Condorcet, pour prix de l’indépendance / Hyacinthe

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Les jeudis d’Hyacinthe

Condorcet, pour prix de l’indépendance

 

Pour la modique somme de 2 €, les éditions Folio (Gallimard) nous offrent un ouvrage inestimable : Conseils à sa fille et autres textes, de Nicolas de Condorcet, dans une édition préfacée et annotée par Laura El Makki et Nathalie Wolff.

À vrai dire, le problème pour des noms tels que Condorcet, Carnot, Pasteur Jaurès, Jean Moulin et d’autres, c’est qu’ils sont partout (noms de rues, d’établissement scolaires et autres) et par là même nulle part, dans la mesure où l’aura du nom floue l’œuvre, précisément les œuvres, notamment les combats.

Aujourd’hui, grâce à cette publication, la fortune du nom et de l’œuvre de Condorcet peut s’en réjouir, dans la mesure où les cent pages que nous offrent les éditrices, Laura El Makki et Nathalie Wolff, sont aussi savoureuses que décisives. Savoureuses parce que le lecteur curieux apprendra beaucoup sur Nicolas de Condorcet, son œuvre, sa vie et ses écrits. Décisives, parce qu’un esprit bien fait ne peut pas être secoué, saisi, averti par la parole libre, moderne et humanisante de Condorcet :

« Peut-être trouverez-vous cette discussion bien longue ; mais songez qu’il s’agit des droits de la moitié du genre humain, droits oubliés par tous les législateurs ; qu’il n’est pas inutile même pour la liberté des hommes d’indiquer le moyen de détruire la seule objection qu’on puisse faire aux républiques, et de marquer entre elles et les états non libres une différence réelle. D’ailleurs, il est difficile même à un philosophe de ne pas s’oublier un peu lorsqu’il parle des femmes. Cependant j’ai peur de me brouiller avec elles, si jamais elles lisent cet article. Je parle de leurs droits à l’égalité, et non de leur empire ; on peut me soupçonner d’une envie secrète de le diminuer : et depuis que Rousseau a mérité leurs suffrages, en disant qu’elles n’étaient faites que pour nous soigner et propres qu’à nous tourmenter, et je ne dois pas espérer qu’elles se déclarent en ma faveur. Mais il est bon de dire la vérité, dût-on s’exposer au ridicule. » (pp. 35-36)

Qu’en dites-vous ? C’est du féminisme, oui, proche de celui défendu et illustré par la lumineuse Olympe de Gouges (1748-1793), mais les textes ici repris, dans Conseils à sa fille et autres textes, extraits de « la Lettre deuxième » des Lettres d’un bourgeois de New Haven à un citoyen de Virginie, sur l’inutilité de partager le pouvoir législatif entre plusieurs corps (1787), de Sur l’admission des femmes au droit de cité (1790), du « Premier mémoire » des Cinq mémoires sur l’Instruction publique (1791), ainsi que de Conseils à sa fille (1794), peuvent fournir le matériau d’une réelle reconstruction du féminisme, à l’abri des débordements liés aux notions de genres.

Cela n’est pas sans nous rappeler les propos de Belinda Cannone, qui qualifie le XVIIIe siècle de « siècle pas mal, pour les femmes, avec des auteurs féministes comme Choderlos de Laclos et Condorcet ! », et mieux encore : « Alors en effet, vous imaginez que le néo-féminisme, conçu uniquement de manière agonistique, comme une “guerre des sexes”, me semble dommageable. C’est parce que nous aimons les hommes et voulons vivre heureusement avec eux que nous sommes féministes, pas parce que nous les détesterions ! Par ailleurs, les réseaux sociaux sont, comme la langue, selon Ésope, la meilleure et la pire des choses, et leur pouvoir de nuisance n’est plus à démontrer. Il faut donc leur opposer la force de la loi, le passage par les tribunaux plutôt que les lynchages médiatiques. »

Nous devons par ailleurs louer le travail réalisé par Laura El Makki et Nathalie Wolff qui, notamment dans la préface, intitulée « Condorcet, l’ami des femmes », mettent l’accent sur le génie toujours actuel, voire avant-gardiste de Nicolas de Condorcet. Ainsi, les éditrices nous rappellent « ses combats, racontés dans l’ouvrage biographique majeur d’Élisabeth et Robert Badinter [qui] sont à son image : humanistes et ambitieux. Rappelons qu’il est le fondateur du premier mouvement anti-esclavagiste organisé en France, la Société des amis des Noirs, créée en 1788 ; qu’il a milité, dès septembre 1789, pour la reconnaissance du droit de cité aux Juifs ; qu’il a théorisé une instruction publique, gratuite et laïque pour tous, en 1791 ; qu’il n’a pas voté l’exécution de Louis XVI, en janvier 1793, et n’a cessé de s’opposer à la peine de mort ; enfin, qu’il s’est publiquement indigné du sort des femmes, réduites à leur seul corps et injustement privées d’un accès à l’éducation et à la politique. » (pp. 8-9)

Pour illustrer la vie et l’œuvre de cet homme d’exception, nous invitons nos lecteurs à lire quelques fragments des Conseils à sa fille (1794) :

Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance, et contribuer à ton bonheur !

I

Dans quelque situation que tu sois quand tu liras ces lignes, que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.

Prends l’habitude du travail, non-seulement pour te suffire à toi-même sans un service étranger, mais pour que ce travail puisse pourvoir à tes besoins, et que tu puisses être réduite à la pauvreté, sans l’être à la dépendance.

Quand même cette ressource ne te deviendrait jamais nécessaire, elle te servira du moins à te préserver de la crainte, à soutenir ton courage, à te faire envisager d’un œil plus ferme les revers de fortune qui pourraient te menacer.

Tu sentiras que tu peux absolument te passer de richesses, tu les estimeras moins : tu seras plus à l’abri des malheurs auxquels on s’expose pour en acquérir ou par la crainte de les perdre.

Choisis un genre de travail où la main ne soit pas occupée seule, où l’esprit s’exerce sans trop de fatigue ; un travail qui dédommage de ce qu’il coûte par le plaisir qu’il procure : sans cela, le dégoût qu’il te causerait, si jamais il te devenait nécessaire, te le rendrait presque aussi insupportable que la dépendance. S’il ne t’en affranchissait que pour te livrer à l’ennui, peut-être n’aurais-tu pas le courage d’embrasser une ressource qui, pour prix de l’indépendance, ne t’offrirait que le malheur.

II

Pour les personnes dont le travail nécessaire ne remplit pas tous les moments, et dont l’esprit a quelque activité, le besoin d’être réveillées par des sensations ou des idées nouvelles devient un des plus impérieux. Si tu ne peux exister seule, si tu as besoin des autres pour échapper à l’ennui, tu te trouveras nécessairement soumise à leurs goûts, à leurs volontés, au hasard, qui peut éloigner de toi ces moyens de remplir le vide de ton temps, puisqu’ils ne dépendent pas de toi-même.

Ils s’épuisent aisément, semblables aux joujoux de ton enfance, qui perdaient au bout de quelques jours le pouvoir de t’amuser.

Bientôt, à force d’en changer, et par l’habitude seule de les voir se succéder, on n’en trouve plus qui aient le charme de la nouveauté, et cette nouveauté même cesse d’être un plaisir.

Rien n’est donc plus nécessaire à ton bonheur que de t’assurer des moyens dépendants de toi seule pour remplir le vide du temps, écarter l’ennui, calmer les inquiétudes, te distraire d’un sentiment pénible.

Ces moyens, l’exercice des arts, le travail de l’esprit, peuvent seuls te les donner. Songe de bonne heure à en acquérir l’habitude.

Si tu n’as point porté les arts à un certain degré de perfection, si ton esprit ne s’est point formé, étendu, fortifié par des études méthodiques, tu compterais en vain sur ces ressources : la fatigue, le dégoût de ta propre médiocrité, l’emporteraient bientôt sur le plaisir.

Emploie donc une partie de ta jeunesse à t’assurer pour ta vie entière ce trésor précieux. La tendresse de ta mère, sa raison supérieures, sauront t’en rendre l’acquisition plus facile. Aie le courage de surmonter les difficultés, les dégoûts momentanés, les petites répugnances qu’elle ne pourra t’éviter.

Le bonheur est un bien que nous vend la nature,

Il n’est point ici-bas de moissons sans culture.

Ne crois pas que le talent, que la facilité, ces dons de la nature, qui tiennent peut-être plus à notre organisation première qu’à notre éducation ou aux efforts de notre volonté, soient nécessaires pour arriver à ce moyen de bonheur.

Si ces dons te sont refusés, cherche dans des occupations moins brillantes un but d’utilité qui les relève à tes yeux, dont le charme t’en dérobe l’insipidité.

Si ta main ne peut reproduire sur la toile ni la beauté, ni les passions, tu pourras du moins rendre des insectes ou des fleurs avec l’exactitude rigoureuse d’un naturaliste.

Vers quelque objet que ton goût t’ait portée, s’il t’a trompé sur ton talent, tu trouveras une semblable ressource.

Mais que la nature t’ait maltraitée ou qu’elle t’ait favorisée, n’oublie point que tu dois avoir pour but ce plaisir de l’occupation, qui se renouvelle tous les jours, dont l’indépendance est le fruit, qui préserve de l’ennui, qui prévient ce dégoût vague de l’existence, cette humeur sans objet, ces malheurs d’une vie d’ailleurs paisible et fortunée. Je ne te dirai point d’éviter que l’amour-propre vienne y mêler ses plaisirs et ses chagrins ; mais qu’il n’y domine point, que ses jouissances ne soient pas à tes yeux le prix de tes efforts, que ses peines ne te dégoûtent point de les répéter, que les unes et les autres soient à tes yeux un tribut inévitable que la sagesse même doit payer à la faiblesse humaine.

 

Nicolas de Condorcet, Conseils à sa fille et autres textes, édition préfacée et annotée par Laura El Makki et Nathalie Wolff, Paris, Gallimard, coll. « 2 € », n°7057, 112 pages, ISBN : 9782072969065.

 

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