Productrice et figure majeure du cinéma tunisien, Dora Bouchoucha partage son regard sur la création, les talents émergents et les et les enjeux de l’industrie cinématographique en Tunisie et en Afrique.
Dora Bouchoucha : accompagner les voix du cinéma tunisien et africain
Entretien conduit par Monia Boulila
Productrice tunisienne reconnue, Dora Bouchoucha accompagne depuis plus de vingt ans des cinéastes tunisiens, arabes et africains. Avec sa société Nomadis Images et des initiatives comme Sud Écriture ou Takmil, elle soutient de jeunes talents et aide leurs films à être vus dans les festivals internationaux.
Son parcours a été salué par de nombreux prix et distinctions. Elle a notamment été nommée Grand officier de l’Ordre national du Mérite et Officier de l’Ordre de la République tunisienne, Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres en France, et a reçu le Prix du meilleur premier film de la Berlinale. Elle figure également parmi les 100 Africains les plus influents selon le magazine New African, et le Festival du film d’El Gouna a rendu hommage à l’ensemble de son œuvre cinématographique.
Pour Dora Bouchoucha, produire un film ne se limite pas à organiser un projet : c’est accompagner une vision, protéger la singularité d’un regard et permettre à chaque film de trouver sa place sur la scène internationale.
M.B : Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir productrice et de défendre le cinéma du Sud ?
Dora Bouchoucha : Je ne suis pas devenue productrice pour fabriquer des films, mais pour accompagner des regards. Très tôt, j’ai perçu que de nombreux talents du continent africain et du monde arabe portaient des voix puissantes sans toujours disposer des structures nécessaires pour les faire émerger.
Produire des films du sud c’est reconnaître que nos récits, lorsqu’ils sont sincères et ancrés, ont une portée universelle. Mon rôle a souvent été de repérer ces talents dès leurs débuts, de les accompagner dans la durée et de créer autour d’eux les conditions justes pour que leurs films existent et circulent.
M.B : Y a-t-il un réalisateur, un film ou un mouvement cinématographique qui a influencé votre vision de la production ?
Dora Bouchoucha : Le néoréalisme italien m’a profondément marquée par sa capacité à saisir le réel avec humanité. Des cinéastes comme Roberto Rossellini ou Vittorio De Sica ont démontré qu’un cinéma ancré dans la réalité pouvait atteindre une dimension universelle.
Plus tard, des auteurs comme Youssef Chahine, Djibril Diop Mambetty ou Asghar Farhadi ont confirmé ma conviction : la singularité d’un regard est la véritable richesse d’un film. En tant que productrice, je me doit d’être la garante de cette singularité.
M.B : Lorsque vous choisissez un projet, qu’est-ce qui compte le plus pour vous ?
Dora Bouchoucha : La première question que je me pose est simple : quelle est l’intention réelle du film ?
Il peut y avoir une nécessité, un sujet urgent, un contexte fort. Mais quelle est l’intention profonde ? Que cherche véritablement le film à révéler ?
Creuser cette question est primordial. Une fois l’intention identifiée, tout devient plus clair : la narration, la mise en scène, le rythme, même les silences. L’intention est une boussole.
Ensuite il faut que je sois convaincue par le regard du cinéaste sur son sujet et sa manière de le traiter en images.
Ce qui m’intéresse également, c’est la trajectoire du cinéaste. J’ai souvent accompagné des réalisateurs dès leurs premiers films. Le succès immédiat m’importe moins que la cohérence d’un parcours.
M.B : Comment un producteur peut-il traiter des thèmes sociopolitiques et transmettre des messages forts sans altérer la dimension artistique du film ?
Dora Bouchoucha : Le cinéma n’est pas un tract. Il doit rester un espace de complexité et d’émotion. Le propos doit émerger naturellement de la dramaturgie et des personnages.
Le rôle du producteur est de préserver cet équilibre : protéger la liberté artistique tout en veillant à la cohérence du film.
M.B : Vous avez travaillé avec des cinéastes tunisiens, arabes et africains. Comment concilier des visions artistiques différentes avec les réalités concrètes de la production ?
Dora Bouchoucha : La clé est le travail en amont. Nous consacrons beaucoup de temps à la préparation. Plus la préparation est rigoureuse, plus le tournage est fluide. Anticiper permet de gagner un temps précieux et d’éviter des compromis douloureux au dernier moment.
Cela implique aussi un dialogue très honnête avec le réalisateur. Ensemble, nous relisons le scénario avec exigence. Très souvent, nous réalisons que certaines scènes, certaines séquences, ne sont pas essentielles. Elles peuvent être fortes, séduisantes, mais si elles ne servent pas l’intention profonde du film, elles deviennent secondaires.
Ce travail d’élagage n’est pas une réduction, c’est une clarification. Il permet d’allier le désir artistique et la réalité productionnelle sans trahir la vision initiale. Au contraire, il la renforce.
En définitive, il ne s’agit pas de faire moins, mais de faire plus juste.
M.B : Quels critères vous permettent de reconnaître un film qui marque son époque ?
Dora Bouchoucha : Un film qui marque son époque impose un regard. Il ne cherche pas à répondre à un marché, il affirme une vision.
Mon travail a souvent consisté à identifier ces talents très tôt, à les accompagner, à les aider à trouver les bonnes alliances — producteurs partenaires, vendeurs internationaux — afin que leurs films accèdent aux grands festivals internationaux et au public.
Je produis certains films en étant très présente. D’autres fois, j’accompagne des projets sans en être la productrice officielle. Dans les deux cas, l’essentiel est que le film existe, circule et trouve sa place.
M.B : Comment le cinéma tunisien a-t-il évolué depuis vos débuts ?
Dora Bouchoucha : Il s’est enrichi et diversifié. De nouvelles voix émergent, plus audacieuses, plus ouvertes sur le monde.
Les défis restent structurels : financement, distribution, consolidation d’une véritable industrie. Le talent est là ; l’écosystème doit encore se renforcer.
M.B : Qu’est-ce qui manque aujourd’hui au cinéma tunisien pour briller davantage à l’international ?
Dora Bouchoucha : Une vision stratégique cohérente et pérenne. Un soutien accru à l’écriture, aux coproductions structurées et à la promotion internationale.
Les talents n’ont pas besoin d’être inventés. Ils ont besoin d’être accompagnés dans la durée.

M.B : Vous avez présidé les Journées Cinématographiques de Carthage. Que faudrait-il renforcer pour assurer le rayonnement durable de ces journées ?
Dora Bouchoucha : Les Journées cinématographiques de Carthage constituent un patrimoine culturel majeur du monde arabe et africain.
Pour assurer leur rayonnement durable, elles devraient gagner en autonomie de gestion. Comme les grands festivals internationaux, elles peuvent rester sous la houlette du ministère de la Culture, mais leur gouvernance ne devrait pas relever directement du personnel administratif de l’État.
Un festival de cette envergure a besoin d’une direction indépendante, professionnelle, inscrite dans une vision artistique claire et stable. C’est à cette condition qu’il pourra consolider son identité et son rayonnement international.
M.B : Quels sont vos projets à venir en tant que productrice ?
Dora Bouchoucha : J’ai plusieurs projets en cours : je produis depuis plus de 20 ans le réalisateur Mohamed BenAttia, et je continue de soutenir Raja Amari, dont la collaboration avec nous dure depuis plus de 30 ans. Nous travaillons également sur les documentaires de Fatma Riahi, de Nawal Kouka, ainsi que sur d’autres projets que nous accompagnons.
M.B : Quel est votre rêve le plus cher aujourd’hui en tant que productrice ?
Dora Bouchoucha : Mon rêve aujourd’hui est de voir toutes ces voix singulières arriver à bon port.
M.B : Un mot de la fin ?
Dora Bouchoucha : Je crois à la fidélité et aux alliances justes.
Produire, pour moi, c’est savoir reconnaître une voix avant qu’elle ne devienne évidente, l’accompagner sans la dénaturer, et parfois accepter de s’effacer pour que le film, lui, prenne toute la place.
M.B : Merci, chère Dora Bouchoucha, pour votre confiance et pour le temps que vous avez bien voulu accorder à cet entretien.



