Nizar Ben Saad : une trilogie au féminin pour relire l’histoire tunisienne

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@ Nizar Ben Saad

Une rencontre pour l’esprit de conversation sera organisée autour de la trilogie romanesque de Nizar Ben Saad, et ce le samedi 28 mars 2026 au siège de l’Union des Écrivains Tunisiens, sis à l’avenue de Paris, à Tunis, à 10 heures du matin, avec la participation d’écrivains et universitaires dont Mohamed Saad Borghol, le Président de l’UET, les Professeurs Mansour M’henni, Sami Hochlaf et Adel Ben Youssef.

Rencontre autour de la trilogie romanesque de Nizar Ben Saad

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Rappelons que Nizar Ben Saad, que nous avons eu l’immense plaisir de recevoir en septembre dernier est l’auteur d’une trilogie romanesque, parue chez KA’ éditions : Lella Kmar : le destin tourmenté d’une nymphe du sérail, en 2019 ; Un destin, la Mejda. Une femme de charme dans les coulisses de l’histoire, en 2021 ; et Leïla Trabelsi ou l’empire des illusions, en 2025.

Nizar Ben Saad : Quand l’Histoire se raconte au féminin

Il y a des écrivains qui choisissent la fiction pour fuir le réel. Puis il y a ceux qui s’en servent pour mieux le saisir. Nizar Ben Saad fait partie de cette seconde famille — ces explorateurs obstinés qui refusent les barrières entre le savoir historique et l’imaginaire romanesque.

Professeur et spécialiste des Lumières tunisiennes, il aurait pu se contenter des archives, des dates, des traités. Mais il a préféré emprunter un autre chemin : celui de la « biographie romanesque ». Une forme riche, audacieuse, qui permet d’approcher la vérité humaine là où les documents officiels restent muets.

Un triptyque au féminin

Dans l’entretien qu’il nous a accordé dans Souffle Inédit, Nizar Ben Saad dévoile son ambition : raconter le XXe siècle tunisien à travers trois femmes. Pas trois figures quelconques, mais trois incarnations du pouvoir, trois façons d’habiter l’Histoire avec un grand H.

Il nomme son projet en trois mots — Grâce, Force, Hybris — comme les trois actes d’une tragédie grecque. Lella Kmar ouvre le bal, représentant un monde ancien fait d’élégance et de déclin. Wassila Ben Ammar suit, figure d’une modernité conquérante, d’une puissance maîtrisée et affutée. Puis vient Leïla Trabelsi, dernier volet de ce triptyque : celle par qui la démesure arrive, l’ascension fulgurante et la chute vertigineuse.

« Le miroir grossissant d’une époque qui a cru pouvoir combler le vide par l’accumulation », écrit-il à propos de Leïla Trabelsi. Une formule qui en dit long. Car pour Nizar Ben Saad, l’histoire ne se limite pas aux discours présidentiels et aux dates de coups d’État. Elle se joue aussi dans les appartements privés, les calculs de mariage, les regards échangés dans l’intimité du pouvoir.

Leïla, entre Cendrillon et Lady Macbeth

Dans Leïla Trabelsi ou l’empire des illusions, le roman déploie toute sa complexité. Le personnage échappe aux caricatures. Il est à la fois Cendrillon moderne — la coiffeuse modeste qui épouse le prince — et Lady Macbeth — l’épouse ambitieuse qui pousse son homme vers le sommet.

Victime et actrice. Produit d’un système corrompu et force qui le transforme de l’intérieur. À travers elle, c’est toute une nation qui se raconte : la Tunisie « séduite, abusée, puis trahie ». Leïla Trabelsi devient allégorie. Son histoire personnelle résonne comme celle d’un pays entier.

Nizar Ben Saad : une trilogie au féminin pour relire l’histoire tunisienne

L’écriture au scalpel

Mais comment écrit-on une telle histoire ? Nizar Ben Saad part du document, bien sûr. Les archives sur Ben Ali sont là : ses origines modestes, son passage par les institutions militaires, ses alliances politiques soigneusement tissées. Mais très vite, le romancier fait ce que l’historien ne peut pas — il franchit la porte des dossiers classés secrets.

Il imagine les émotions. Les calculs intérieurs. Les blessures invisibles. Ces zones d’ombre où la vérité humaine se cache. À la manière de Jules Michelet, qui voulait « faire parler les morts », il cherche à rendre l’histoire vivante, charnelle, présente. Comme Pierre Michon dans ses Vies minuscules, il explore la tension dramatique entre le destin individuel et la grande Histoire — ces forces obscures qui traversent une existence même au cœur du pouvoir.

Le pouvoir comme théâtre

Car au fond, Nizar Ben Saad nous offre une méditation sur le pouvoir lui-même. Et ce pouvoir, il le voit comme un théâtre. Une construction faite d’apparences, de symboles, de récits qu’on fabrique… et auxquels on finit par croire.

Le titre de son roman — L’empire des illusions — dit l’essentiel. Le pouvoir se nourrit de mirages. Ce qui paraît solide s’effondre. Ce qui semble une réussite n’est souvent que fumée. Le destin lui-même devient instable, toujours menacé par sa propre démesure.

L’hybris, cette notion chère aux Grecs anciens, hante l’œuvre. Cette arrogance qui pousse les hommes — et les régimes — à vouloir trop, à croire que la chance durera éternellement. Jusqu’à la chute inévitable.

Pourquoi cela compte-t-il ?

Nizar Ben Saad nous rappelle que l’Histoire n’est pas que ce qui est archivable. Elle est aussi faite de silences, de désirs, de peurs, d’illusions. Tout ce que la littérature sait capter quand le traité historique s’essouffle.

En plaçant ces figures féminines au centre de son récit, il nous donne une clé pour comprendre le politique autrement. Non pas par les discours officiels, mais par l’intimité du pouvoir, ses coulisses, ses secrets de famille.

Son œuvre prolonge ainsi les interrogations des grands penseurs — Diderot, Michelet, Michon — mais inscrites dans la Tunisie contemporaine. Elle prouve que le roman peut être une machine à penser l’Histoire, à lui redonner sa dimension humaine.

En définitive, écrire l’histoire pour Nizar Ben Saad, ce n’est pas seulement raconter ce qui a été. C’est interroger ce qui, dans toute trajectoire humaine, relève à la fois du réel, du désir et de l’illusion — cette zone trouble où se joue vraiment la vie.

Nizar Ben Saad : une trilogie au féminin pour relire l’histoire tunisienne

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Critique littéraire & Poète
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Aymen Hacen : poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire tunisien d'expression française. Responsable de la rubrique « Les Jeudis littéraires » de Souffle inédit