Dans le recueil de Francesco Giusti traduit de l’italien par Mauro Bianchi, la poésie met la langue à l’épreuve. Le poème devient un espace instable où la langue vacille et redéfinit l’acte de lire.
Dans l’ombre de la langue : Francesco Giusti & Mauro Bianchi, ou l’épreuve du poème
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il y a des livres qui ne se lisent pas : ils déplacent la lecture elle-même, la désorientent, la reconduisent à son point d’origine — là où comprendre n’est plus un acquis, mais une expérience. Quand les ombres se détachent du mur , de Francesco Giusti, traduit de l’italien par Mauro Bianchi, paru en juin 2025 aux Éditions du Canoë appartient à cette famille rare d’ouvrages qui mettent en crise la langue pour mieux en révéler la profondeur.
Tout commence par une évidence que la préface du philosophe Giorgio Agamben formule avec une précision souveraine : « Une sorte de bilinguisme est consubstantiel à la poésie italienne ». Mais ce bilinguisme, chez Giusti, n’est pas un fait linguistique parmi d’autres ; il est une condition ontologique de l’écriture. Entre le dialecte vénitien et l’italien, il ne s’agit pas de passer, mais de demeurer dans l’intervalle — cet espace instable où chaque langue devient la limite de l’autre.
C’est dans cet entre-deux que se joue l’acte poétique. Et c’est là aussi que la traduction devient décisive.
La langue en défaut
La poésie de Giusti ne construit pas : elle défait. Elle ne produit pas du sens : elle en éprouve la fragilité. Agamben parle à juste titre d’un « effondrement des liens grammaticaux », d’une écriture « asyntaxique » où la compréhension « relève du miraculeux ».
Ce n’est pas une formule critique : c’est une expérience de lecture. Le texte avance par ruptures, incises, déplacements — comme si la phrase, incapable de se soutenir elle-même, devait sans cesse se réinventer. Dans « Dissertant dans ma chambre sur le seuil d’un hiver qui vient », l’objet même du discours vacille :
« Celui-ci est l’objet dont je parle
et celle-ci est la couleur de l’objet dont je parle,
et celle-ci sa forme qui prend forme
dans les mots que j’emploie pour parler d’elle
ici dans l’espace dans lequel, avec précaution,
je les place. » (p. 21)
Nommer ne stabilise rien. Au contraire, la nomination ouvre un abîme. L’objet se dissout dans les mots qui prétendent le saisir. La langue cesse d’être un instrument : elle devient le lieu d’une crise.
Traduire l’instable
C’est ici que l’entretien avec Mauro Bianchi prend toute sa portée. Ce que le traducteur y décrit — et que nous essayons de faire apparaître avec finesse —, c’est une pratique de la traduction qui renonce à toute illusion de transparence. Traduire Giusti, ce n’est pas clarifier : c’est accompagner une opacité.
Il y a, dans ce geste, une éthique rigoureuse : ne pas combler les blancs, ne pas réparer les fractures, ne pas rendre fluide ce qui résiste. Traduire devient alors une forme d’attention extrême, presque ascétique, au texte.
Dans « Traces », cette tension se condense en une image minimale : « Je l’habiterai et je le défendrai mon coin étroit. »
Or, ce « coin étroit », n’est-il pas la langue elle-même — ou plutôt ce qu’il en reste lorsque toute prétention à la maîtrise s’effondre ? Le traducteur n’élargit pas cet espace : il le protège. Il en assume l’exiguïté, la précarité, la justesse.
Le mot comme chose
Une des conséquences les plus troublantes de cette écriture est la disparition progressive de la frontière entre les mots et les choses. Sans doute Agamben a-t-il raison de parler d’une « confusion surprenante entre les mots et les choses ».
Dans cette poésie, le mot n’est plus un signe : il est une présence. Isolé, arraché à la syntaxe, il devient presque matériel — une sorte d’objet sonore ou visuel.
Ainsi, dans « Poésie statique horizontale », lisons-nous :
« Le domaine de l’affection où se meut
une lame de lumière, une voix
libérée des mots
se fait écoute intime
murmure de l’ombre
du vase de fleurs dont les fleurs
sont l’ombre même
qu’il accroche au mur
avec une punaise » (p. 29)
Paradoxe radical : la voix advient dans la déliaison du langage. Ce que la poésie cherche, ce n’est pas l’expression, mais une forme d’écoute antérieure aux mots, comme si parler devait d’abord passer par une désappropriation du langage.
Une poétique de l’appel
Dès lors, une question se pose, qu’Agamben formule explicitement : « Mais qu’appelle cette poésie ? »
Elle n’appelle ni un lecteur, ni un avenir. Elle s’adresse à ce qui, en l’homme, est toujours en train de disparaître. À un reste, à une trace, à une ombre.
Il y a dans cette écriture une fidélité paradoxale au passé — non pas au passé historique, mais à ce que l’on pourrait appeler, avec Agamben, un « passé éternel ». Et c’est un passé qui n’est jamais derrière nous, mais qui insiste, qui demande, qui appelle.
C’est pourquoi cette poésie est à la fois obscure et profondément adressée. Elle ne communique pas : elle convoque.
Traduction comme dialogue
Ce que notre entretien avec Mauro Bianchi met, du moins essaye de mettre en lumière avec une rare justesse, c’est que la traduction, ici, n’est pas une opération secondaire. Elle est constitutive de l’œuvre.
Giusti écrit entre les langues ; Bianchi traduit dans cet entre. Il ne s’agit pas d’un transfert, mais d’un dialogue silencieux — d’une écriture à deux voix, où la seconde ne vient pas après la première, mais avec elle.
Traduire, dans ce contexte, revient à prolonger le geste poétique lui-même : maintenir ouverte la tension entre les langues, préserver leur irréductibilité, leur écart.
Habiter l’ombre
Le titre du recueil prend alors tout son sens. Ces « ombres » qui « se détachent du mur », ce sont les mots lorsqu’ils cessent d’adhérer au réel. Des mots devenus autonomes, flottants, presque inquiétants.
Mais c’est dans cette séparation que se joue la possibilité du poème.
Car si la langue vacille, elle ouvre aussi un espace. Un espace fragile, incertain, mais habitable. Et Giusti d’écrire lumineusement :
« Quand tout est une lumière
qui au fond du brouillard vacille
au fond tout prend
une autre forme. Quand tout
devient incertain puis s’effondre
tout dans un paysage nouveau se tasse. » (« Monter d’un pas fatigué », p. 39)
Cette « autre forme », la poésie ne la donne pas : elle en indique la possibilité.
Et Mauro Bianchi, quant à lui, en philosophe féru de poésie, en propose une leçon exigeante : traduire, ce n’est pas réduire l’ombre. C’est apprendre à y voir.
Francesco Giusti, Quand les ombres se détachent, traduction de l’italien et du vénitien par Mauro Bianchi, préface de Giorgio Agamben, édition bilingue, Paris, Édition du Canoë, parution le 6 juin 2025, 144 pages, 16 euros.




