Dans cet entretien, Abdelhamid Larguèche évoque la mémoire oubliée, la littérature et les tabous raciaux en Tunisie, à travers son roman et son regard d’historien.
Entretien avec Abdelhamid Larguèche à l’occasion de la parution de La Voix de la braise
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
A.H. : Après avoir restitué une mémoire occultée, pensez-vous que la littérature peut aujourd’hui influer sur la conscience sociale en Tunisie, ou demeure-t-elle cantonnée à un cercle restreint de lecteurs ?
Abdelhamid Larguèche : Je ne crois pas que la littérature ait vocation à « influer » directement, comme on agirait sur un levier. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt qu’elle insiste. Elle ne change pas les lois, ne renverse pas les rapports de force. Mais elle installe une petite fissure dans les évidences. Or, les évidences, en Tunisie comme ailleurs, sont souvent des silences organisés. La littérature ne rejoint peut-être qu’un cercle restreint, mais un cercle restreint n’est pas un cercle mort. Il peut devenir un relais. L’histoire nous apprend que les transformations profondes commencent rarement par des foules. Elles commencent par une phrase, un livre, une voix que quelqu’un, quelque part, ne peut plus ignorer. Je ne fais pas de la littérature un instrument. J’en fais un geste. Le reste ne m’appartient pas.
A.H. : Le personnage de Samba/Moussa est traversé par une dépossession radicale. Peut-on dire que l’écriture elle-même est, pour vous, une manière de « restituer un nom » à ceux qui en ont été privés ?
Abdelhamid Larguèche : Oui, mais à une condition : il ne s’agit pas de restituer un nom au sens de l’état civil. Ce serait une illusion, et une illusion parfois arrogante. Je ne peux pas rendre à Samba ce que l’histoire lui a pris. Personne ne le peut. Ce que je peux, c’est « ne pas ajouter mon silence au sien ». L’écriture, ici, n’est pas une réparation, elle serait impuissante à l’être. Elle est une reconnaissance : je dis que cet homme a existé, qu’il a souffert, qu’il a aimé, qu’il a transmis quelque chose sans le savoir. Restituer un nom, c’est peut-être simplement refuser qu’il disparaisse une seconde fois. C’est une forme modeste de fidélité. Et la fidélité, quand on ne peut pas rendre justice, suffit à faire tenir un monde.
A.H. : Dans quelle mesure votre travail d’historien a-t-il été mis en crise par l’écriture romanesque ? Avez-vous découvert, en écrivant, des vérités que l’histoire ne vous avait pas permises d’approcher ?
Abdelhamid Larguèche : Pas des vérités. Des « épaisseurs ». L’histoire travaille sur des traces, des documents, des séries. Elle est indispensable, mais elle laisse parfois sur le bord de la route ce qui ne s’archive pas : la honte d’un regard, la violence d’un silence, la manière dont une mère transmet à son fils une peur qu’elle ne nomme pas. En écrivant, j’ai senti que je touchais à ce que l’historien en moi ne peut pas légitimement dire. Non pas parce que ce serait faux, mais parce que ce serait hors méthode. Le roman m’a permis d’entrer dans des territoires que l’histoire doit respecter mais ne peut pas habiter. Ce n’est pas une crise de l’histoire. C’est une libération de la littérature. Et cette libération m’a appris une chose : il y a des passages du réel que seule la fiction peut approcher sans les trahir.
A.H. : La question raciale, encore largement taboue dans notre pays, traverse votre roman en filigrane. Pensez-vous que la société tunisienne est prête à affronter pleinement cette part de son histoire ?
Abdelhamid Larguèche : Je ne sais pas si une société est « prête ». La « préparation » est une notion pédagogique, pas historique. Les sociétés affrontent ce qu’elles ne peuvent plus éviter. Parfois par la violence, parfois par le déni prolongé, parfois par des gestes culturels qui précèdent la prise de conscience politique. Mon roman n’est pas un réquisitoire. Il ne dit pas « vous devez ». Il dit « cela a eu lieu, et cela continue de travailler nos vies, nos corps, nos hiérarchies invisibles ». Je crois que la Tunisie n’en est pas au même point sur cette question que sur d’autres. Mais le tabou n’est jamais éternel. Il suffit que quelqu’un prononce les mots à voix haute, sans agressivité, sans complaisance, et le tabou commence à se fissurer. Le roman peut faire cela : parler là où on ne parle pas encore. Le reste viendra, ou pas. Mais le silence, lui, ne viendra plus de mon côté.
A.H. : Le motif du « sanctuaire noir » est central. Existe-t-il encore aujourd’hui, selon vous, des formes contemporaines de ces espaces de mémoire clandestine ?
Abdelhamid Larguèche : Oui, mais elles ont changé de visage. Le sanctuaire noir, dans le roman, est un lieu réel et symbolique : un espace hors de l’espace officiel, où une mémoire interdite continue de circuler par des chemins de traverse. Aujourd’hui, ces sanctuaires sont parfois numériques, parfois intimes, souvent fragiles. Ce peut être une page Facebook tenue par des descendants d’esclaves, une archive familiale conservée dans une boîte à chaussures, un récit transmis à voix basse, un tatouage, une chanson, une recette. Partout où le pouvoir ne regarde pas, ou ne veut pas voir, la mémoire invente ses propres géographies. Le sanctuaire noir n’a pas disparu. Il s’est simplement déplacé. Et il continue d’abriter ce que l’histoire officielle ne sait pas faire avec : la braise.
A.H. : Enfin, la braise, métaphore majeure du roman est-elle pour vous une image de résistance, de transmission, ou de transformation ?
Abdelhamid Larguèche : Les trois à la fois, mais pas de la même manière. La braise n’est pas une flamme. Elle ne brûle pas, elle atteste. Elle ne consume pas, elle persiste. La braise, c’est ce qui reste après le passage du feu, et qui peut, si on souffle dessus, le ranimer. Pour moi, elle est d’abord une image de « transmission silencieuse » : ce que les ancêtres laissent sans le dire, ce que les enfants reçoivent sans le comprendre. Mais elle est aussi « résistance » : une énergie minimale qui empêche l’extinction totale, même dans l’humiliation. Et elle est, enfin, « transformation » : parce que la braise est un état instable. Elle peut s’éteindre ou se ranimer. Elle n’est jamais définitivement fixée. Le roman entier, peut-être, est une tentative de souffler doucement sur cette braise. Sans certitude qu’elle se rallume. Mais avec la conviction que ne pas souffler serait une trahison.
A.H. : Comptez-vous persévérer dans l’écriture romanesque et littéraire ?
Abdelhamid Larguèche : Oui. Non pas par vocation littéraire au sens où on l’entend parfois — l’écrivain comme état d’exception. Mais par nécessité intérieure. L’écriture romanesque m’a offert une liberté que l’écriture universitaire ne peut pas me donner sans se renier. Ce n’est pas un renoncement à l’histoire. C’est un élargissement de ma responsabilité. Il y a des histoires qui n’attendent pas qu’on les démontre : elles attendent qu’on les raconte. Je ne quitterai pas la recherche. Mais je continuerai d’écrire des récits. Parce que la voix de la braise, une fois qu’on l’a entendue, on ne peut plus feindre de ne pas l’écouter. Et l’écouter, c’est déjà lui répondre. Le reste n’est que forme — mais la forme, quand elle est juste, devient un acte.





