Sofiane Ben M’rad invité de Souffle inédit

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@ Sofiane Ben M'rad

Sofiane Ben M’rad vient de publier son premier roman, Tunis Arkana aux éditions Sikelli, dirigées par le romancier et nouvelliste Hatem Louati.

Tunis Arkana, premier roman de Sofiane Ben M’rad

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

En guise de présentation, nous lisons sur la quatrième de couverture : « Sofiane Ben M’rad, fin connaisseur de l’histoire ancienne et contemporaine de la Tunisie, signe un roman hors du temps, à la fois captivant et troublant. À travers ses protagonistes, il lève le voile sur des secrets jalousement gardés, jamais révélés jusqu’ici. Dans Tunis Arkana, l’auteur à travers un thriller haletant, entremêle avec maîtrise l’histoire et la mythologie, tissant une fresque où se croisent dessins occultes, événements marquants, figures oubliées et monuments disparus. Plus qu’un récit, c’est un véritable tour de force : éveiller en chacun de nous une conscience plus profonde de notre mémoire collective. »

Voilà qui nous met l’eau à la bouche et encourage à aller à la découverte de cet univers inédit.

Tunis Arkana, premier roman de Sofiane Ben M’rad

Le lecteur avisé peut en effet se poser maintes questions sur votre premier roman, Tunis Arkana, à commencer par le titre, ainsi que sur les seuils de l’œuvre dont la sobre dédicace (« À Tahar »), la mise en garde (« La plupart des personnages sont imaginaires, ainsi toute ressemblance avec des personnes réelles ou ayant vraiment existé est fortuite, toute coïncidence avec la réalité est fortuite ».), l’épigraphe empruntée à François-René de Chateaubriand (« Je suis né gentilhomme. Selon moi j’ai profité des hasards de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités : sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier ».), sans oublier la note explicative de l’éditeur concernant le « parler tunisien ».

A.H : Pouvez-vous nous expliquer tout cela pour mieux nous aider à entrer dans votre roman, à comprendre votre stratégie d’écriture et vos visées littéraires ?

Sofiane Ben M’rad : Tout d’abord je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à mon roman. Pour commencer, c’est un ouvrage écrit au Mali, à Bamako exactement où je me trouvais à l’époque. Ce livre qui m’a pris trois ans, je l’ai dédié à un ami de longue date disparu, qui a compté et qui était également un compagnon de voyages, d’où le début du livre qui m’accompagnait en Libye. Concernant le titre, il n’est pas de moi. Il est à l’apanage de mon éditeur qui l’a trouvé à seulement 48h de sa parution. L’épigraphe de Chateaubriand, je l’ai rajouté suite à une conversation avec un ami professeur de français qui me l’a chuchoté en espérant probablement qu’elle retienne mon attention. Plus que ça, je trouve qu’elle synthétisait parfaitement l’esprit de mon texte et c’est pour cette raison que je l’ai ajouté en préambule. Concernant l’annotation sur les personnages imaginaires, elle provient d’un projet avec un premier éditeur qui m’avait conseillé de la mettre. J’aurais, comme vous vous en doutez, pu m’en passer. Pour tout vous dire je n’avais aucune visée littéraire, j’avais une histoire à raconter qui me semblait intéressante je l’ai faite sous forme d’un roman. Je précise que c’est une fiction tout en faisant des accroches et des retours sur le passé en m’appuyant sur des personnages ayant réellement existés et sur des événements historiques réels et vérifiés en Tunisie. À certaines questions restées sans réponse jusqu’à aujourd’hui j’ai apporté ma vision des choses et probablement un début de réponse. L’assassinat de Youssef Saheb Etabaa par exemple nous avait toujours était relaté comme un assassinat en lien avec la jalousie des fils du Bey régnant et leur oncle Mahmoud Zarrouk, or il ne s’agit pas seulement de ça. Il y’avait d’autres raisons beaucoup plus profondes en lien avec des puissances étrangères appuyés par une loge maçonnique en place à Tunis qui voulait la tête du ministre. Ceci est un exemple parmi d’autres ! J’ai aussi voulu aiguiller le lecteur pour lui faciliter le chemin, sachant que ce n’est pas un livre qui est à la portée de tous vu le nombre d’informations et questions que je soulève, il risquait de se perdre dans ce dédale d’informations ou seulement quelques initiés pouvaient se retrouver. Tunis ARKANA n’est pas un livre facile même si le style littéraire est fait de phrases courtes et simples. C’est un livre qui recèle un caractère ésotérique comportant une multitude de symboles et signes occultes avec un message que je ne révélerais pas, c’est au lecteur averti de le chercher et le trouver.

A.H : Pourquoi ces choix, pourquoi ne pas laisser le lecteur entrer dans l’univers que vous lui offrez ?

Sofiane Ben M’rad : Ceci est un choix délibéré afin de mettre le lecteur d’emblée dans l’atmosphère du livre. Vous constaterez que dans mes textes, je ne me place jamais en juge ni ne proclame des sentences. C’est au lecteur et seulement lui d’en tirer les clés de sa conscience. Je le laisse libre sans essayer en aucune façon d’interférer et de le diriger dans un sens ou dans un autre. C’est aussi une manière d’annoncer la couleur, j’aurais pu en effet passer dessus mais il m’a semblé que c’était à propos.

J’ai également insisté sur la retranscription de certains mots en tunisien que je voulais garder tels dans le texte, à cause du caractère historique tunisien de l’ouvrage. C’est aussi une façon de préparer et familiariser le lecteur étranger avec notre contexte.

A.H : Le mot politique n’est nommé qu’une seule fois, dans le chapitre intitulé « La question wahhabite… et la révolution française » : « Sidna, dit le principal ministre qui s’était avancé devant le Bey : la chambre de commerce de Bordeaux et surtout celle de Marseille nous dictent leurs lois depuis très longtemps. Elles nous imposent des traités capitulaires à leur guise, accostent dans nos ports, vaquent là où bon leur semble, et mènent une politique commerciale pratiquement sans contrôle sur tout notre territoire. La chambre marseillaise traite, négocie, achète, vend, provoque des pénuries en raison de sa position dominante sur les marchés. Si nous voulons renégocier ces traités, nous devons faire cesser tout d’abord les achats de blé par anticipation. » (pp. 118-119)

Est-ce que c’est voulu ? Ne pas parler politique est-il un acte éminemment politique ?

Sofiane Ben M’rad : C’est effectivement un livre éminemment politique comme vous l’avez parfaitement relevé, je traite de différents sujets allant de la naissance du Wahhabisme, ses plans et ses objectifs jusqu’aux droits capitulaires de l’époque qui avaient cours en méditerranée, même si aujourd’hui rien n’a vraiment changé. Je traite la question de la Franc-Maçonnerie à Tunis et son implication dans nos vies et le rôle qu’elle s’arroge pour décider en lieu et place à la place des gouvernants de la régence. J’ai abordé une question importante, celle qui régissait le commerce de blé à l’époque. La France nous imposait des pratiques contraignantes d’où la cessation des achats des récoltes de blé par anticipation qui fut à l’origine de la mort de Hamouda Pacha et son ministre, cité plus haut. Je souligne qu’à l’époque la souveraineté de la Tunisie n’était pas factice, elle était réelle et s’appuyait sur des traités de paix et parfois elle s’arrogeait son plein droit de déclarer la guerre si elle se sentait menacée. Dans mon roman je relate deux même trois guerres, une avec des corsaires du levant à Tripoli ensuite avec les Sardes et Gênes, l’autre avec les algériens. Évidemment c’est des événements qui ont eu lieu et que je relate d’après des sources historiques avérées.

A.H : Sans vouloir être indiscret. Votre naissance à la littérature est arrivée tardivement. Est-ce également voulu ? Comment écrivez-vous et quels sont vos modèles littéraires ?

Sofiane Ben M’rad : Je suis journaliste de formation et donc l’écriture ne m’est pas étrangère. Il est vrai que j’arrive un peu tard sur la scène littéraire pour différentes raisons, à commencer par celle d’ordre professionnelle, qui ne me laissait pas beaucoup de temps. Aujourd’hui j’ai plus de temps pour m’adonner à l’écriture et je vous garantis que je rattraperais le temps perdu en fournissant d’autres projets littéraires. Certains sont en gestation d’autres déjà écrits et terminés en vue d’être édités à la rentrée si Dieu le veut. Chaque ouvrage me prend beaucoup de temps à cause du travail de recherche que j’effectue en amont. J’écris sur mon ordinateur toujours accompagné de mes notes que je retranscris sur mes cahiers. Mes notes je les prends continuellement, suite à une conversation, une rencontre ou des constatations suite à des voyages car je voyage souvent, ou une flânerie. La question mystique m’interpelle et je me rends compte qu’à chacun de mes écrits cette question revient souvent en fond d’écriture. N’oubliez pas lorsque mon livre est paru cette année, j’avais déjà 68 ans, cela pour dire que chaque livre est le fruit de 35 voire 40 ans de lecture et le résultat d’une longue, très longue réflexion sur chaque sujet.

A.H : Que pensez-vous du paysage littéraire tunisien ? Vous inscrivez-vous dans une école ou avez-vous des références locales ?

Sofiane Ben M’rad : Outre des essayistes tels que Hichem Djaït, Youssef Seddik, Sophie Bessis, Héla Béji ou Mohamed Talbi, je n’ai pas encore eu de vraies connaissances avec la littérature tunisienne. Mes références littéraires sont hétéroclites, plus tournées vers les écrivains occidentaux et autres tels que René Guénon, Céline, Dostoïevski, Tolstoï, Marx, Abou el-Ala al-Maari, Ibn Rochd (traduits), Maïmonide, Sade, Tocqueville, Murakami, etc. J’ai une connaissance également assez approfondie sur les penseurs et écrivains soufis et d’autres moins connus qui sont des kabbalistes et autres écrivains ésotériques de tout ordre. Cela pour une raison simple. J’ai fait mes études secondaires au Lycée Carnot et donc issu du système de la mission française. Malheureusement au petit lycée pour les études primaires et plus tard au secondaire nous n’avons pas reçu la formation nécessaire pour aborder les textes en arabe pour ainsi partir à la découverte d’écrivains tunisiens. Je rappelle que j’appartiens pourtant à une famille d’érudits Zeitouniens qui réunit des Moudarrés, des imams des muftis et des Cheikhs el Islam, des doctes de la littérature arabe, ce qui n’est malheureusement pas mon cas. Évidemment j’ai abordé la littérature arabe assez tard m’intéressant à cette civilisation que je mets en haut de l’échelle de l’histoire humaine par son apport et sa vulgarisation des sciences et des connaissances. Je ne fais partie d’aucune école, sinon celle des récentistes mais qui n’est pas littéraire. Cette école remet en cause notre chronologie et ses datations et notre histoire universelle qui n’est pas si ancienne. Vous retrouverez souvent dans mes écrits quelques clins d’œil, annotations et réflexions sur le récentisme.

A.H : Envisagez-vous une suite à Tunis Arkana ? Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Sofiane Ben M’rad : Actuellement je travaille sur une saga sur l’histoire de ma famille qui je pense ne me prendra encore pas mal de temps. Par ailleurs je viens de terminer un roman sur un sujet assez épique qui mêle peinture, ésotérisme et société occulte je n’en dirais pas plus, sa sortie est prévue en octobre 2026. Il y’aura probablement une suite à Tunis ARKANA qui portera sur l’histoire de la lutte nationale. Je pense que ça pourrait être un sujet intéressant qui vaut la peine d’être traité même si je prétends qu’il n’a jamais fait l’objet d’une approche sérieuse sur le fond. L’histoire officielle n’est pas celle de notre véritable passé. Beaucoup d’événements sont occultés d’où parfois une schizophrénie générale inexpliquée quant à la lecture des événements qui ont suivis l’indépendance. Nous avons enfoui des vérités qui finiront par sortir de toute façon. Plus nous différons cette relecture, plus notre mémoire s’altère, rongée par un oubli aux effets insidieux, qui entrave la marche vers l’apaisement et le progrès. À force de récits tronqués, l’histoire officielle a appris aux Tunisiens à se détourner de leur propre passé, sans percevoir qu’en le rejetant, ils en venaient à se renier eux-mêmes. Le danger est profond : une société qui doute de ses racines vacille et peine à se retrouver. Pourtant, toute prospérité véritable naît d’un regard apaisé sur ce qui fut une réconciliation intime et collective, où chacun peut enfin embrasser son histoire avec fierté, sans honte ni reniement.

A.H : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit en d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Sofiane Ben M’rad : Si je devais recommencer ce roman, je ne changerais rien, convaincu de la véracité et du message de mon texte. Me réincarner en un mot c’est difficile à dire mais le mot CROIRE, “imen” en arabe me conviendrait. L’arbre, évidemment je choisirais l’olivier étant moi-même producteur d’huile d’olive, c’est un arbre que je chéri beaucoup et qui est planté pour durer et puis il est l’arbre symbole de mon pays. L’animal, je choisirai le loup dans hésitation pour son caractère noble et ce qu’il incarne, d’ailleurs il a un rôle important dans Tunis ARKANA !

Aymen Hacen
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Critique littéraire & Poète
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Aymen Hacen : poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire tunisien d'expression française. Responsable de la rubrique « Les Jeudis littéraires » de Souffle inédit