Shereen Ahmed invitée de Souffle inédit

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@ Shereen Ahmed 

De Broadway au Grand Musée Égyptien, Shereen Ahmed avance entre musique, théâtre et héritage culturel. Dans cet entretien accordé à Souffle inédit, elle revient sur son parcours, son lien avec l’Égypte et les rêves qui continuent de guider son chemin.

Shereen Ahmed « Je ne suis pas à moitié, je suis entière »

Entretien conduit par Rami Jamoussi

Actrice et chanteuse égypto-américaine, Shereen Ahmed compte aujourd’hui parmi les voix montantes de la scène musicale américaine. Révélée à Broadway dans My Fair Lady, où elle devient la première artiste d’origine égyptienne à incarner Eliza Doolittle dans une grande production américaine, elle construit un parcours singulier entre théâtre, musique et questionnements autour de l’identité et de l’appartenance.

R.J : Pouvez-vous nous parler de votre parcours et des moments qui ont marqué votre chemin jusqu’à aujourd’hui ?

Shereen Ahmed : Mon parcours s’est construit d’une manière assez inattendue. Après mes études en droit pénal, j’ai annoncé à mes parents que je voulais finalement devenir actrice. Je crois que c’est le genre de phrase qui peut vraiment surprendre une famille ! haha ! Mais leur réaction m’a beaucoup marquée. Ils m’ont dit : « Avoir un rêve est déjà une chance. » Cette phrase ne m’a jamais quittée.
À partir de ce moment-là, j’ai compris qu’il fallait aller au bout de ce que l’on ressent profondément, avec honnêteté et engagement. Un jour, j’ai décidé de tenter ma chance lors d’une audition ouverte pour un spectacle qui est ensuite devenu mon premier projet à Broadway. Je n’avais ni expérience professionnelle, ni véritable formation, mais quelqu’un a vu quelque chose en moi et m’a donné ma chance.
Ce moment a complètement changé ma vie. Depuis, je n’oublie jamais ce que cela représente d’être soutenue au moment où l’on doute encore de soi-même. C’est aussi pour cela qu’aujourd’hui, j’essaie à mon tour d’encourager et d’aider les autres dès que je le peux. Je pense qu’on avance mieux quand on tend la main autour de soi.

Shereen Ahmed 
@ Shereen Ahmed

R.J : Après des études en sociologie et en anthropologie, comment êtes-vous venue à la musique et à la scène ?

Shereen Ahmed J’ai étudié le droit pénal parce que je n’ai jamais vraiment pensé qu’une carrière dans le spectacle pouvait être possible pour moi. Pendant mes études, je faisais du théâtre communautaire à côté, et je prenais aussi des cours de chant, de danse et d’interprétation. Je m’étais un peu créé mon propre petit parcours de comédie musicale.

Lors de mon dernier semestre, j’ai fait un stage avec l’équipe de médecine légale du tribunal de la ville. Et je me souviens très bien qu’au premier jour, j’ai eu cette pensée soudaine : « Oh mon Dieu… je suis une actrice. » C’était à la fois une énorme remise en question et un immense soulagement.

D’un côté, j’avais l’impression d’avoir passé quatre ans dans une voie qui n’était peut-être pas la mienne. Mais avec le recul, je me rends compte que toutes ces expériences nourrissent aujourd’hui mon travail sur scène. J’ai rencontré des personnes et découvert des réalités que je n’aurais jamais connues autrement. Je pense qu’on ne peut pas raconter la vie sans l’avoir vraiment vécue.

R.J : Durant votre jeunesse, y a-t-il un(e) chanteur(se) qui a particulièrement marqué votre sensibilité artistique ?

Shereen Ahmed : Je resterai toujours fascinée par Céline Dion. C’est ma plus grande inspiration artistique. J’aime aussi énormément Ella Fitzgerald et Édith Piaf, qui sont des figures immenses pour moi. En ce moment, j’écoute beaucoup Naïka. Je trouve qu’elle apporte quelque chose de vraiment singulier à l’industrie musicale.

Mais j’ai toujours pensé que les plus grandes sources d’apprentissage sont partout autour de nous. Ma sensibilité artistique est autant nourrie par des artistes que j’admire depuis toujours que par les équipes musicales extraordinaires avec lesquelles j’ai eu la chance de travailler. J’aime apprendre des autres artistes, même lorsque leurs parcours sont très différents du mien.

R.J : Quelle place la musique occupe-t-elle dans votre vie aujourd’hui ?

Shereen Ahmed : La musique est pour moi une manière d’exprimer tout ce que je ne parviens pas à dire par les mots. Elle touche à quelque chose de profond. C’est une expérience presque spirituelle, aussi bien lorsque je chante que lorsque j’écoute.
J’écoute absolument de tout : je peux passer d’un morceau country à du R&B, puis à du jazz. Cela suffit à transformer complètement mon humeur et mon énergie. Chez moi, je chante presque tout le temps, je pense que ça doit parfois fatiguer mon mari ! haha. Je ne m’en rends même pas compte !
La musique m’a aussi permis de vivre des moments que je n’aurais jamais imaginés. Grâce à elle, j’ai rencontré des personnes venues de partout, découvert des lieux où je ne pensais jamais chanter un jour, et partagé la scène avec des artistes que j’écoutais et admirais depuis longtemps. Quand j’y repense, je me sens vraiment chanceuse d’avoir vécu tout cela.

Shereen Ahmed
@ Shereen Ahmed

R.J : Vous avez grandi entre deux cultures. Où situez-vous aujourd’hui votre territoire artistique ?

Shereen Ahmed : C’est une question vraiment intéressante. J’ai longtemps perçu le fait de grandir entre deux cultures comme à la fois un avantage et un inconvénient. Un avantage, parce que j’avais accès à deux univers riches et magnifiques ; un inconvénient, parce que je ne me sentais jamais complètement à ma place dans l’un ou dans l’autre. J’étais constamment entre les deux, jamais assez ceci ou assez cela, et je faisais tout pour essayer de correspondre. J’avais l’impression d’être toujours “à moitié” quelque chose. Aujourd’hui, je vois les choses autrement : c’est devenu une forme de super pouvoir. Cette position intermédiaire me permet de tracer ma propre voie et m’offre un regard singulier en tant qu’artiste. Je ne suis pas « moitié‑moitié », je suis entière. Il m’a fallu du temps pour en arriver là.

R.J : En quoi cette double appartenance nourrit-elle votre regard et votre travail ?

Shereen Ahmed : Mon double héritage a toujours façonné ma vie. J’ai parfois pensé qu’il serait plus simple d’essayer de me conformer, comme si cela rendait mon identité plus facile à appréhender. Aujourd’hui, au contraire, je célèbre pleinement toutes les dimensions qui me composent, et cela nourrit des échanges beaucoup plus nuancés avec les équipes artistiques autour des questions d’identité et de narration. Le fait d’être présente dans ces espaces, de contribuer à élargir les récits et les représentations, a pour moi une véritable portée.

R.J : Vous avez chanté à la cérémonie d’ouverture du Grand Musée Égyptien. Comment avez-vous réagi en apprenant la nouvelle, et comment avez-vous vécu cette expérience ?

Shereen Ahmed : Quand j’ai appris que j’allais chanter à l’ouverture du Grand Egyptian Museum, j’ai été profondément émue. J’ai eu l’impression que tout ce que j’avais construit me ramenait enfin chez moi. Il y avait toujours eu en moi ce sentiment d’un morceau manquant. Une grande partie de ma famille vit en Égypte, et j’ai toujours rêvé d’y retourner pour me reconnecter à mes racines.

La préparation de la cérémonie était intense, avec une multitude d’éléments à coordonner, et je me suis entièrement consacrée au travail pour être prête. Je me souviens d’être sur scène, en plein milieu de ma performance, et de me répéter intérieurement : « Tu es là. Tu y es arrivée. Tu es là. » C’était d’une intensité presque irréelle, une sensation hors du temps. Rien que d’y penser, l’émotion me revient. Tout l’amour reçu après la cérémonie a été profondément touchant. Je me sens incroyablement chanceuse d’avoir vécu un tel moment, et c’est un honneur que je ne considérerai jamais comme acquis.

Shereen Ahmed
@ Shereen Ahmed

R.J : Vous avez incarné Eliza Doolittle. Qu’est-ce que ce rôle a représenté pour vous ?

Shereen Ahmed : Eliza a changé ma vie. Avoir la chance de l’interpréter à Broadway a complètement transformé ma carrière, et je lui en serai toujours reconnaissante. Mais au-delà de ça, ce personnage m’a appris qu’on n’a pas besoin d’attendre la permission de quelqu’un pour changer sa vie ou aller vers ce que l’on veut vraiment.
Eliza est ambitieuse, passionnée, extrêmement intelligente. Elle n’a pas peur de défendre ce qu’elle pense juste… ni de défendre sa propre place. Je me souviens de la pression que je ressentais au début, parce qu’il y avait eu tant d’Elizas incroyables avant moi. Mais le fait de la jouer chaque soir m’a aussi appris à rester fidèle à moi-même.
Elle m’a montré qu’on peut tous avoir un impact, à partir du moment où l’on apprend à faire confiance à sa propre voix et à être sincère avec les autres. Je pourrais parler de ce rôle pendant des heures tellement il m’a apporté. Je serai toujours reconnaissante envers Eliza.

R.J : Qu’est-ce qui guide le plus votre parcours aujourd’hui ?

Shereen Ahmed : J’essaie toujours d’aller un peu plus loin et de sortir de ma zone de confort. D’une certaine façon, je suis souvent attirée par les rôles ou les spectacles qui me font un peu peur, ceux qui me poussent à grandir et à évoluer comme artiste. J’aime les défis, que ce soit travailler un texte difficile ou construire une scène complexe avec un auteur. Ce sont souvent ces projets-là qui me rendent la plus heureuse.
Quand une chanson me touche vraiment, je sais tout de suite que j’ai besoin de la chanter. Je trouve toujours une manière de me l’approprier. Je n’ai pas envie de refaire simplement ce qui existe déjà. Si je reprends une chanson ou un spectacle, il faut que cela résonne avec le moment présent et que ça ait un vrai sens pour moi.
Et puis, il y a les personnes avec qui je travaille. C’est essentiel. Je n’ai jamais été une artiste qui aime avancer seule. J’adore le travail d’équipe. J’ai eu la chance de collaborer avec des gens incroyablement talentueux, et je pense que finir un projet en ayant appris des autres et grandi grâce à eux, c’est l’une des plus belles choses dans ce métier.

Shereen Ahmed
@ Shereen Ahmed

R.J : Quels sont vos projets en cours, et que souhaitez-vous explorer prochainement ?

Shereen Ahmed : En ce moment, je travaille sur mon propre spectacle, qui explore ma vie et la question de l’identité et de l’appartenance. C’est très personnel, très brut, et c’est drôle. Drôle parce que c’est universel. J’ai une équipe formidable autour de moi et nous sommes en train de créer quelque chose de vraiment unique.
En parallèle, je travaille dur pour construire un projet en Égypte, et je pense que le public va trouver ça très excitant. Après avoir performé au GEM l’an dernier, j’ai compris à quel point jouer en Égypte était profondément épanouissant pour moi. Je cherche donc d’autres opportunités dans la région. Je ne peux pas tout révéler pour l’instant, mais j’espère pouvoir me produire à nouveau en Égypte d’ici un an. Je veux continuer à travailler dans toutes les formes d’art : cinéma, télévision, comédie musicale, théâtre, concerts, musique. Je veux faire davantage de télévision et de cinéma, pour incarner des personnages d’une manière totalement différente de ce que les gens attendent de moi. Il y a quelque chose de libérateur dans le fait d’incarner un personnage complexe, nuancé, exigeant. Et puis j’espère sortir un album et collaborer avec des artistes qui m’inspirent et me bousculent. Je veux aussi soutenir d’autres artistes en produisant leur travail.
La liste est longue !  Mais je reste ouverte à toutes les possibilités et à toutes les opportunités qui se présentent.

R.J : Quel est aujourd’hui votre rêve le plus cher en tant qu’artiste ?

Shereen Ahmed : Mon plus grand rêve aujourd’hui, c’est de construire une carrière qui dure. J’aimerais être reconnue comme une artiste qui fait des choix sincères, aussi bien dans les rôles qu’elle accepte que dans les histoires qu’elle raconte, tout en soutenant des causes qui lui tiennent vraiment à cœur.
Si, à travers mon travail, je peux créer des moments qui touchent profondément les gens et qui restent avec eux, alors je pense que j’aurai réalisé mon plus grand rêve.

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RAMI JAMOUSSI
Founder & Publishing Director
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Journaliste culturel, fondateur et directeur de publication de Souffle inédit.