Avec « L’abécédaire tunisien », Amin Ben Khaled propose une lecture fragmentaire de la Tunisie contemporaine.
L’abécédaire tunisien d’Amin Ben Khaled : analyse et lecture de la Tunisie contemporaine
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le choix même de la forme adoptée par Amin Ben Khaled pour son « Abécédaire tunisien ». À première vue, l’exercice pourrait sembler léger, presque journalistique : une suite de lettres, quelques mots-clés, des fragments d’analyse. Mais les véritables abécédaires ne sont jamais innocents. Ils disent toujours une vision du monde. Ils trahissent une manière d’habiter le langage, donc la cité.
Celui d’Amin Ben Khaled, publié dans Business News le 21 mai dernier, n’est pas un simple jeu intellectuel. C’est une tentative de mettre de l’ordre dans une Tunisie devenue difficile à saisir autrement que par éclats, contradictions et états intermédiaires. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’un des passages les plus justes du texte évoque cette « zone grise » où le pays semble vivre « ni effondré, ni reconstruit », mais « suspendu ».
Cette idée ou plutôt image de suspension traverse tout l’abécédaire. La Tunisie qui y apparaît n’est ni héroïsée ni condamnée. Elle est observée dans son épuisement nerveux, sa confusion historique, ses emballements successifs, mais aussi dans cette étrange capacité méditerranéenne à survivre à ses propres crises. Et c’est précisément là que le texte devient intéressant : il refuse les simplifications émotionnelles devenues la norme dans l’espace public tunisien.
Car nous vivons une époque où la pensée a souvent été remplacée par la réaction, où l’analyse cède devant la posture, où l’invective donne à beaucoup l’illusion de la lucidité. Or Amin Ben Khaled fait exactement l’inverse. Il réintroduit de la distance. Il réhabilite la complexité. Dans plusieurs de ses textes récents — sur le populisme, sur l’Europe ou sur l’indépendance tunisienne — il défend déjà cette idée que la lucidité exige de résister aux slogans et aux passions collectives. L’ « Abécédaire tunisien » prolonge cette même démarche : comprendre avant de juger.
On pense alors naturellement à Régis Debray, dont le livre Tout, paru en avril 2026 chez Gallimard, relève lui aussi d’une écriture fragmentaire et mémorielle. Le père de la médiologie y rassemble ses morts, ses mythes, ses fidélités intellectuelles, dans une sorte de solde existentiel où la pensée procède par éclats plutôt que par système. Lui aussi se méfie du récit linéaire. Lui aussi préfère les formes brèves, les notations, les retours obliques de la mémoire. Et surtout, lui aussi sait qu’un abécédaire est moins une classification du réel qu’une autobiographie secrète.
Mais là où Debray écrit depuis le crépuscule d’un siècle idéologique dont il fut l’un des grands témoins, Amin Ben Khaled écrit depuis une Tunisie encore prisonnière de son présent. Debray rassemble les débris d’une civilisation intellectuelle européenne ; Ben Khaled tente de cartographier un pays qui peine encore à nommer clairement ce qu’il traverse. Chez l’un, la mélancolie des héritages ; chez l’autre, l’inquiétude du devenir.
Cette différence est essentielle. L’« Abécédaire tunisien » n’est pas un exercice nostalgique. Il appartient à cette littérature de l’entre-deux qui caractérise les sociétés en transition permanente. D’où cette tonalité particulière : ni triomphale ni désespérée, mais inquiète, tendue, lucide. Une écriture qui sait que la Tunisie contemporaine ne peut plus être pensée avec les vieux récits nationalistes, mais qui refuse aussi de sombrer dans le nihilisme facile. À ce titre, nous avons été extrêmement sensible à l’entrée B. B comme Bourguiba : « Il continue à gouverner les conversations plus que certains vivants. En Tunisie, Bourguiba a de l’avenir. »
Et comment, avons-nous envie de nous exclamer. De plus, il faut parler du style. Dans un paysage saturé de commentaires immédiats, de prose numérique souvent brutale et approximative, Amin Ben Khaled conserve quelque chose de rare : une confiance dans la phrase. Cela peut sembler secondaire, mais rien ne l’est ici. La qualité d’une langue dit toujours quelque chose de la qualité du regard porté sur le monde. Chez lui, la phrase cherche moins à frapper qu’à éclairer. Elle procède par nuances, par déplacements subtils, parfois même par une forme de gravité contenue qui rappelle certains essayistes français d’autrefois.
Au fond, cet « Abécédaire tunisien » mérite d’être lu pour ce qu’il est réellement : non une simple tribune d’actualité, mais le symptôme d’un retour discret de l’essai intellectuel tunisien. Un essai qui accepte enfin la complexité historique, la fragilité politique et l’ambiguïté humaine comme matière première de la réflexion. Et cela, dans la Tunisie d’aujourd’hui, est déjà beaucoup.
Certes, il mérite d’être lu et étudié, mais également traduit en arabe littéral et en dialectal tunisien, question de mieux saisir les subtilités de la chose, pas seulement la poétique du traduire, mais encore notre propre langue, dont Maître Ben Khaled dit ceci qui nous semble faire mouche : « Le Tunisien parle arabe, français, dialecte, sarcasme et désespoir dans la même phrase. »
Il y aurait des ajouts à faire, à commencer par les deux lettres de plus qui enrichissent l’alphabet arabe, et peut-être beaucoup de mots, d’images, de concepts vont-ils s’imposer du fait de la traduction. Nous soufflons cette proposition à Maître Amin Ben Khaled, en le félicitant de nouveau pour ses efforts de réflexion et de pensée créative.
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