Lobna Noomen est une chanteuse et comédienne tunisienne, reconnue pour la force de sa voix et sa présence sur scène. Son travail explore les liens entre mémoire, tradition et création contemporaine, dans une démarche à la fois sensible et engagée.
Interview Lobna Noomen : entre théâtre et musique, une artiste de scène plurielle
Entretien conduit par Monia Boulila
Mais Lobna Noomen est aussi une comédienne affirmée, dont le parcours théâtral s’est récemment imposé avec force : en 2025, elle remporte le Tanit d’or de la Meilleure Actrice aux Journées Théâtrales de Carthage pour son rôle dans la pièce El Haribet (Les fugueuses), qui décroche également le Tanit d’or du meilleur spectacle. Ce double succès consacre une interprète capable de porter des personnages intenses et d’incarner un théâtre engagé, aux côtés de la metteuse en scène Wafa Taboubi.
Entre musique et scène, Lobna Noomen affirme une identité artistique riche, sensible et profondément ancrée dans les voix et les récits de la société tunisienne.
Dans cet entretien, Lobna Noomen revient sur son parcours, sa vision et les enjeux qui traversent son travail.

M.B : Vous avez obtenu le prix de la meilleure actrice aux Journées Théâtrales de Carthage pour votre rôle dans la pièce El Haribet (Les fugueuses). Comment avez-vous vécu cette reconnaissance et qu’est-ce que ce prix représente pour vous, à ce moment de votre parcours ?
Lobna Noomen : La pièce El Haribet a d’abord reçu le prix du théâtre tunisien, puis aux Journées Théâtrales de Carthage elle a remporté le Tanit d’or. Pour ma part, j’ai eu le prix de la meilleure actrice. C’était un moment très émouvant. J’étais à la fois heureuse et fière, et je me suis dit : enfin. J’ai senti que ce prix venait reconnaître mon parcours.
Dans cette pièce, nous étions trois actrices nommées pour le même prix : Fatma Ben Saïdène, Mounira Zakraoui et moi-même. Cela rendait ce moment encore plus particulier. La compétition était forte, notamment avec la pièce irakienne Al Jidar (Le Mur) qui a obtenu le Tanit d’argent.
Il faut dire que nous avons énormément travaillé pour ce spectacle : beaucoup de répétitions, beaucoup d’exigence et un véritable engagement de toute l’équipe sous la direction et la mise en scène de Wafa Taboubi.
Avant ce prix, j’avais parfois le sentiment de ne pas avoir reçu la reconnaissance que je méritais. J’alterne depuis longtemps entre le chant et le théâtre, et je me suis éloignée de la scène théâtrale pendant plus de quatre ans. Dans ces cas-là, on peut être facilement oublié. Ce retour a donc une valeur très forte pour moi.
J’ai aussi reçu le prix de la meilleure actrice au Festival d’Alexandrie au Caire, ce qui me touche beaucoup. Cela me confirme une chose simple : quand on travaille avec sincérité et exigence, le travail finit par être reconnu.
Il y a aussi un moment que je n’oublierai jamais : lorsque le Tanit d’or a été annoncé, le public dans la salle a crié mon nom avant même que le jury ne le prononce. C’était un instant très fort.
M.B : Pouvez‑vous nous raconter vos débuts : comment êtes‑vous passée du théâtre / art dramatique à la musique, et qu’est-ce qui vous a poussée vers le chant ?
Lobna Noomen : Depuis mon enfance, j’aimais chanter, danser et jouer des rôles à la maison. Ma famille a très vite compris que j’avais une sensibilité pour ces formes d’expression. J’ai commencé le théâtre très jeune, même si dans ma ville natale il n’y avait pas vraiment d’espaces pour apprendre ou pratiquer les arts. Mais mon rêve grandissait avec moi.
Après le baccalauréat, je me suis inscrite en psychologie, un domaine qui m’intéressait beaucoup. Pourtant, l’amour du théâtre et du chant était plus fort. C’est ma sœur Nahla qui m’a encouragée à changer de voie et à me diriger vers le théâtre. J’ai alors demandé une réorientation et j’ai intégré l’Institut Supérieur d’Art Dramatique.
En quatrième année, j’ai passé le casting de la pièce Rahain (رهائن) du grand metteur en scène Ezzedine Gannoun, paix à son âme. J’ai été choisie, et j’ai eu la chance de commencer ma carrière d’actrice avec lui. Par la suite, j’ai participé à des stages avec plusieurs metteurs en scène tunisiens et étrangers, comme Fadhel Jaïbi ou Pippo Delbono.
Parallèlement, j’ai participé à l’émission Tarik Ennoujoum (« La voie des stars »), ce qui m’a ouvert les portes du chant. Peu à peu, la musique a pris une place importante dans ma vie, sans que je quitte pour autant le théâtre.
J’ai aussi vécu une expérience marquante au cinéma avec le film Bastardo, où j’ai interprété le rôle principal. Ce rôle m’a valu le prix de la meilleure actrice au Festival d’Alexandrie du film méditerranéen.
Au théâtre, deux pièces comptent particulièrement dans mon parcours : Rahain et El Haribet. Avec El Haribet, j’ai le sentiment d’avoir atteint une intensité de jeu que je recherchais depuis longtemps. C’est une œuvre très importante dans ma carrière.
Aujourd’hui, je continue à avancer entre musique, cinéma et théâtre. J’ai encore beaucoup de projets et beaucoup d’énergie pour créer. J’aimerais notamment développer davantage cette figure de la comédienne qui chante, même si, paradoxalement, dans mes rôles au théâtre ou au cinéma, je préfère ne pas chanter.
M.B : Dans le projet El Walléda, vous explorez les voix des femmes et la mémoire orale — qu’est-ce que ce travail représente pour vous, sur le plan intime et collectif ?
Lobna Noomen : El Walléda est mon deuxième projet musical, après Kan Ya Ma Kan (« Il était une fois »), que j’ai créé au moment de la révolution tunisienne. Ce spectacle avait rencontré un très bel accueil dans les années qui ont suivi.
Avec El Walléda, j’ai voulu aller plus loin et donner une place plus forte au théâtre. J’avais envie d’approcher le récit, le conte, l’histoire, et de travailler autour de la mémoire et du patrimoine culturel. C’est un projet qui s’appuie beaucoup sur la recherche dans le patrimoine et sur la richesse des chants et des traditions que nous avons hérités.
Mon idée était de présenter ce patrimoine autrement, dans une forme plus profonde, plus ample et aussi plus moderne. Je voulais lui donner une nouvelle vie, pour qu’il puisse toucher les jeunes générations, car beaucoup d’entre eux ne connaissent pas vraiment ces chansons ou ne les comprennent plus.
Je suis convaincue qu’il existe une grande richesse dans notre patrimoine. Il suffit de l’explorer, de l’écouter et de le réinventer pour qu’il continue à vivre et à parler aux gens d’aujourd’hui.
M.B : Comment choisissez‑vous le répertoire de vos spectacles — tradition, patrimoine ou compositions originales — et comment se fait le travail d’adaptation / réinterprétation ?
Lobna Noomen : Le choix du répertoire vient toujours d’un besoin de dire et de transmettre quelque chose. Un artiste est forcément en dialogue avec ce qui se passe autour de lui. Pour Walléda, il était presque naturel pour moi de parler de la femme, de la terre et de l’amour.
La terre, pour moi, est un symbole très fort : celui de l’appartenance, de l’attachement à son pays. Après les espoirs et les déceptions qui ont suivi la révolution, je ressentais le besoin d’exprimer cet amour pour la patrie et ce lien profond avec notre terre.
La question de la femme était aussi très présente à ce moment-là. On voyait apparaître des discours qui remettaient en cause certains acquis de la femme tunisienne. Cela m’a beaucoup touchée et m’a poussée à revenir vers les chansons du patrimoine.
Dans ces chansons, l’image de la femme est souvent forte et libre. Elle ose parler de son amour, parfois avec beaucoup d’audace. En même temps, elle peut être soumise aux règles de la société. Ce paradoxe m’inspire beaucoup. Dans l’une de ces chansons, une femme dit par exemple qu’elle ira rencontrer l’homme qu’elle aime, même si cela peut lui coûter son mariage. C’est une déclaration très forte.
Le public a beaucoup aimé El Walléda. J’ai reçu des retours très émouvants. Certaines femmes m’ont dit que ces chansons leur rappelaient leurs grand-mères. Une Tunisienne qui vit à l’étranger m’a confié qu’en les écoutant, elle avait ressenti une grande nostalgie et même l’envie de revenir vivre en Tunisie.
Les textes viennent de plusieurs poètes. La musique est composée par Mahdi Chakroun, avec une distribution musicale de Kais Melliti. Nous avons essayé de garder l’âme des instruments traditionnels — la flûte, le luth et d’autres sonorités authentiques — tout en y apportant une touche de modernité.

M.B : Quel rôle joue votre complicité avec Mahdi Chakroun dans votre démarche artistique — comment se fait la collaboration entre chants, composition, arrangements ?
Lobna Noomen : Avec Mahdi Chakroun, nous avons réalisé deux projets importants : Kan Ya Ma Kan et Walléda. C’est avec lui que j’ai commencé à développer mes propres projets musicaux. Avant cela, je chantais surtout avec d’autres musiciens, dans leurs projets et sur leurs compositions.
Mahdi est devenu un véritable partenaire de route. Nous avons fondé ensemble le groupe HESS et nous avons ensuite poursuivi cette collaboration dans Walléda. Notre travail repose sur une grande confiance et une compréhension artistique partagée.
En général, c’est moi qui choisis les textes. Je suis très sensible à la poésie et j’aime faire des recherches pour trouver des paroles qui me touchent et qui correspondent à ce que je veux exprimer. Ensuite, Mahdi compose la musique à partir de ces textes.
Nous réfléchissons ensemble aux grandes lignes du projet, à son univers et à sa direction artistique. C’est un travail de dialogue et de complémentarité.
Je me souviens très bien de notre première collaboration. Je l’ai contacté un jour pour lui parler d’une idée de projet autour de la voix et de la voie artistique. Je lui ai envoyé un message pour lui demander son avis. Il a tout de suite répondu oui. À partir de là, une vraie aventure musicale a commencé.
M.B : En tant que femme et artiste tunisienne, quel rôle pensez‑vous que la femme joue aujourd’hui dans la société, que ce soit dans l’art ou ailleurs ?
Lobna Noomen : Je pense que la femme est souvent portée par une flamme intérieure. C’est ce qui fait que tout ce qu’elle entreprend se fait avec passion. La femme a aussi une nature généreuse : elle aime donner, protéger et aider. Le côté maternel renforce encore cette générosité et cette volonté d’avancer.
L’artiste, de manière générale, a une responsabilité envers la société, parce que son travail peut influencer les autres. Pour une femme artiste, cette responsabilité est parfois encore plus forte. Elle peut montrer un chemin vers la liberté, mais une liberté qui reste liée à la dignité. Son influence peut être importante, surtout auprès des jeunes filles et des adolescentes.
La femme artiste donne aussi une image de la femme d’aujourd’hui. Dans un monde qui peut parfois fragiliser ou bousculer la place des femmes, l’art peut jouer un rôle important dans la manière dont les choses sont perçues et comprises.
Je l’ai ressenti à travers certaines rencontres avec le public. Des personnes viennent parfois me dire qu’une chanson ou un rôle les a touchées, qu’il a provoqué un déclic ou ouvert une réflexion. C’est très beau, mais cela nous rappelle aussi la responsabilité que nous portons.
Cela dit, tous les artistes ne choisissent pas forcément cette voie d’engagement. Certains se tournent davantage vers le divertissement ou vers un travail plus commercial. Je ne suis pas contre cela. La vie a besoin de nuances et de diversité. L’essentiel est de rester fidèle à ses valeurs.
M.B : Vous êtes à la fois comédienne et chanteuse. Quelle place occupent ces deux disciplines dans votre vie artistique ?
Lobna Noomen : En réalité, j’aime les deux. Selon les périodes, l’une prend parfois plus de place que l’autre. En ce moment, par exemple, la pièce El Haribet me demande beaucoup de temps et d’énergie. À d’autres moments, lorsque je prépare un projet musical, c’est le chant qui occupe toute mon attention.
Je ne peux pas vraiment choisir entre les deux. Le chant et le théâtre font partie de moi. J’aime beaucoup donner des concerts, car il y a toujours une interaction avec le public. Ce contact direct me touche énormément et me donne une grande satisfaction. J’ai le sentiment d’avoir une relation particulière avec mon public, et cela donne beaucoup de sens à ma vie et à mon travail.
D’ailleurs, je rêve un jour de réunir ces deux univers dans un même projet : une grande comédie musicale qui mêlerait théâtre et chant, avec de nouveaux textes et une création musicale originale. Je pense que ce serait une belle manière de rassembler toutes les dimensions de mon parcours.
M.B : Aujourd’hui, le monde artistique connaît plusieurs difficultés : manque d’espaces, de financement ou de visibilité. Dans ce contexte, quelle place occupent les artistes qui proposent des projets différents en Tunisie ?
Lobna Noomen : Malheureusement, ces artistes ne trouvent pas toujours facilement leur place ni les espaces nécessaires pour présenter leur travail. Mais ils ont tout de même leur public. C’est souvent un public fidèle, attentif et respectueux, ce qui est très précieux.
Je préfère d’ailleurs parler d’artistes différents plutôt que d’artistes engagés. Ce sont des artistes qui proposent des projets nouveaux, avec leur propre vision. Ils avancent parfois lentement, mais ils continuent à faire entendre leur voix et à trouver peu à peu leur place.
Quand je parle d’engagement, je pense surtout à un engagement artistique, pas forcément politique. Pour moi, la mission de l’artiste est de créer un impact sur son public, de toucher les gens et de les faire réfléchir.
Je le dis même souvent à ma fille : j’essaie de lui apprendre à écouter des chansons qui ont un sens profond. Nous vivons dans une époque un peu chaotique, où beaucoup de choses perdent leur sens et leur valeur. Pour moi, tout ce que je fais doit porter un sens, une forme de beauté et une recherche de valeurs.
M.B : Quel est votre regard sur le patrimoine musical tunisien aujourd’hui, et comment votre musique y participe-t-elle ?
Lobna Noomen : Le patrimoine musical tunisien est pour moi une richesse immense, presque une mer inépuisable. Il y a toujours des chansons à découvrir, des paroles et des mélodies qui continuent de nous toucher.
Chaque fois que je trouve une chanson du patrimoine qui me parle profondément, j’ai envie de la chanter et de la faire revivre à ma manière. Je passe beaucoup de temps à chercher dans ce patrimoine, à écouter et à redécouvrir ces trésors.
Parfois, ce sont aussi mes fans qui me proposent des chansons. Ils m’écrivent pour me dire qu’un titre pourrait bien correspondre à ma voix. C’est toujours très touchant, et cela me montre que ce patrimoine continue de vivre à travers les gens et leur mémoire.
M.B : Quels sont vos projets à venir et quelles ambitions souhaitez‑vous réaliser dans votre carrière ?
Lobna Noomen : En ce moment, je travaille sur plusieurs projets. L’un d’eux concerne la musique moderne, qui peut être pop ou autre, mais toujours avec une touche authentique. J’aime explorer de nouvelles expériences et ce projet est vraiment dans cet esprit.
Je souhaite créer une musique qui parle aux jeunes et aux enfants, car ce sont eux les hommes et les femmes de demain. Je veux me rapprocher de leur univers artistique, notamment la musique électronique, tout en la mêlant au patrimoine tunisien.
Je n’ai pas de limites dans mes projets musicaux. Je peux collaborer avec différents styles et artistes : un rappeur, un slameur… Par exemple, avec le groupe ZNOUSS, j’ai fait la chanson 7 Cicatrices (Sabaa Chaltat) dans un style rock, en y apportant ma propre touche. Je suis très ouverte à toutes les rencontres et expérimentations.
D’autres projets sont en préparation avec des musiciens tunisiens et étrangers. J’ai aussi un projet de théâtre, un monodrame que je prépare avec une équipe artistique, ainsi qu’un autre projet dans le cinéma. Mon objectif est de continuer à créer, à explorer et à partager mon art sous toutes ses formes.
M.B : Quel est aujourd’hui votre rêve le plus cher en tant qu’artiste ?
Lobna Noomen : Mon rêve le plus cher est de rester toujours sur scène. Peu importe l’âge, je veux continuer à jouer et à chanter devant le public.
J’aimerais aussi réaliser un grand projet : une comédie musicale qui mêlerait théâtre et musique, avec une mise en scène impressionnante et des technologies modernes. C’est un rêve qui me tient profondément à cœur. Mais au fond, l’essentiel pour moi, c’est d’être toujours sur scène et de continuer à partager mon art avec le public.
M.B : Merci, Lobna, pour cet entretien et pour la générosité de vos réponses. Je vous souhaite une belle continuation sur scène et dans vos projets à venir.



