Abdellatif Laâbi. D’une générosité à l’autre/Hyacinthe

Abdellatif Laâbi. D’une générosité à l’autre/Hyacinthe
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Les jeudis d’Hyacinthe

Abdellatif Laâbi. La générosité du silence,

par Aymen Hacen

ou d’une générosité à l’autre

Depuis quelques années, la Chaire de l’Institut du Monde Arabe publie, dans le cadre d’une collection baptisée « 100 et un livres », des portraits d’écrivains, de poètes, d’artistes et d’hommes politiques arabes. Soixante noms ont été ainsi choisis à l’instar du cinéaste égyptien Youssef Chahine, de la chanteuse libanaise Fayrouz, ou du leader tunisien Habib Bourguiba.

C’est le poète, universitaire et traducteur tunisien Aymen Hacen qui a été choisi pour accompagner la voix singulière du poète, romancier et traducteur marocain Abdellatif Laâbi, dont on apprend, déjà, en quatrième de couverture : « Poète, romancier, traducteur, animateur de la revue Souffles, qui a joué un rôle important dans le Maghreb postcolonial, est une figure majeure de la littérature arabe francophone et dont la reconnaissance croissante n’a d’égal que la rigueur avec laquelle il fait œuvre depuis plus d’un demi-siècle. Cet ouvrage, entre biographie intellectuelle et étude poétique, tente de présenter à un large public une œuvre des plus substantielles de notre temps. »

Le livre est fluidement orchestré. Après un texte « Liminaire » où le ton est annoncé entre analyse poétique et écriture biographique permettant au lecteur de s’approprier d’emblée la figure du poète marocain, une première partie, intitulée « Nous n’aurons pas mis en vain nos enfants à l’école. L’œuvre-vie d’Abdellatif Laâbi » se décline en agençant les sous-parties suivantes : « Naissance, Le double, Le père, L’école, La mère, Le scepticisme, Une philosophie de l’urgence, « Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski », Un panthéon, Karl Marx et Gabriel Bounoure, Engagement politique, Souffles/ Anfas, La prison, « Liberté, le maître mot », Traduire, une aventure… et enfin Résilience. »

La deuxième partie, quant à elle, regroupe des textes significatifs d’Abdellatif Laâbi. Il s’agit d’une anthologie où nous découvrons la voix unique et authentique de l’auteur : « Ainsi/ tu as traversé la fresque/ homme de la fêlure. Ainsi parle Abdellatif Laâbi », avec Aimer/Amour (Jocelyne), Écrire, Fès, Fille(s), Fils, Homme/Humanité/Humanisme, Lecteur, Liberté, Maroc, Mère, Père, Poésie et Révolution. »

La troisième et dernière partie, « Une partie de moi est donc toujours ailleurs, relève de cet ailleurs. Abdellatif Laâbi, la voix et ses échos », présente des citations, des commentaires et des analyses de cette œuvre de notre temps.

Ce qui nous émeut dans la générosité de cet ouvrage, c’est que c’est un poète et universitaire tunisien de l’âge des enfants d’Abdellatif Laâbi qui prend à bras le corps l’œuvre de son aîné. Comme si nulle différence entre ces deux pays du Maghreb ni entre ces deux voix qui ont presqu’un demi-siècle de différence. C’est que l’un et l’autre semblent croire en la parole, en sa générosité, en sa pertinence, qui plus est, en français, langue du colonisateur, pour dire haut et fort leur amour de la liberté.

Ce poème, cité dans le texte « Liminaire », en dit long sur cette vocation commune partagée par Laâbi et Hacen :

« Je ne me reconnais d’autre peuple

que ce peuple

non issu de la horde

nuitamment nomade

laissant aux arbres leurs fruits

aux animaux la vie sauve

se nourrissant du lait des étoiles

confiant ses morts

à la générosité du silence

 

Je ne me reconnais d’autre peuple

que ce peuple

impossible »

C’est tout simplement beau et cela a l’avantage d’être bien lu et commenté par le jeune biographe : Comparaison n’est certes pas raison, mais la voix de Laâbi n’est pas sans nous rappeler celle d’un autre poète résistant, René Char, qui écrit dans ces fragments, qui sont plus de résistance que de guerre, Fureur et mystère, ceci qui nous semble traduire l’expérience de combat et d’écriture de Laâbi, de son jeune ami, Ashraf Fayad, ainsi que de ses aînés Palestiniens, Samih al-Qasim et Mahmoud Darwich, tous traduits par lui en français : « Le poète est la genèse d’un être qui projette et d’un être qui retient. À l’amant il emprunte le vide, à la bien-aimée, la lumière. Ce couple formel, cette double sentinelle lui donnent pathétiquement sa voix. »

Ainsi, d’une référence à une autre et d’un rapprochement à un autre, l’œuvre d’Abdellatif Laâbi se déploie sous nos yeux et s’avère aussi riche qu’enrichissante, aussi humaine qu’humanisante. À ce titre, l’analyse que nous propose Aymen Hacen au sujet du « Communisme » est des plus pertinentes, d’autant plus qu’elle nous renvoie à un auteur que nous avons abordé il y a peu de temps, Mascolo : « Ce que nous pouvons en déduire de prime abord, c’est, déjà, l’usage qu’Abdellatif Laâbi fait de la pensée marxiste. Il s’agit, vis-à-vis de la situation de son pays, le Maroc, et de tout le Monde arabe, d’un impératif critique devant aboutir à une action révolutionnaire, ne serait-ce que par la plume et la poésie. Nommer les choses, mettre le doigt sur le mal, diagnostiquer, c’est un premier pas vers la guérison et c’est le sens même de l’engagement de l’intellectuel de gauche : être contre car, selon l’acception proposée par Dionys Mascolo, “la gauche est faite de refus”. Or, il suffit de fouiller un peu pour que, d’une référence à une autre, apparaisse ce que l’ami de Mascolo, de Robert Antelme et de Marguerite Duras, Maurice Blanchot, appelle “la communauté inavouable”, car c’est ainsi que l’auteur de L’Espace littéraire décrit les choses en partant de Dostoïevski et de Freud, le père de la psychanalyse, dont il est question dans “l’interview imaginaire” de “Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski” : “Le roman de Dostoïevsky [sic], Les possédés ou Les démons, vient, on le sait, d’un fait divers politique, d’ailleurs hautement significatif. On le sait aussi, la réflexion de Freud sur l’origine de la société lui fait rechercher dans un crime (rêvé ou accompli – mais, pour Freud, nécessairement réel, réalisé) le passage de la horde à une communauté réglée ou ordonnée.” Oui, tout est politique comme dans les geôles de Laâlou à Rabat, où naît également une “communauté”, celle dépeinte dans “Ivre constellation du continent humain”, où, également, prend naissance cette “communauté” d’après Blanchot, qui a nom “commune présence” chez René Char. »

C’est tellement fluide que nous avons envie de tout citer. Abdellatif Laâbi. La générosité du silence est à lire pour découvrir cette voix singulière qui nous apprend que la vie mérite d’être vécue.

 

Aymen Hacen, Abdellatif Laâbi. La générosité du silence, Paris, Institut du Monde Arabe, coll. « Cent et un livres », n°42, 128 pages, ISBN : 978-9920-627-52-8.

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