« Les modernités de Voltaire » : retour sur un colloque à Sousse

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@ Aymen Hacen

À Sousse, les 16 et 17 avril 2026, un colloque international a rouvert les lectures de Voltaire « Les modernités de Voltaire ».

Compte rendu sur le colloque « Les modernités de Voltaire » à Sousse : analyse et enjeux

Par Lobna Abdaoui

Le colloque international « Les modernités de Voltaire », tenu les 16 et 17 avril 2026 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sousse, s’est imposé comme un moment scientifique de haute tenue, où la figure de Voltaire fut interrogée dans toute sa complexité, entre héritage des Lumières, tensions critiques et réappropriations contemporaines.

Dès l’ouverture, les allocutions officielles ont inscrit la rencontre sous le signe d’une réflexion exigeante sur la modernité, entendue non comme un bloc homogène, mais comme un champ de forces contradictoires. Les différentes séances ont ainsi déployé une pluralité d’approches — philosophiques, littéraires, esthétiques et politiques — qui ont permis de revisiter l’œuvre voltairienne à nouveaux frais.

La première journée a été marquée par une interrogation sur l’invention de l’intellectuel moderne, où Voltaire apparaît comme une figure fondatrice d’un engagement critique articulant raison et intervention dans l’espace public. Les communications ont souligné à la fois la puissance émancipatrice de cette posture et ses tensions internes, notamment dans son rapport à la science, au théâtre et à la théologie.

Les séances suivantes ont approfondi ces questionnements en explorant la dimension théologique de Voltaire, son esthétique de la clarté, ainsi que ses pratiques intellectuelles. Une attention particulière a été accordée à la manière dont l’auteur de Candide articule goût, ironie et efficacité discursive, confirmant son rôle dans la constitution d’une modernité littéraire fondée sur la lisibilité et l’impact.

La deuxième journée a élargi la perspective en examinant les réécritures contemporaines de Voltaire, notamment autour de Candide, ainsi que les enjeux de justice, de tolérance et de critique des violences. Ces communications ont montré combien la pensée voltairienne demeure un outil critique opératoire pour penser notre présent, tout en étant soumise à des relectures parfois inattendues, notamment dans les champs du genre, du corps et des représentations culturelles.

À ce titre, la communication de Madame Salsabil Gouider, autrice d’une thèse de doctorat sur Théophile Gautier, a été d’une grande richesse, puisque, d’une approche stylistique portant sur la figure de l’ellipse dans Candide, elle est parvenue à des conclusions poétiques et idéologiques d’un grand intérêt, révélant la téléologie de l’œuvre de Voltaire qui, comme tout l’indique, devait aboutir à la Révolution de 1789.

C’est toutefois lors de la septième séance, consacrée aux relectures contemporaines, que le colloque a connu l’un de ses moments les plus marquants. L’intervention du Dr Aymen Hacen, intitulée « Voltaire vs Joseph de Maistre : modernité, antimodernité et héritage critique », a constitué un véritable point d’orgue, tant par sa rigueur intellectuelle que par sa dimension performative.

Dans une communication solidement construite, le Dr Hacen a proposé une relecture dialectique de la modernité voltairienne, en la confrontant à deux figures critiques majeures : Joseph de Maistre et Charles Baudelaire.

Son propos s’est articulé autour de trois moments essentiels. Il a d’abord mis en lumière la modernité de Voltaire comme puissance critique, fondée sur la confiance dans la raison et sur une écriture engagée visant à combattre l’intolérance et l’arbitraire. Cette première partie a rappelé combien Voltaire invente une forme d’intervention intellectuelle qui préfigure la figure moderne de l’écrivain engagé.

Dans un deuxième temps, l’analyse s’est déplacée vers l’antimodernité maistrienne, envisagée non comme une simple réaction conservatrice, mais comme une pensée lucide des limites de la raison. En insistant sur le rôle du sacré, de la tradition et du tragique, Joseph de Maistre apparaît comme celui qui dévoile les impensés de la modernité voltairienne.

Enfin, la troisième partie a proposé une lecture subtile de Baudelaire, présenté comme celui qui radicalise la modernité en la retournant contre elle-même, en substituant au paradigme du progrès une esthétique du spleen, du mal et de l’ambivalence.

Mais au-delà de la qualité intrinsèque du contenu, c’est la mise en scène de la communication qui a profondément marqué l’auditoire. Par une diction maîtrisée, un sens aigu du rythme et une capacité rare à incarner la pensée, le Dr Hacen a su transformer son intervention en véritable performance intellectuelle. Le propos, loin de se réduire à une lecture académique, s’est déployé comme une dramaturgie du concept, rendant sensibles les tensions entre modernité et antimodernité.

Ce parti pris a produit un effet immédiat sur le public. Comme l’a souligné avec humour et justesse le président de la séance, le Professeur Prince Kouacou, cette intervention a littéralement « réveillé le public de la sieste », redonnant à la fin du colloque une intensité inattendue. Loin d’être une simple anecdote, cette remarque témoigne de l’impact réel d’une parole capable de conjuguer exigence scientifique et puissance expressive.

En définitive, ce colloque aura confirmé que Voltaire demeure une figure profondément actuelle, non pas tant par les certitudes qu’il incarne que par les débats qu’il continue de susciter. La communication du Dr Aymen Hacen, en particulier, a illustré avec éclat cette actualité vivante, en montrant que la modernité ne se comprend pleinement qu’à travers ses propres contestations.

Ainsi, entre érudition, confrontation des idées et moments de grâce intellectuelle, « Les modernités de Voltaire » aura-t-il été bien plus qu’un simple rassemblement académique : un espace de pensée en acte, où la tradition critique s’est réinventée sous les yeux mêmes de ceux qui la font vivre.

Cette nouvelle prouesse du Laboratoire de recherches Écoles et Littératures, dirigé, au sein de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sousse, par le Professeur Nizar Ben Saad, lui-même éminent dix-huitièmiste, auteur de nombreux ouvrages dont Machiavel en France, des Lumières à la Révolution (L’Harmattan, 2007) et Les représentations des rapports entre le Nord et le Sud dans la France des Lumières : 1748-1789 (CIPA, Belgique, 2013), montre que l’Université tunisienne se porte bien et que la recherche a de beaux jours devant elle.

Jeunes et moins jeunes, les chercheurs tunisiens, en sollicitant leurs pairs des pays frères et amis, incarnent cet idéal de savoir et d’ouverture, ce besoin substantiel de faire en sorte que la langue, la littérature et civilisation françaises soient un véritable bien, une vraie richesse infinie dont le but consiste à semer pour cultiver.

Par Lobna Abdaoui
Étudiante en 1ère année de thèse
Laboratoire Ecole et Littératures
FLSH de Sousse
Aymen Hacen
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.