Abdel Halim Hafez : parcours et héritage d’une icône de la chanson arabe moderne

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Le 30 mars 1977, Abdel Halim Hafez meurt à Londres, loin de son pays le Caire. Quelques jours plus tard, le 2 avril, plus d’un million de personnes descendent dans les rues pour lui rendre un dernier hommage. Cet événement reflète le parcours d’un jeune musicien devenu, en quelques années, une voix majeure de la chanson arabe.

Abdel Halim Hafez (21 juin 1929 – 30 mars 1977), le Rossignol brun devenu une voix du monde arabe

Par Monia Boulila

La voix d’Abdel Halim Hafez a marqué son époque avant de traverser le temps. Ce n’était pas seulement une belle voix, mais aussi une manière de chanter et de faire passer les émotions. Avec le temps, cette voix s’est liée à quelque chose de plus grand : une période, des sentiments partagés, une histoire qui l’a rendue plus grande que la musique elle-même.

Formation et débuts à la radio (1948–1954)

Vers la fin des années 1940, Abdel Halim Hafez entre à l’Institut de musique arabe du Caire, dont il sort diplômé en 1948. Il y étudie le chant traditionnel arabe, la théorie musicale et la pratique des instruments, notamment le hautbois.
Avant de devenir un chanteur célèbre, il est d’abord un musicien bien formé, qui maîtrise la construction et la manière de jouer les morceaux. Cette base a beaucoup influencé la façon dont il développe ses chansons.
Après ses études, il travaille quelque temps comme professeur de musique, avant de se tourner vers la radio, qui est alors le lieu central de la musique en Égypte.

En 1951, il passe une audition à la radio égyptienne. Sa voix est différente de celles dominantes à l’époque. Elle est plus douce, plus proche, et ne correspond pas immédiatement aux attentes.
À ce moment-là, une rencontre change sa trajectoire. Hafez Abdel Wahab le soutient et l’aide à entrer dans le milieu artistique.
Né Abdel Halim Ali Chabana, il devient alors Abdel Halim Hafez.

Il chante d’abord Liqa, un poème de Salah Abdel Sabour mis en musique par Kamal Al-Tawil. Puis vient  Safini Marra, composée par Mohamed El Mougy. Lors de sa première diffusion, la chanson ne rencontre pas de succès immédiat. Mais Abdel Halim continue de la chanter. Peu à peu, elle touche un public plus large et devient un véritable point de départ dans sa carrière.

À partir de 1953, son nom commence à circuler à la radio et dans les concerts.

Une voix nouvelle (1954–début des années 1960)

Au milieu des années 1950, Abdel Halim Hafez introduit peu à peu une manière de chanter différente. Sa voix est belle et proche. Elle touche facilement celui qui l’écoute.
Sa manière de chanter est plus naturelle, plus simple. Les gens s’y reconnaissent, et peu à peu, ils se retrouvent dans ses chansons.
C’est dans cette période qu’il est surnommé « Al Andaleeb Al Asmar », le Rossignol brun.

Les grandes collaborations : compositeurs et poètes

La carrière d’Abdel Halim Hafez s’est construite avec des collaborations essentielles. Dès ses débuts, il travaille avec Mohamed El Mougy et Kamal Al-Tawil, qui participent à installer sa voix.
Dans les années 1960, Baligh Hamdi devient l’un de ses principaux collaborateurs et compose pour lui de nombreuses chansons comme « Sawah », « Zay el Hawa » ou « Maw’oud ».
Il collabore aussi avec Mohamed Abdel Wahab, l’un des plus grands musiciens du monde arabe, qui lui compose plusieurs chansons importantes comme « Ahwak » et « Fatet Ganbina ».

Du côté des textes, il s’appuie sur des auteurs comme Morsi Jamil Aziz, Mohamed Hamza et Nizar Qabbani.
Il interprète aussi des textes de Salah Jahin et Abdel Rahman al-Abnoudi, qui donnent à ses chansons une dimension plus sociale et plus proche du public.

Avec Mohamed Abdel Wahab et le producteur Magdi El-Amroussi, il participe à la création de la maison de disques Sout Elphan (صوت الفن), qui devient l’un des acteurs importants de la musique en Égypte.

Au total, son répertoire compte plus de 300 chansons enregistrées, couvrant plusieurs décennies et différents thèmes.

Parmi ses chansons les plus célèbres

Le répertoire de Abdel Halim Hafez compte de nombreuses chansons devenues incontournables.
Parmi les plus connues, on peut citer Safini Marra (Laisse-moi une fois), Ahwak (Je t’aime), Gabbar  (cruel), Zay el Hawa (Comme l’air), Fatet Ganbina (Elle est passée près de nous), Maw’oud (destiné) et Nebtedi Minen al-Hekaya (Par où commence l’histoire).

Sa dernière grande chanson reste Qari’at al-Finjan (La liseuse de marc de café), devenue l’un des titres les plus marquants de la fin de sa carrière.

La chanson nationale

Après la révolution de 1952, Abdel Halim Hafez devient une voix associée à son époque.Il chante des œuvres liées à des moments importants comme la nationalisation du canal de Suez, la construction du Haut-Barrage d’Assouan ou la période qui suit la guerre de 1967. Parmi ces chansons figurent « Soura » (Image), « Bil Ahdan » (Dans les bras), « Adda al-Nahar » (Le jour est passé) et « Ahlaf Bissamaha » (Je jure par son ciel). Ces chansons accompagnent les moments de crise comme les périodes d’espoir, et participent à construire une mémoire collective.

Le cinéma (1955–1969)

En 1955, Abdel Halim Hafez débute au cinéma avec Lahn al-Wafa, aux côtés de Shadia. Il tourne ensuite 15 films, dont  Dalila, qui était le premier film en couleur du Moyen-Orient Ayyam wa Layali, Hikayet Hob, Al-Khataaya et Abi Foq al-Shagara (1969). Ces films mêlent chansons et histoires d’amour, et contribuent à élargir son public dans le monde arabe.

Les concerts : une relation directe avec le public

Les concerts occupent une place importante dans la carrière de Abdel Halim Hafez. Ils lui permettent de créer un lien direct avec le public. Il se produit dans plusieurs villes arabes comme Beyrouth, Damas, Rabat ou Alger, mais aussi à l’étranger, notamment à Paris en 1974. En 1969, il chante à Londres, au Royal Albert Hall, lors d’un concert dont les recettes sont destinées au soutien de l’Égypte après 1967.

Sur scène, il ne se contente pas d’interpréter ses chansons. Il les fait vivre, les prolonge, et échange avec le public, ce qui rend chaque concert unique.

Abdel Halim Hafez (21 juin 1929 - 30 mars 1977)

Une présence qui dépasse la musique

Au fil des années, Abdel Halim Hafez devient une figure publique importante. Il entretient des relations avec Gamal Abdel Nasser et Hassan II.
Sa vie personnelle reste discrète, même si des rumeurs circulent, notamment autour d’un éventuel mariage avec Souad Hosni.
Il est aussi connu pour son engagement dans des actions caritatives, notamment en faveur des orphelins.

La maladie et la mort

Très jeune, Abdel Halim Hafez est atteint de bilharziose. Cette maladie l’accompagne toute sa vie et entraîne de nombreuses hospitalisations.

Le 30 mars 1977, Abdel Halim Hafez meurt à Londres. Il est inhumé discrètement au Caire le 2 avril, mais lors des funérailles officielles, plus d’un million de personnes descendent dans les rues pour lui rendre hommage.
Ces funérailles comptent parmi les plus marquantes de l’histoire de l’Égypte, après celles de Gamal Abdel Nasser et de Oum Kalthoum. L’émotion est immense, parfois incontrôlable. La presse de l’époque évoque même, dans les jours qui suivent, plusieurs dizaines de cas de suicide de jeunes admiratrices bouleversées.

Collectie Stichting National Museum van Wereldculturen / Wikimédia

Une mémoire entretenue et un héritage vivant

Après sa mort, Abdel Halim Hafez devient une figure racontée et revisitée.
Le film Halim (2006), avec Ahmed Zaki, retrace son parcours.
La série Al Andaleeb: Hekayat Shaab (2006) revient sur sa vie en 34 épisodes. Sa maison devient un lieu de mémoire, et ses archives sont conservées.

Une statue d’Abdel Halim Hafez, réalisée par le sculpteur égyptien Gamal El-Sagini dans les années 1970, témoigne aussi de la place qu’il occupe dans la mémoire culturelle égyptienne.

Près de cinquante ans après sa disparition, ses chansons sont toujours diffusées et son influence reste visible.

Une présence qui ne s’interrompt pas

Abdel Halim Hafez n’a pas seulement laissé des chansons.
Il a laissé une manière d’habiter la musique qui continue, aujourd’hui encore, de circuler sans avoir besoin d’être expliquée. Il a incarné une manière de chanter, d’exprimer et de vivre la musique dans un moment clé de l’histoire arabe. Sa trajectoire explique pourquoi son nom ne s’est jamais effacé.

Le 30 mars 1977, Abdel Halim Hafez disparaît, mais sa voix ne s’est jamais éteinte, et c’est peut-être ainsi qu’il continue encore aujourd’hui d’exister.

Bibliographie

Wikipédia (fr) / Wikipedia (en) / Wikipedia (arab)
State Information Service Egypt — articles et dossiers sur l’héritage d’Abdel Halim Hafez
ElCinema — filmographie et données cinématographiques

Photo de couverture @ Wikimédia 
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Poète, traductrice et rédactrice web. Rédactrice en chef du média culturel Souffle inédit. Déléguée de la Société des Poètes Français. Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.