Le F de la fierté / Lazhari Labter

Le F de la fierté / Lazhari Labter
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POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter 

 

Fadhila El Farouk

Le F de la fierté

Elle vient de cette région berbère de montagnes impressionnantes, ces « cimes altières » par lesquelles juraient les moudjahidine dans l’hymne national algérien Kassaman, de ravins vertigineux, de gorges encaissées, d’oueds tumultueux, de forêts denses, de paysages grandioses tourmentés et tourmentants, de froidure et de canicule, ces Awras (1) en berbère qui signifie fauve comme la couleur dominante des rochers et des rocs et sauvage comme les fauves qui les hantaient tels le lynx caracal et le lion dont le dernier spécimen a été chassé au XIXe siècle près d’Arris (2).

C’est de cette région, haut lieu de la résistance contre l’occupant français au milieu du XIXe siècle et de la lutte de libération nationale, qu’elle vient.

Elle, c’est une « lionne » d’Arris précisément, une lionne qui a décidé de faire face à tous les chasseurs et d’attaquer au lieu de rester la proie facile que des hommes veulent s’accaparer.

Elle, c’est une femme qui a fait savoir à tous qu’elle était indomptable parce que libre et qu’altière et fière, elle ne se laissera jamais dompter par des mâles frustrés en quête de femelles à prendre de gré ou de force.

Elle, c’est Fadhila El Farouk, née Melkemi, digne héritière des Ah Melkem, tribu de résistants et de lettrés, romancière, poétesse et com (battante). Si elle s’est choisie comme pseudonyme le nom El Farouk qui va si bien à son prénom Fadhila, la digne, la vertueuse, c’est qu’il signifie le séparateur comme celui attribué par le prophète Mohamed à Omar ibn El Khattab, l’un de ses compagnons qui deviendra plus tard calife, et qu’elle veut séparer le bon grain de l’ivraie.

Cette description de sa personnalité que révèle son prénom lui va comme un gant : Fadhila est « douce et aimante connue pour sa grande fidélité. Sensible et hyperémotive, elle recherche toujours le calme et l’harmonie autour d’elle afin de se protéger des coups durs de la vie. (…) Méfiante et prudente, elle se montre élitiste dans le choix de ses relations pour ne pas être blessée inutilement. Cependant, dès qu’elle offre son amitié à une personne, elle lui restera fidèle, peu importe la situation. Bien qu’elle soit très prudente dans ses contacts avec autrui, Fadhila aime communiquer avec son entourage. Disposant d’un fort sens du relationnel, c’est l’interlocutrice parfaite. Vive et intelligente, sa conversation est agréable et spirituelle. Elle fait également preuve d’une forte intuition qui lui permet de discerner rapidement les soucis de son interlocuteur. (…) Bien qu’elle soit douce et sensible, Fadhila à un fort caractère. Volontaire, rigoureuse et scrupuleuse, c’est une personne de confiance qui fait passer ses responsabilités avant tout et qui ne se laissera pas charmer ou détourner de ses objectifs. »

Sœur en poésie de ces deux autres com(battantes), la poétesse militante communiste Anna Gréki (3), née à Menaa (4) la belle, et la romancière Yamina Mechakra (5), née à Meskiania, toutes deux Auresiennes, dignes héritières de l’héroïne Dihiya-Kahina (6) la zénète Djerawa, l’une marquée dans sa chair par la torture à mort infligée par les paras français après son arrestation et l’autre marquée dans son enfance par les tortures subies par son père. C’est pour cela que la formule célèbre « dans notre pays, chaque femme qui écrit vaut son pesant de poudre » de la préface de Kateb Yacine (7) au roman La Grotte éclatée de Mechakra, s’applique parfaitement aux trois écrivaines qui ne peuvent « aimer qu’avec la rage au cœur », selon le célèbre vers du poème de Gréki dans son recueil Algérie capitale Alger.

Rage face à la domination, à l’exploitation, à l’injustice ; rage face à l’inégalité hommes-femmes, au système du patriarcat, au statut scandaleux et inique de la femme considérée comme une mineure à vie ; rage face au suprématisme masculin, au sexisme ; rage face au voilement des femmes à la violence physique, psychologique et morale que subissent les femmes, au viol, au meurtre qu’enfant encore on se croit permis vis-à-vis des femmes, tout permis puisque hors l’espace clos de la maison, la femme est considérée comme une « pute » !

« L’enfant apprend et applique la violence dès son jeune âge. Il arrive parfois qu’on croise un groupe d’enfants et on a peur d’eux car ils peuvent soudainement vous lancer des pierres, ou vous insulter par des paroles obscènes. Imagine un enfant de moins de dix ans pourchassant une femme d’une quarantaine d’années et l’aborde avec un langage sexuel terrifiant », s’indigne à juste titre Fadhila El Farouk.

C’est parce qu’elle ne supportait plus cette misogynie, cette « redjla » (8) mal placée qui est le fait de la grande majorité de la société algérienne, dominée par l’idéologie islamiste ou conservatrice, et qu’elle ne voulait plus n’être vue que comme une « aoura » (9), une femme soumise au joug des hommes comme un animal au bât, que Fadhila El Farouk décide de trancher dans le vif, de couper le cordon ombilical avec sa patrie et d’aller vivre ailleurs. Là où le mot « putain » écrit dans un roman n’attire pas les foudres des hommes, y compris les intellectuels biens pensants, les pseudo-docteurs ou « douktours », les marchands de la foi, les commissaires politiques de la pensée, les gardiens du Temple, les chiens de garde du système, ni celles des Cieux et des Dieux.

À Beyrouth, la Sirène de la Mer Méditerranée, capitale du Liban au drapeau composé de trois bandes horizontales, rouge, blanche, rouge, avec un cèdre vert en son centre, qui lui rappellera le vert blanc rouge du drapeau algérien et les forêts de cèdres du massif du Chélia (10) de ses Aurès. Beyrouth, capitale de la culture où la poésie rime avec désir, le roman avec plaisir, la musique avec joie, du moins à la belle époque où Nizar Quabbani pouvait se promener main dans la main avec Bilquis sa Dulcinée et lui déclarer sa flamme en public, où Marcel Khalifa (11) chantait les yeux Rita de Mahmoud Derouiche (12) et Oumeyma El Khalil (13) dialoguait avec les oiseaux blessés à travers les fenêtres et Wadi Essafi (14) disant sa peine et son affection à sa fille devenue adulte symbolisée par la belle et sensuelle Najwa Karam (15) et Fayrouz (16) ou plutôt Fayrose ravissait les anges descendus du Ciel pour l’écouter en se disant que les hommes avaient de la chance. À Beyrouth où les couples ne sont pas poursuivis au fond des bois et surveillés dans les parcs, où l’on n’est pas obligé de se cacher pour voler un moment d’amour, où la découverte du désir n’est pas un crime.

Au diable! Je vis avec des psychopathes et des fous ! Ils trouvent ce mot normal quand un enfant ou un homme le prononce pour agresser une femme, mais ils sont irrités quand ils le trouvent dans un livre ? », s’insurge Fadhila El Farouk et pour cause !

Non, elle ne veut plus être la honte au féminin (17), être ce « T » de la timidité qui enferme les femmes dans l’infériorité et la faiblesse. Elle veut être le « F » de la fierté et le « L » de la liberté qui ouvre son prénom pour le premier et le ferme pour le second avec le A de l’amitié et de l’amour.

Voler un moment d’amour, Humeur d’une adolescente, La honte au féminin, La découverte du désir, Les régions de la peur, Épuisée par ton amour ô fils de mon sang, sont les titres de ses romans et de son unique recueil de poésie que j’ai eu l’immense plaisir de publier à Alger.

Osez entrer dans ses livres ! À moins que vous craigniez de ne pas en sortir indemnes ! Pas indemnes peut-être, mais métamorphosés sans doute.

L.L.

 

7   QUESTIONS À FADHILA EL FAROUK

Traduction de Lazhari Labter et Monia Boulila

Journaliste, poétesse et romancière écrivant en arabe sous le nom de Fadhila El Farouk, tu écris peu, 8 ouvrages en 30 ans, mais chaque ouvrage que tu publies vaut son « pesant de poudre » pour reprendre la belle et expressive formule de la préface de Kateb Yacine au roman La Grotte éclatée de Yamina Mechakra ? Cette « lenteur » te vient-elle des sujets graves que tu traites ou d’autre chose, grave au sens de lourd, important, sérieux ?

 

Oui, je ne produis pas beaucoup, cela est dû à plusieurs raisons.

Tout d’abord, permets-moi de te remercier parce que tu m’as présentée avec les mêmes mots que Kateb Yacine avait utilisés concernant Yamina Mechakra en disant que chaque ouvrage que je publie vaut son « pesant de poudre » et en toute humilité ceci est vrai… De toutes parts on déclare la guerre à chaque livre que je publie, une guerre impitoyable qui m’accompagne depuis mes premières publications dans des journaux en langue arabe. J’ai toujours été l’objet de controverses et chaque article me concernant publié dans un journal devient une référence pour les étudiants des facultés de sciences humaines qui s’intéressent la littérature.

J’ai soulevé des questions sensibles pour notre société, et je précise qu’elle est encore plus sensible pour les générations arabisées, celles qui étaient orientées vers l’opposé de ce que l’école française avait produit en Algérie.

Toutes les jeunes générations ont été victimes d’une lutte politique mesquine, qui ne mettait pas l’intérêt de l’individu algérien au-dessus de tout.

La France a retiré ses professeurs des écoles algériennes, et l’Algérie a importé des professeurs du Levant de toutes orientations ethniques et politiques. Malheureusement les régimes arabes se sont débarrassés de leurs opposants en les envoyant en Algérie et ces derniers ont trouvé un peuple à l’état brut, disposé à aspirer tout ce qui lui était mis dans la tête. Le résultat est qu’après un demi-siècle d’indépendance, nous nous sommes transformés en légions arabes sectaires qui luttent idéologiquement les unes contre les autres sans aucune appartenance réelle à Algérie.

Nous sommes devenus un « cocktail de fréristes, wahhabites, salafistes, syriens, irakiens, égyptiens » et pour compléter notre calvaire, on y ajoute l’afghan, après avoir été touché dans les années 80 et 90 par cette épidémie qui nous a totalement écrasés… C’est ce lecteur confus qui a reçu en les rejetant rejeté tous les textes écrits en arabe porteurs d’idées rationnelles, aspirant à changer notre situation vers le mieux, car ils contredisent les fondements de son éducation. Alors que la boussole du monde indiquait la voie vers l’avant, en Algérie nous reculions et retournions vers un passé très lointain, à une vitesse folle. Imagine les résultats…

Pour cette raison, j’ai toujours été une combattante. Après chaque guerre, je menais une autre guerre. C’est une raison importante de mon retard à publier un quelconque nouveau livre. En plus, ma profession est basée sur la lecture et l’écriture, parce que je n’ai pas d’autre revenu assuré par une profession permanente, tout mon temps tourne autour des bibliothèques, des maisons d’édition, des écrivains, du théâtre, des galeries d’art et du cinéma, ce qui donne la fausse impression que je n’écris pas alors que je n’arrête pas d’écrire en vérité. Je suis une « machine à écrire » et la vie m’a obligée à réaliser un énorme matériau sans signer mon nom dans le but de vivre…

Huit livres en trente ans, c’est peu, mais si je réunissais mes articles et textes qui ont été publiés ici et là, tu constateras que ma production dépasse trente livres. Autrefois, j’étais capable d’écrire deux mille mots par jour. Maintenant j’ai moins d’énergie, mais je lis toujours au moins deux livres par semaine. J’écris plus de trois mille mots par jour. Peut-être un jour je les rassemblerai et les publierai dans des livres.

 

En 1997, à l’âge de 30 ans, avec la publication de ton premier roman Laḥẓah li-ikhtilās al-ḥubb, (Voler un moment d’amour), tu annonces déjà la couleur de tes futurs centres d’intérêt littéraires : la place centrale de l’amour, les questions qui fâchent, les sujets tabous. Comment expliquer cette arrivée tardive à l’écriture littéraire alors que tu étais prédisposée pour cela et pourquoi ce titre qui sonne comme un défi ?

J’ai peut-être évoqué dans L’humeur d’une adolescente le calvaire de l’édition en Algérie. C’était « l’esprit masculin » qui dominait le monde de l’édition et comme je l’ai mentionné dans ma réponse précédente, les islamistes ont pris le contrôle du secteur que ce soit en tant qu’éditeurs ou en tant que lecteurs ; le livre islamique était en vogue et à cette époque le marché était inondé de « livres jaunes » de toutes sortes tels que le supplice de la tombe, les fondements du mariage, le djihad, etc.

Les islamistes se sont vengés du courant qui les a précédés, qui se fait appeler « la Gauche », et qui est aussi un cocktail de communistes qui non rien à voir avec Karl Marx qui laissent pousser la barbe et les cheveux, cherchant leur identité au milieu des combats politiques mondiaux qui ont tiraillé le pays nouvellement indépendant. Et je pense que la femme a payé cher tout cela, que ce soit avec les uns ou les autres, en plus de ce qu’elle a payé par son combat pendant la lutte de libération nationale. Elle est sortie brisée quand « le pouvoir » s’est transformé en un acquis exclusivement masculin, et les femmes combattantes sont devenues une nouvelle cible dans une société qui diminue les femmes et ne voit en elles que leurs corps. Le regard de la société est toujours dur envers la femme, cela s’est reproduit à chaque révolution.

Après l’indépendance, notre société n’a pas réussi à former une famille saine, dans laquelle prévalent le respect et l’amour. Même la famille des « élites », est tombée dans le même piège, pour plusieurs raisons, mais la plus importante raison est que l’autorité intervient pour former un « intellectuel » qui la sert, un « intellectuel » qui promeut ses projets et ferme les yeux devant ses dénis ! Il fallait créer ce modèle d’intellectuel faible, celui qui exécute les ordres.

On exclut tous ceux qui ont des idées constructives, et c’est pourquoi, mon ami, j’étais en dehors du cercle de l’édition. Imagine qu’à l’époque universitaire, j’étais active dans la ligue de la création culturelle, elle publiait des livres de mes collègues, mais refusait de publier les miens pour la simple raison que l’association n’était que l’aile culturelle du Front islamique du salut qui à l’époque représentait la plus forte opposition au pouvoir, mais était aussi son miroir. Il a formé lui aussi ses « intellectuels » et les a lancés pour participer à l’empoisonnement de la scène culturelle algérienne.

Mon ami, à ce moment-là j’ai senti que cette guerre n’était pas la mienne, et que je n’appartenais à aucun corps. J’étais seule, je devais chercher un espace qui me convenait, alors je suis partie à Beyrouth. Deux ans après, j’ai repris mes anciens textes, ceux qui dégoûtaient alors la plus grande partie de lecteurs, et je les ai publiés aux éditions Dar Al-Farabi, à compte d’auteur avec prêt fait auprès d’un ami. C’est ainsi que ma première publication Un instant pour voler l’amour a vu le jour, pour dire que « l’amour » est détourné dans notre société. Tu n’imagines pas l’étrange paradoxe que j’ai découvert en faisant mon travail de journalisme d’investigation : L’amour est interdit, mais pas le sexe. Il est répandu sous toutes ses formes, en public et en cachette, sous sa couverture légale ou illégale, il est permis. Quant à l’amour, il est l’interdit premier et dernier dans notre société. Les choses ont peut-être changé après trente ans, et se sont un peu améliorées, mais notre tragédie est bien là. Mes questions n’ont pas été posées seulement dans Un instant pour voler l’amour, mais aussi dans Humeur d’une adolescente, Découverte du désir, La honte au féminin et Territoires de la peur. Nous sommes des sociétés qui bénissent la violence et qui la pratiquent dans chaque détail de la vie, parce qu’elle est incapable de libérer les cœurs de ces barreaux solides qui le retiennent.

Je me souviens très bien des films violents qui étaient servis tel un repas quotidien pour les enfants alors que les séries romantiques égyptiennes étaient dédiées aux femmes sans aucune intention préalable. L’enfant apprend et applique la violence dès son jeune âge. Il arrive parfois qu’on croise un groupe d’enfants et on a peur d’eux car ils peuvent soudainement vous lancer des pierres, ou vous insulter par des paroles obscènes. Imagine un enfant de moins de dix ans pourchassant une femme d’une quarantaine d’années et l’aborde avec un langage sexuel terrifiant. Cela ne représente-il pas un phénomène qui mérite d’être étudié et traité rapidement ?

Cela m’a toujours dérangée dans la rue, mais n’a jamais dérangé mes collègues, ni une grande partie des « intellectuels » jusqu’à ce que je décide d’utiliser ce mot qui nous était destiné dans la rue dans un de mes livres, et c’est alors que les grands « professeurs » et « médecins » se sont levés et m’ont accusé de corrompre la société…

Au diable! Je vis avec des psychopathes et des fous ! Ils trouvent ce mot normal quand un enfant ou un homme le prononce pour agresser une femme, mais ils sont irrités quand ils le trouvent dans un livre ?

L’une des critiques a écrit que mon héroïne a pratiqué l’adultère du fait qu’elle a découvert le désir et doit par conséquent être punie ; cela me rappelle celui qui a émis une fatwa contre Tom et Jerry (18) considérant que c’est une série qui répand des mensonges car, pour lui, le chat devrait manger la souris et l’histoire doit s’arrêter là ! Que la souris se moque du chat, c’est une chose qui n’existe pas… Face à ces tas d’histoires de viols dont les victimes sont des enfants et d’incestes dont regorgent nos journaux qui et qui n’ébranlent pas les sentiments de ces gens malades qui prétendent pratiquer la critique, je cite une phrase de l’écrivain algérien Abdelaziz Ghermoul : « La plaie ne se soigne pas sans déchirer le vêtement qui la recouvre ». Et c’est ce que je fais, ma littérature n’est que l’image de la blessure qui nous ronge le corps, que nous refusons de nettoyer et de soigner.

 

« Je ne sais plus aimer qu’avec la rage au cœur », écrit Anna Gréki, née Anna Grégoire, tout comme toi née Fadhila Melkemi, ta sœur en poésie et en pays, native de Menaa, dans les Aurès où tu as vu le jour toi aussi à Arris, à qui on avait « voler » son amour en la personne du militant communiste Ahmed Inal tué en 1956 par l’armée française. Comment résonne en toi ce cri d’amour du cœur ?

J’ai découvert Anna Greki sur le tard. J’ai lu ses textes dans les deux langues quand Lamis Saidi (19) les a traduits et présentés au lecteur algérien. Je suis né et j’ai vécu quinze ans à Arris, tout près de la ville natale de Greki. Mais il n’y a aucune trace de sa poésie dans sa ville. On ne mentionne même pas son nom dans la région. Je ne me souviens pas que mes professeurs de français l’ont mentionnée. Je n’ai pas souvenance que son nom ait été évoqué par mes professeurs de français parmi lesquels j’apprécie Belkacem Lahmar qui nous a lu beaucoup de poésie et de prose algérienne et nous a obligés à les apprendre. Souvent il nous racontait de belles histoires d’écrivains algériens qui se sont révoltés contre l’oppression du colonialiste et qui ont participé à la construction de la conscience algérienne pendant la période où la France travaillait solidement pour inculquer une culture de dépendance à la France à travers une culture méthodique. Ces écrivains ont joué un grand rôle dans la lutte contre ce plan diabolique. Ils ont été dans les premières lignes pour la formation de la conscience révolutionnaire. Mais après l’indépendance, tu sais ce qu’il s’est passé, on leur avait collé des étiquettes étranges et ils se sont retrouvés étrangers dans leur propre pays.

Y a-t-il aujourd’hui un seul enfant de quatorze ans qui connaît Mouloud Feraoun ou Mohammed Dib ou Ahmed Azeggagh ou Assia Djebar ? (20) Moi, je me souviens encore aujourd’hui de leurs textes que j’ai appris depuis l’âge de quatorze ans.

Anna Greki a été intentionnellement occultée parce qu’elle était considérée comme Française, comme tous les écrivains français qui se sont battus pour l’indépendance de l’Algérie. N’est-il pas douloureux de renier ceux qui nous ont soutenus ? Certains répondront « on a oublié les Algériens, et on va se rappeler des Français ? » Peut-on parler de Jean-Paul Sartre (22) et de sa position envers la révolution algérienne ? Bien sûr que non, car dans le concept collectif, il n’est qu’un infidèle, autrement dit, on a caché toutes ses idées héritées des Lumières à cause de ce qu’on a dit sur sa relation personnelle avec Dieu. Alors que nous oublions que le philosophe n’a pas volé et n’a tué personne d’entre nous, au contraire, c’est un homme honnête ; et il a même refusé le prix Nobel, le prix le plus prestigieux du monde en raison de ses grandes valeurs morales.

Le pire c’est de publier des livres qui rendent hommage à cette catégorie d’intellectuels ; mais les livres sont publiés hors d’Algérie, comme si nos maisons d’édition étaient hostiles à ce type de livres, tel que le livre d’Abdelmajid Amrani (23) Jean Paul Sartre et la révolution algérienne 1954-1962

Les écrits de Lamis Saidi sont très importants, cette fille de génie, qui est venue du monde des mathématiques à la littérature, a su s’isoler de notre espace culturel malade, et se consacrer à son projet littéraire en deux volets : la création et la traduction. Nous ne pouvons que la remercier car ce qu’elle a présenté à la bibliothèque algérienne est d’une valeur inestimable.

Devant ce spectacle, je me trouve fascinée par le pouvoir de l’amour dans les textes de Greki et son amour de la terre sur laquelle elle a vu la lumière et a été emplie de son air, de son eau et de ses richesses. Seul l’amour véritable crée nos affiliations, façonne nos énergies et les dirige vers un but précis. Quand nous excellons dans quelque chose, c’est toujours grâce à cet amour caché dans nos cœurs. Même un cambrioleur excelle dans son acte de cambriolage quand il aime ce qu’il fait car cela devient un jeu qu’il aime pratiquer. Il faut juste comparer un voleur qui braque une banque défiant tous les obstacles et un autre voleur qui vole le portefeuille d’une vieille personne pauvre. Sans doute d’un point de vue moral on ne peut que refuser le vol mais on ne résiste pas à l’admiration d’un braqueur de banque.

Je vais te dire une chose importante : j’ai perdu les sentiments d’affection pour l’Algérie. Aujourd’hui j’ai 55 ans, j’ai toute ma vie aimé l’Algérie, mais c’est un amour qui n’est pas réciproque. Je me demande comment sera la réalité algérienne si l’Algérie aimait un peu ses enfants et les prenait dans ses bras ? Certainement mieux. L’amour est don, soin, attention et respect. C’est le mélange magique qui réunit les beaux sentiments dans une seule paume.

 

Peux-tu dire à propos d’Arris, tout comme Anna Gréki le dit à propos de Menaa, toi qui vis loin de l’Algérie que tu portes néanmoins dans ton cœur comme une écharde que « Tout ce que j’aime et ce que je fais à présent/A des racines là-bas/Au-delà du col du Guerza, à Menaâ (…) » ?

J’aimais beaucoup Arris, sa géographie, son climat, son air et ses histoires, j’étais enfant et je n’avais pas découvert les mines de la puberté et de la maturité dans une ville isolée comme Arris dans les années 70 et 80, plus je grandissais, plus les dangers qui me menaçaient en tant que femme augmentaient, c’est pour cette raison que malgré mon amour pour Arris, je ne lui ai pas pardonné ses injustices contre les femmes, et ses excès dans une culture qui augmente la pression sur ses membres, surtout les femmes. J’ai la chance d’avoir été élevée parmi des femmes fortes, et je pense que depuis ma jeunesse, j’ai maîtrisé l’utilisation du « poil de Muawiyah » dans mes relations avec cet environnement parfois excessif dans sa cruauté et parfois dans sa gentillesse. J’ai appris à me calmer chaque fois que j’en avais l’occasion et à devenir plus agressif…

À ce jour, je garde encore des amis d’enfance qui sont ma lucarne permanente sur Arris, certains parmi eux ont préféré s’éloigner de moi pour des raisons purement idéologiques, et cela ne me dérange pas, j’étais et je suis toujours fataliste, et je crois qu’il vaut mieux que le lien soit coupé avec ce qui peut me fatiguer…

Dans ma littérature, Arris est présente, bien sûr, ne voit pas la coïncidence mon ami ; Yamina Mechakra à un roman qui s’appelle Arris, et pendant une période de sa vie, elle y a travaillé comme médecin !… Ces croisements du lieu me surprennent et me ravissent à la fois. Et j’ai la conviction que la société était la cause de la fatigue psychologique et nerveuse de Mechakra, elle aurait dû quitter l’endroit qui l’a détruite, et c’aurait été mieux pour elle de le garder virtuellement dans son cœur à jamais pour qu’elle ne meure pas vainement…

 

Avec Ta’ al-Khajal (La honte au féminin), ton roman publié par les éditions Riad El Rayyes en 2003 à Londres et par les éditions El Ikhtilef en 2009 à Alger, traduit en français, en espagnol et en italien, tu frappes fort en abordant des sujets qui fâchent, le viol dans les pays arabes et les femmes violées en Algérie par les islamistes durant la décennie noire, mais aussi la question de la coexistence entre les religions, la condamnation des guerres et l’égalité complète en les hommes et les femmes. Quel regard jettes-tu sur la situation des femmes dans les pays arabes, du Maghreb et en Algérie en particulier ?

Malgré les attaques féroces contre le roman, il y a eu beaucoup d’éloges sur le plan académique, jusqu’à la catastrophe de Daesh et le viol des femmes yézidies en Irak, le roman est revenu au premier plan, il a été traduit en kurde, et de nombreuses éditions ont été vendues, et là j’ai découvert un nouveau lectorat différent de celui qui l’avait lu au début de sa publication. Le fait que la blessure soit devenue arabe par excellence, et ne soit plus une « métaphore » ou un « imaginaire », comme il a été qualifié lorsqu’il était « Algérien ».

Le roman, malgré sa petite taille, était un texte très fort, puisque la question du viol n’est évoquée qu’en passant dans la littérature et le cinéma, sans pointer du doigt les complices du violeur, mais plutôt en dirigeant une accusation voilée contre la victime.

Franchement, c’est devenu dégoûtant. L’être humain devrait traiter en tant qu’homme la femme avec un peu de respect, car il est devenu le pire être parmi les animaux de la terre en termes de traitement de sa partenaire dans la vie.

Il est regrettable que ce qui s’est passé en Algérie se répète quotidiennement dans tout le monde arabe sous différentes formes.

Cela se produit avec une étrange insolence, et la nouvelle de ces viols est publiée dans les journaux comme d’habitude et passe inaperçue pour des millions de lecteurs.

Des émissions de télévision sont diffusées normalement sur ce qui se passe dans les centres de détention arabes, et nous ne faisons rien. Certains diront que le viol est un crime répandu dans le monde entier, oui, mais dans les pays qui se respectent, il existe une justice indépendante qui fait son devoir, et il y a des lois dissuasives qui sont approuvées, pour tenter de réduire ce type de crime, mais certains d’entre nous sont toujours convaincus que le mariage du violeur avec sa victime signifie la « couvrir » et la préserver des mauvaises langues de la société. Oh Seigneur des Cieux, est-ce logique ?

En dehors de cela, j’ajouterai que le taux de harcèlement en Algérie et en Egypte est supérieur à celui de tout autre pays arabe, alors que la rue émiratie est absolument la plus sûre de toutes.

 

J’ai eu l’immense plaisir de publier à Alger ton recueil de poésie Mounhaka bihoubbek ya ibnou damipuisée par ton amour, ô fils de mon sang). Crois-tu que la poésie a-t-elle encore quelque chose à dire dans un monde dominé par les intérêts matériels et où elle est de moins en moins enseignée et lue ?

Et je suis plus heureuse encore, mon ami, car j’ai découvert un poète et écrivain raffiné avant de découvrir un éditeur en ta personne. Humainement, je considère avoir gagné. En cette période où les valeurs se sont effondrées, il est devenu plus facile de trouver un trésor que de trouver un bon ami dans ton genre. Sans la poésie, je ne serais pas parvenu jusqu’à toi, jusqu’à à un groupe de lecteurs qui constituent les meilleurs fils de l’Algérie en termes de politesse, de morale et de raffinement…

Note avec moi que les peuples qui ne lisent pas de poésie sont des peuples muets, ils ont des défauts d’expression, de communication et de formulation de leurs idées. En Algérie nous avons un terrible problème linguistique. L’Algérien utilise de nombreux signes avec son visage et ses mains pour exprimer son idée ; Son dictionnaire linguistique ne cesse de se rétrécir, il tire des mots d’ici et d’ailleurs, les pétrit et les refaçonne, pour obtenir un mot qui exprime le sens dans sa tête.

Notre belle langue a disparu et là je veux dire le dialecte algérien qui est plein de beauté, la poésie populaire mélodique fleurissait quand notre dialecte allait bien, maintenant la poésie a reculé, les chansons ont reculé, la radio est bruyante, elle émet des chansons qui font mal à l’oreille. La poésie, c’est dire les choses avec de belles paroles, en respectant la langue qui les prononce et l’oreille qui les écoute. La poésie s’est débarrassée des poids et des rimes et a adopté une esthétique profonde qui émane des significations. Dis-moi, par exemple, quelle signification esthétique trouvons-nous dans notre discours quotidien lorsqu’un ami insulte son ami affectueusement en ces termes : « Ya habbes ! Ya moussiba ! » ? (25) C’est un effondrement qui commence par le linguistique, puis devient un phénomène culturel avant l’effondrement de l’homme.

Quant à l’argent, il a toujours eu son autorité à toutes les époques, et cela n’a pas nui durant les plus belles époques de la Renaissance, mais la poésie a servi l’argent. Les poètes ont toujours joué le rôle d’ « influenceurs » que l’on voit aujourd’hui, l’autorité avait besoin d’eux tout comme les hommes d’affaires, ils constituent une richesse nationale et les peuples perdants sont ceux qui perdent cette richesse ce facilite l’implantation de n’importe quelle culture dans la tête de ses enfants. Chaque fois que le vide culturel s’installe, les tragédies se répètent et l’on se retrouve rempli de choses qui vous ballottent de-ci de-là comme une girouette.

Permets-moi de te dire une autre chose importante : la poésie et la musique sont un matériau éternel qui a commencé avec la création et se terminera avec elle. Depuis le déclin de la poésie dans notre pays, la nature de l’homme a changé en nous, et sa façon de penser et de vivre, et c’est pourquoi il n’a produit que de misérables villes de béton, il est vidé de toutes les images esthétiques qui émeuvent son goût et le poussent à changer sa réalité. Il vit comme une souris dans un trou qu’il considère comme sa résidence, court après sa vie comme une souris, multiplie comme elle, et dépense comme elle sans laisser de trace même parmi ses proches, il a vécu X et est mort X…

 

Le poète arabe de l’amour des premiers siècles de l’islam Dhu al-Rumma affirme que « l’amour est la clef de la poésie ». Partages-tu ce point de vue ?

Tu me ramènes à un poète de l’époque omeyyade, Dhu al-Rumma,  et tu fais un balayage sur une longue période de temps qui nous met devant le fait que la clé de la poésie est l’amour, et c’est vraiment le cas, si nous ne tombons pas sur Bachar ibn Bourd, par exemple, qui a exploité sa capacité rhétorique pour dire la poésie la plus dure dans la satire, oui l’amour peut être la clé d’une certaine poésie, mais la haine a son rôle, la tristesse, le rejet et la rébellion ; la clé de la poésie découle de sentiments forts, mais cela ne suffit pas non plus, il faut un bagage linguistique.

Autrefois, la métrique dans la poésie était indispensable avec un bagage linguistique, aujourd’hui, nous acceptons la poésie simple si elle porte un sens profond qui n’est pas nécessairement l’amour.

Il fut aussi un temps où le poète aimait son cheval et cela faisait partie de sa carrière poétique. Al-Abjar (26) pour Antara ibn Chaddad (27) était une partie de son héroïsme personnel et poétique. La jument d’Al-Mutanabbi (28) avait bénéficié de beaucoup de poésie et a remporté les compétitions qu’elle a remportées, de sorte que le lecteur de sa poésie se rend compte que l’homme était un expert en chevaux ; s’il vivait à notre époque, il aurait vécu près des princes et des rois mieux qu’il ne vivait à son époque, mais il peut qu’il ne soit pas poète, car les poètes d’aujourd’hui ne flirtent pas avec leurs voitures (s’ils en possèdent) ou avec leurs animaux…

L’amour du langage ne suffit pas non plus à faire un poète, l’amour d’une femme ne suffit pas non plus. La poésie en tant que métier n’est pas de la poésie si elle est sans significations dans sa profondeur.

Oui, l’amour est nécessaire dans nos vies pour construire des gens et construire des nations civilisées, et c’est peut-être une clé de la poésie, et de beaucoup de choses dans cette vie, mais je préfère ne pas m’arrêter sur lui tout seul.

Propos recueillis par Lahari Labter

  1. Aurès, montagnes de l’est algérien.
  2. Village des Aurès
  3. Colette Anna Grégoire de son vrai nom, poétesse et militante indépendantiste algérienne, née à Batna le 14 mars 1931, morte à Alger le 6 janvier 1966, passe son enfance dans le petit village de Menaa, dans les Aurès.
  4. Village des Aurès
  5. Romancière et psychiatre algérienne, née en 1949 à Meskiana, au nord des Aurès et décédée à Alger en 2013.
  6. Reine berbère et résistante contre la conquête de l’Ifriqiya par les musulmans au VIIe siècle, après Koceila qui tua Okba Ibn Nafi. Figure historique et identitaire des Chaouis ainsi que des Berbères en général, morte en 703 près de Tabarka, dans le nord de la Tunisie.
  7. Célèbre romancier et dramaturge algérien
  8. Virilité mal placée.
  9. Un corps, un sexe
  10. Massif des Aurès
  11. Célèbre chanteur libanais
  12. Célèbre poète palestinien
  13. Célèbre chanteuse libanaise
  14. Célèbre chanteur libanais
  15. Célèbre chanteuse libanaise
  16. Célèbre chanteuse libanaise
  17. Titre français de l’un de ses romans traduit de l’arabe.
  18. Personnages d’un dessin animé célèbre de Walt Disney.
  19. Poétesse, écrivaine et traductrice algérienne (https://souffleinedit.com/2022/01/11/entretien-avec-lamis-saidi-lazhari-labter/)
  20. Auteur, professeur et chercheur universitaire algérien.
  21. Romanciers et poètes algériens célèbres.
  22. Philosophe et romancier français célèbre qui a pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie
  23. Auteur, professeur et chercheur universitaire algérien.
  24. Célèbre vers attribué au premier calife et roi omeyyade (602-680). Art du juste milieu, de se tenir à équidistance entre deux extrémités ou deux extrêmes, de tenir le bâton par le milieu.
  25. Espèce de crétin ! Espèce de calamité !
  26. Nom du cheval du poète pré-islamique Antara ibn Chaddad.
  27. Célèbre poète arabe pré-islamique du VIe siècle (525 à 615 apr. J.-C.).
  28. De son vrai nom Abou al-Harth Ghaylan ben Okba dit Dhu al-Rumma, considéré comme l’un des meilleurs poètes de l’amour de l’époque omeyyade.

 

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