures imaginaires, mais néanmoins prodigieuses d’Abou Kebrite, savant andalou du VIIIe siècle (XIVe), que le dessinateur Malek  fait entendre parler de lui pour la première fois en tant que dessinateur.

C’est lors du 2e Festival de la bande dessinée et de la caricature de Bordj El Kiffan (Alger), tenu du 30 juin au 5 juillet 1987 où il était venu présenter son album La route du sel que je l’ai rencontré pour la première et dernière fois. Il me fit forte impression. Dans l’entretien qu’il m’accorda (publié dans l’hebdomadaire Révolution Africaine n° 1224 du 14 août 1987) et à la question « Comment vous est venue l’idée de La route du sel ? Est-ce un projet que vous portiez depuis longtemps en vous ? », il me répondit : « À vrai dire, j’étais très loin de la BD, en tant que créateur du moins. Je m’intéressais plutôt au cinéma. Lorsque Mohamed Bouamari (réalisateur, entre autres, du film Le Charbonnier en 1972, NDA) a décidé de faire son film Le Refus, il m’a fait appel parce qu’il avait besoin d’un “intellectuel de dépannage” ». J’ai donc travaillé avec lui et d’autres amis sur le scénario. Le film a été réalisé, il est sorti et il est ce qu’il est. Bref, Bouamari m’a demandé par la suite de lui écrire une série de scénarios pour des feuilletons télévisés. J’ai alors présenté un scénario qui est la quintessence de ce qui allait devenir La route du sel. Le projet de la série télévisée est tombé à l’eau comme la plupart des projets en Algérie et je suis resté avec mon scénario sur les bras ; puis un jour, je me suis dit pourquoi ne pas en tirer quelque chose. Tout d’abord, j’ai pensé en faire un roman, mais je ne croyais pas tellement à l’impact du roman en Algérie pour plusieurs raisons : les gens ne lisent pas beaucoup et puis écrire un roman en français pour quel public, quels lecteurs ? Ça ne m’intéressait pas de m’adresser à des “esthètes”. Ce qui m’intéressait, c’était de toucher le public le plus large possible et notamment les jeunes qui ont entre quinze et vingt ans, car ce sont eux l’avenir et même si j’avais écrit le roman, ils ne l’auraient pas lu, ces jeunes. J’ai pensé alors à la BD qui est très prisée chez nous. J’ai contacté un dessinateur professionnel et lui ai demandé de me préparer des esquisses de personnages sur la base du scénario. Il m’a ramené des trucs de Pif et c’est alors que j’ai décidé de faire moi-même les dessins. J’ai envoyé la BD à l’Enal (ex-maison d’édition étatique, ex-Sned, NDA) et je me suis occupé d’autre chose. L’album est sorti un an après, je crois. Je l’avais complètement oublié et j’ai appris qu’il était en librairie par un ami. Quand l’album est sorti, ça m’a encouragé. J’ai pris goût à la ”chose” comme on dit et j’ai commencé à faire la connaissance de dessinateurs, de bédéistes, à fréquenter le festival de Bordj El Kiffan. »

Si le trait de La route du sel révèle un manque évident de maîtrise du graphisme, le scénario est, par contre, d’excellente qualité. La même année de la publication de son premier album en 1984, il participe à L’Album de bandes dessinées algériennes avec « Izem le Numide », montrant par là la passion qu’il voue à l’histoire de l’Algérie. Cet intellectuel blasé a retrouvé goût aux choses de la vie par la BD qu’il pratique, certes, en amateur, mais en un amateur éclairé et motivé. Après La route du sel, il publie en arabe cette fois-ci, La pierre de lune et La ville endormie dans la série « Les aventures de Taghiti » en 1987. Il écrit les scénarios de Barberousse Raïs Aroudj, l’homme au bras d’argent et de Barberousse Kheireddine, le lion des mers de Benattou Masmoudi. Le deuxième album de La Route du sel, confié à l’Enal, ne sera jamais publié et est probablement à jamais perdu.

La mort qui l’a emporté à Paris le 14 juin 1995, après une longue maladie, ne lui a pas laissé le temps d’achever son autobiographie. Alors qu’il repose selon ses dernières volontés dans un cimetière d’Oran, sur les hauteurs d’Alger, au Beau Fraisier, la Clinique d’oncologie médicale, porte son nom.

Mais qui parmi les milliers de malades qui la fréquentent annuellement sait qui est Amine Zirout ?

 

Lazhari Labter : écrivain, poète, spécialiste de la BD algérienne, auteur de Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009, éditions Lazhari Labter, Alger, 1969 et de M’Quidèch 1969-2019, une revue, une équipe, une école, éditions Barzakh, Alger, 2019.

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.