Ouafae Moudni invitée de Souffle inédit

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@ Ouafae Moudni

La journée, elle mesure le monde au millimètre près en tant qu’ingénieure topographe. Le soir, elle s’approprie l’espace à travers la danse orientale. Ouafae Moudni incarne une dualité fascinante où la rigueur scientifique s’entremêle à la liberté du corps.

Ouafae Moudni : de la rigueur de l’ingénierie à la liberté du corps, un manifeste féministe en mouvement

Entretien conduit par Hajar Ouhsine

« Le paradoxe de mon parcours, c’est que plus jeune, je faisais honte parce que je ne savais pas danser… et plus tard, j’ai fait honte parce que je dansais. »

C’est avec cette lucidité teintée d’ironie, qu’Ouafae Moudni raconte son histoire. Aujourd’hui, elle a fait de la danse orientale bien plus qu’une passion : un véritable outil de résistance. Loin des stéréotypes, elle envisage cet art comme un refuge, une méditation en mouvement et un acte profondément militant.

Plongée dans l’univers d’une artiste lumineuse qui bouscule les codes, interroge nos vulnérabilités et nous invite à célébrer la souveraineté du corps féminin.

H.O : Comment la danse orientale est-elle entrée dans votre vie ? Était-ce une passion d’enfance ou une découverte plus tardive ?                   

Ouafae Moudni : C’est un peu un mélange des deux. Tout d’abord, la danse m’a été imposée par ma culture. Je viens d’un village qui s’appelle Mghila, près de Béni Mellal, et là-bas on a coutume de dire : « Zine w lhbal fi Béni Mellal » (la beauté et la folie sont à Béni Mellal).

L’été, les événements phares étaient les mariages, même ceux de cousins très lointains. Je me rappelle que je partais avec ma grand-mère ; elle m’attachait un foulard autour des hanches et me poussait à rejoindre les filles qui dansaient. J’étais d’une grande timidité et, contrairement aux autres filles de la région, je ne savais pas du tout danser. Pourtant, j’étais obligée d’être là et de participer.

Petit à petit, au fil des étés, j’y ai pris goût. Les rires et les chants des femmes ont fini par m’imprégner. En grandissant, je m’y suis mise avec un véritable plaisir. Je tiens d’ailleurs à rendre hommage à ma tante Halima et à ma cousine Hayat, qui m’ont appris les bases de la rekza. Entre tantes et cousines, on se réunissait, on mettait de la musique et on dansait des heures. Jusqu’au jour où l’on a commencé à me réclamer aux mariages, en me qualifiant de « celle qui sait mettre l’ambiance ! ».

Ouafae Moudni invitée de Souffle Inédit
@ Ouafae Moudni

Cela dit, ça restait cantonné à la sphère familiale ; ce n’était pas encore une passion à part entière. Je regardais, fascinée mais avec le sentiment que c’était inaccessible, les scènes de danse orientale dans les films égyptiens. Aux tout débuts de YouTube, je me souviens être tombée sur la vidéo d’une fille qui dansait l’orientale dans sa chambre. Je l’ai montrée à mes parents avec enthousiasme : « Regardez cette danse ! Je veux apprendre à faire pareil. » La réponse de mon père a été sans appel : « Hors de question. En tout cas, pas sous mon autorité. Tu feras ce que tu voudras quand tu pourras te le permettre. ». Le projet est donc tombé aux oubliettes. J’étais toujours heureuse de voir passer une vidéo de danse, mais le rêve s’était éteint.

C’est en arrivant à Paris que je me suis sentie plus libérée. J’ai découvert ces soirées où l’ambiance est assez désinhibée pour que personne ne vous en veuille de monopoliser la playlist avec des chansons orientales. Alors, je me suis remise à danser. Autour de moi, on me disait souvent que j’avais l’air de prendre un plaisir fou. Et c’était vrai !

Quelques années plus tard, mes meilleurs amis, Maja et Alex, m’ont offert un cours chez Yaël Zarca. C’est véritablement là que mon histoire avec la danse a commencé.

Le paradoxe de mon parcours, c’est que plus jeune, je faisais honte parce que je ne savais pas danser… et plus tard, j’ai fait honte parce que je dansais.

Ouafae Moudni invitée de Souffle Inédit
@ Ouafae Moudni

H.O : Vous êtes ingénieure topographe de profession. Comment parvenez-vous à faire cohabiter la rigueur scientifique de votre métier avec la liberté totale qu’exige la danse ?

Ouafae Moudni : Ce sont effectivement deux mondes à part qui coexistent. D’un côté, un monde où je cherche la précision au millimètre, et de l’autre, un monde où je veux occuper tout l’espace.

Je pense que le fait d’exercer un métier d’ingénieure, régi par beaucoup de procédures et laissant moins de place à la créativité, me pousse naturellement à chercher cette dimension dans la danse. En retour, la danse me ressource : elle me permet de rester profondément connectée à ma féminité, ce qui m’aide à m’épanouir dans un milieu professionnel très masculin.

On peut dire que c’est précisément mon métier d’ingénieure topographe qui me pousse vers des horizons plus créatifs. Au fond, on a parfois besoin de contraintes pour savoir pleinement savourer la liberté.

H.O : La danse orientale souffre encore parfois de nombreux clichés (le regard masculin, la réduction à la simple séduction…). Que représente réellement cet art pour vous ?

Ouafae Moudni : Alors, par où commencer ! J’aime l’idée de transformer ce qui est perçu comme une faille en une véritable force (« if it’s a bug, make it a feature »). Et je crois profondément que la seule issue, c’est de traverser l’obstacle (« the only way out is through »).

Si l’on cherche à me réduire à ces clichés, alors j’utiliserai justement cet art pour affirmer mon existence.
Il est vraiment dommage que la danse orientale ait été reléguée dans cette case restreinte de séduction et de sensualité, uniquement destinée à attirer le regard masculin. Pour moi, c’est avant tout un art qui permet de se reconnecter à son corps. C’est une forme de méditation partagée, aussi bien pour la personne qui danse que pour celle qui regarde (s’il y a un public).
C’est mon remède contre le temps qui file à toute allure, entre le métro, le travail et l’interminable liste des choses à faire. C’est un moment suspendu où l’on se pose, où l’on écoute son corps et où on le valorise. Cela permet aussi de développer sa musicalité et d’être pleinement dans l’instant présent, en pleine conscience.

C’est également un symbole de résistance et de libération pour mon corps, qui a souvent été contraint là d’où je viens. C’est un acte profondément féministe, une réappropriation d’un corps objectifié et constamment jugé !

Il y a donc une véritable dimension militante dans ma démarche, à travers les vidéos que je partage et les cours que je donne. J’espère pouvoir transmettre ce message et libérer de nombreuses femmes qui se sentent enchaînées par le poids des attentes et des projections de la société.

Au final, c’est un espace pour exister pleinement. Et peu importe la manière dont les gens perçoivent cela : au fond, on s’en moque, et on s’amuse, surtout.

Ouafae Moudni : de la rigueur de l'ingénierie à la liberté du corps,
Ouafae Moudni : Cours de danse

H.O : En tant qu’artiste qui se produit sur scène, que cherchez-vous à exprimer lorsque vous dansez ? Quel message souhaitez-vous faire passer au public parisien et d’ailleurs ?

Ouafae Moudni : Il n’y a pas forcément de message prémédité. C’est avant tout une démarche personnelle, un travail que je fais pour moi-même. Si le public y est réceptif, c’est un magnifique bonus ! Mais généralement, les deux sont liés : le bien-être et l’alignement avec soi-même sont des émotions très contagieuses.

En réalité, ce que je cherche sur scène, c’est d’aller explorer l’inconfort, d’accepter d’être vulnérable et, littéralement, de danser avec cette vulnérabilité.

Je me produis en public pour me donner du courage. C’est un moyen de me forcer à sortir de ma zone de confort pour relever des défis exigeants, affronter le regard des autres et, in fine, forger ma confiance en moi.

Même si je ne cherche pas à faire passer un message à tout prix, les retours sont extrêmement précieux. Cela me touche profondément quand des spectateurs viennent me dire à quel point ils ont aimé, et plus encore quand des petites filles s’approchent pour me confier que je les inspire. C’est sans doute la plus belle des récompenses.

H.O : Notre angle aujourd’hui est « la danse comme outil de libération ». En quoi le mouvement du bassin, propre à cette danse, permet-il aux femmes de se réapproprier leur corps ?

Ouafae Moudni : Le bassin est une zone du corps qui, historiquement et socialement, est très chargée. C’est le centre de la féminité, mais c’est aussi une partie du corps qui a souvent été soumise aux tabous ou à l’hypersexualisation.

Assumer ces mouvements, c’est justement refuser de porter le poids du regard de l’autre. Si quelqu’un choisit de voir quelque chose de purement sexuel dans cette forme d’art, cela relève de sa propre responsabilité, de ses propres projections, et en aucun cas de la personne qui danse. Se réapproprier son corps, c’est d’abord se détacher de cette culpabilité.

Mais cette libération va bien au-delà de l’individu. Plus nous serons nombreuses à oser prendre de la place et à assumer ces mouvements, plus nous alimenterons une acceptation globale. C’est un cercle vertueux : en occupant cet espace avec assurance, l’acte de danser transforme une réappropriation intime en une véritable réappropriation collective du corps féminin.

H.O : Vous donnez également des cours. Quelles sont les transformations physiques ou psychologiques que vous observez chez vos élèves au fil du temps ?

Ouafae Moudni : Ce que j’observe avant tout, c’est un immense lâcher-prise. Les élèves apprennent à moins intellectualiser et à s’amuser davantage. Au début, j’entends souvent des discours très durs envers elles-mêmes : « je suis trop grosse », « trop mince », ou « je me trouve moche ». Puis, cette barrière tombe pour laisser place à un véritable sentiment de sororité : nous sommes entre nous, dans un espace de pure bienveillance. Chacune arrive avec ses propres insécurités, mais nous sommes là pour célébrer notre corps et notre singularité. J’essaie vraiment de leur faire ressentir une chose essentielle : tous les corps sont beaux.

Bien sûr, l’apprentissage de la technique reste important, mais la joie et le fait de s’amuser finissent toujours par prendre le dessus !

Le changement psychologique le plus marquant, c’est le passage du syndrome de l’imposteur (« je n’arriverai jamais à faire ce mouvement ») à une véritable prise de confiance qui déborde du cadre du cours. C’est une vraie victoire quand elles viennent me raconter avec enthousiasme : « Wow, mes amis m’ont vue en soirée et ont remarqué que j’étais beaucoup plus à l’aise et décomplexée quand je dansais ! ».

C’est une évolution magnifique à accompagner, et j’en profite d’ailleurs pour remercier du fond du cœur toutes les élèves qui m’ont fait confiance dans cet apprentissage.

H.O : Est-ce qu’on peut dire que la danse orientale est un acte féministe ?

Ouafae Moudni : Oui, par excellence ! Et qu’on le conscientise ou non d’ailleurs, les deux démarches restent tout à fait valables.

Depuis toujours, le corps de la femme est l’objet d’une scrutation permanente, de tabous et d’injonctions sociales comme professionnelles. En tant que femme qui danse, on affirme indirectement que ce corps, cible de toutes ces pressions, est désormais devenu une arme d’expression et de révolte.

Le féminisme est un mot très vaste qui peut tout et rien dire à la fois. Mais les actes, eux, sont concrets : personne ne peut les nier ou faire semblant de ne pas les voir. En dansant, on passe de la théorie (ou de l’absorption passive des normes patriarcales) à l’action.

C’est un sujet fascinant sur lequel je pourrais parler des heures… Au fond, la danse est l’outil ultime qui me permet de m’extraire des oppressions et de briser les cases dans lesquelles on tente de m’enfermer.

H.O : Si vous deviez vous adresser à une femme qui ne se sent pas en paix avec son propre corps, que lui diriez-vous pour l’encourager à oser la danse ?

Ouafae Moudni : Tous les corps sont parfaits pour danser. La vie est courte, et dis-toi bien que ton corps est peut-être à son apogée en ce moment même ! Profites-en tant qu’il a toute sa mobilité et célèbre sa liberté de mouvement.

Au-delà de l’aspect physique, la danse crée de véritables liens de sororité. C’est un espace précieux où l’on se complimente, où l’on s’encourage mutuellement, et où l’on se dit des choses bienveillantes que l’on n’oserait pas forcément exprimer à d’autres femmes dans la vie de tous les jours. Alors lance-toi, essaie, et tu verras !

H.O : Quels sont vos prochains projets artistiques ou personnels ? (Prochaines scènes, ateliers spécifiques, etc.)

Ouafae Moudni : Pour mes prochains projets, j’ai très envie de lancer des ateliers de danse orientale spécifiquement dédiés aux hommes. En discutant avec plusieurs d’entre eux, je me suis rendu compte à quel point le patriarcat les enferme, eux aussi. Beaucoup n’osent même pas avouer que cette danse les attire ou les touche, de peur d’être immédiatement jugés « trop sensibles ».

Mon ambition est de contribuer à dégenrer cette pratique artistique. On entend souvent que c’est une danse qui met avant tout en valeur la morphologie féminine, mais je suis très curieuse d’explorer si c’est une réalité absolue ou si c’est simplement le fruit de notre construction sociale et de l’habitude de notre regard. J’ai donc envie de leur offrir un véritable espace de confiance (un safe space) pour mener ensemble cette exploration.

Dans la même dynamique, je souhaite développer des ateliers inclusifs et LGBTQIA+ friendly. L’objectif est de proposer un espace bienveillant et libérateur pour toutes les personnes qui pourraient se sentir marginalisées, ou simplement en minorité, dans les cadres d’apprentissage classiques de la danse orientale.

Hajar Ouhsine
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Hajar Ouhsine :
Écrivaine et créatrice littéraire
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Écrivaine | Autrice | Ingénieure | Animatrice d’ateliers d’écriture créative