Hassen Ben Othman invité de Souffle inédit

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Hassen Ben Othman @ Zeineb Ben Othman

Dans cet entretien l’écrivain tunisien Hassen Ben Othman revient sur son livre Mon histoire avec la décennie noire, entre mémoire, pouvoir, ironie et récit du réel.

Entretien avec Hassen Ben Othman autour de Mon histoire avec la décennie noire

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Hassen Ben Othman est un écrivain tunisien, né le 12 février 1959, qui écrit depuis les lisières d’un réel incandescent, où le récit de soi côtoie l’Histoire, et où l’individu se fond dans le collectif au sein d’une narration qui ne reconnaît pas les frontières rigides entre les genres littéraires. Sa langue, classique, est imprégnée de l’esprit du dialecte, et sa tonalité, à la fois ironique et mordante, se nourrit des paradoxes du quotidien ainsi que d’un contact direct avec le pouvoir, nourri par son parcours dans la presse et les institutions culturelles et médiatiques.

Dans son livre Mon histoire avec la décennie noire, il propose un texte hybride, proche d’un récit à la fois personnel et collectif, dans lequel il revisite une période tunisienne dense, non comme un passé clos, mais comme une blessure vive et un laboratoire du sens, où la marge devient un miroir révélateur du centre, et où le réel lui-même se fait matière surpassant la fiction.

HASSEN BEN OTHMAN

Dans cet entretien, Hassen Ben Othman dévoile une écriture fascinée par le « centre » autant qu’elle le met à nu : il ne lui déclare pas la guerre, mais s’y infiltre, en adopte la langue et le transforme en théâtre des illusions collectives et des célébrations nationales ambiguës.

Dans votre ouvrage publié chez Nous Éditions, dirigées par votre propre fille, Zeineb Ben Othman, intitulé Mon histoire avec la décennie noire, vous affirmez que « la marge met à nu le centre ». Écrivez-vous pour déplacer le centre ou pour le fissurer de l’intérieur ?

Hassen Ben Othman : J’écris en arabe classique autant que possible, en respectant la grammaire, la morphologie et l’orthographe… Et mon désir, c’est le centre. J’essaie d’écrire dans la langue du centre, et de faire du centre un lieu pour les rêves, les illusions et ce qui advient dans le réel… Je suis avec le centre lorsqu’il rassemble les criminels dans une fête nationale et que ces images circulent lors de ces occasions… Le centre est lui aussi une occasion parmi celles que nous cherchons à recentrer… N’est-ce pas ?

A.H : Votre « je » semble à la fois témoin, acteur et survivant. Sommes-nous face à une autobiographie ou à une mise en scène de soi dans l’Histoire, sachant que vous qualifiez votre texte de « roman » ?

Hassen Ben Othman : Je n’ai pas choisi le genre de mon nouveau-né. C’est l’état civil ou la maison d’édition qui l’a fait, pour des raisons administratives, commerciales et autoritaristes qui me dépassent… Mon livre, je l’ai appelé « histoire », en y ajoutant le suffixe possessif… Quant à l’éditeur, il a ses comptes avec les comités de lecture du ministère de la Culture et les coûts de publication… Ce ne sont pas mes préoccupations, en vérité… En revanche, la question de la survie m’importe directement. Et comme tu le sais, notre ami commun, le poète Mohamed Sghaier Ouled Ahmed, dit dans un vers : « Celui qui survit est blessé ». Nous sommes donc des survivants blessés d’amour pour le pays, comme il sied aux martyrs morts et vivants… dans une terre dont le sol est brûlant, gardée par les saints et les pieux… et où l’on tire sur les ambulances !…

A.H : Entre le « je » et le peuple, il y a une oscillation presque vertigineuse. Qui parle réellement dans votre texte ?

Hassen Ben Othman :. Celui qui parle dans mon texte, c’est ce qui est écrit sur le front, que l’œil doit voir… Et moi, comme tu le sais, cher ami poète, je travaille dans le domaine des yeux…

A.H : Vous dites écrire une « histoire sans fiction ». La mémoire n’est-elle pas en elle-même une forme de fiction organisée ?

Hassen Ben Othman : Oui, bien sûr, la mémoire est la demeure de l’imaginaire. Dans ce récit, j’ai essayé de remettre de l’ordre dans le mobilier de cette demeure et dans ceux qui l’habitent, sans inventer de personnages comme dans la fiction habituelle… L’imaginaire est présent, habité par les spectres dont je me souviens, et non par des figures fictives que je façonne… Et pourtant, cela semble relever d’un imaginaire du réel, non de mon imagination… Bien souvent, le réel dépasse la fiction : c’est dans le réel que naît la création, dans les temps de tempête ; dans l’imaginaire, elle advient rarement, sauf chez celui qui porte en lui un cœur pur et se tient au croisement des tempêtes.

A.H : Votre texte refuse le grand récit officiel de la révolution. Est-ce une posture littéraire ou un acte politique ?

Hassen Ben Othman : Il n’existe pas encore de grand récit officiel de la révolution tunisienne, ni de petit récit d’ailleurs. Il y a des humeurs qui gravitent autour de cette révolution unique en son genre… Elle n’a pas encore enfanté son récit ni son histoire. Tout ce qui a été écrit relève du conflit politique autour des événements et de la légitimité à hériter du pouvoir… Quant à la grande histoire, j’ai tenté d’en tracer les grandes lignes dans mon livre, en poursuivant notamment son spectre spirituel qui nous a traversés, de la marge au centre puis à la marge… J’étais au cœur de la tourmente, je connais cette histoire de près… En sortir avec un récit est, pour moi du moins, quelque chose d’extraordinaire, et une proposition sérieuse pour écrire l’histoire tunisienne au début de sa révolution continue, vers la dignité humaine.

Hassen Ben Othman
Hassen Ben Othman @ Zeineb Ben Othman

A.H : La décennie noire semble être à la fois une période brève et une blessure durable. Écrivez-vous pour guérir ou pour maintenir la blessure ouverte ?

Hassen Ben Othman : J’écris pour me soigner, afin de continuer à vivre dignement. Cette décennie était riche en émotions, en idées, en imaginaire et en chaos. J’étais un enfant de la nuit, vivant dans ses ténèbres, ses nuits blanches, rouges et violettes… C’était une décennie noire magnifique, qui ne nous a pas conduits à la folie collective… dangereuse, traversée d’élans suicidaires, mais dont le chaos nous recréait… Je suis, pour tout dire, profondément épris de cette décennie, et c’est pourquoi j’en ai fait mon récit. Son obscurité n’était qu’un passage nécessaire pour que le pays retrouve vision, regard et clairvoyance.

A.H : Votre parcours dans les médias montre une proximité critique avec le pouvoir. Peut-on écrire librement de l’intérieur ?

Hassen Ben Othman : La liberté n’existe qu’avec les contraintes et dans l’affrontement avec le pouvoir sur son propre terrain… Les hommes libres sont ceux qui apprennent à connaître les contraintes et à les défaire, pour en élargir les limites… Le pouvoir est fait d’obligations, d’engagements et de contraintes. Seule l’écriture qui aspire à devenir pouvoir connaît les limites du pouvoir, et peut les étendre ou les restreindre.

A.H : Votre ironie vis-à-vis du discours officiel est mordante. Est-elle un moyen de survie ou une forme de résistance ?

Hassen Ben Othman : L’ironie est pour moi une manière de vivre et d’écrire. Je ne suis pas né ironique, je l’ai appris des contradictions et des épreuves… Et puisque la vie humaine est faite de paradoxes, l’ironie lui sied, ainsi qu’à tous les discours… Lorsqu’elle devient humour, c’est qu’elle a mûri et qu’on peut la savourer comme un fruit — sans excès toutefois, sous peine d’indigestion…

A.H : Peut-on imaginer une culture partenaire du pouvoir ? L’écrivain peut-il rester innocent ?

Hassen Ben Othman : L’écrivain est innocent jusqu’à preuve du contraire… Quant à l’idée de partenariat entre culture et pouvoir, elle relève de l’imaginaire des intellectuels… Le pouvoir n’aime pas partager ses draps.

A.H : La disparition de figures comme Mohamed Sghaier Ouled Ahmed, Mohamed Ghozzi ou Hassouna Mosbahi laisse penser que la scène littéraire tunisienne est en crise. Qu’en pensez-vous ?

Hassen Ben Othman : Où sont-ils partis ? Ils ne sont pas partis, ils ne partiront pas… Ils sont toujours avec nous… La scène littéraire est triste parce qu’elle se tourne vers le passé… Mais je les sens présents, ici même, dans notre dialogue… Ils te saluent, cher ami poète.

HASSEN BEN OTHMAN
Zeineb Ben Othman et son père Hassen Ben Othman

A.H : Si vous pouviez recommencer votre vie, que choisiriez-vous ? Et si vous deviez vous réincarner en mot, en arbre ou en animal ? Enfin, quel texte aimeriez-vous voir traduit en français ?

Hassen Ben Othman : Notre culture dit que « Le meilleur choix est celui de Dieu ». Je me sens donc choisi, investi d’une mission… Je ne souhaite, à ce stade de ma vie, qu’une bonne fin… Le mot est d’origine divine — Dieu est le Verbe. Nous sommes tous des mots… Quant à la traduction, elle m’est déjà arrivée en français — une histoire qui mériterait à elle seule un livre…

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire