Régis Debray : « Tout » et « Le grimpeur et le grognard »

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Régis Debray - Photo : Francesca Mantovani / Editions Gallimard

De Riens à Tout, Régis Debray explore mémoire et engagement, tandis que sa correspondance avec Sylvain Tesson révèle deux visions du monde opposées.

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Tout après Riens, ou tout est encore possible

C’est par ce bilan que Régis Debray clôture son dernier ouvrage, Riens, paru en janvier 2025 aux Éditions Gallimard : « Trop décevant, une vie. On découvre quoi en faire quand elle s’achève. C’est pourquoi il nous en faut au moins deux. Parce que le temps a manqué, si riche qu’il fut en distractions. Aussi suis-je sûr de me faire l’interprète de maints congénères inachevés ou fourvoyés, découvrant en fin de course avoir trop et trop longtemps battu la campagne, en demandant à nos sénateurs et réputés de bien vouloir légaliser, en même temps que l’aide active à mourir, un accès démocratique à la palingénésie. Soit à un deuxième essai, quand le premier s’est montré trop foireux. On a bien le droit à un brouillon, chacun pouvant reprendre sa copie quand il la trouve, une fois remise, à peu près nulle. Une première vie, à titre exploratoire, pour apprendre à se connaître, repérer nos faux-semblants, déjouer les impasses où nous conduisent inexpérience et prétention (si on peut distinguer). Et une seconde, enfin la bonne, menée, celle-là, en connaissance de cause. Pour trouver enfin sa place à côté de milliers d’autres, au coin d’une étagère, dans la bibliothèque municipale la plus proche. » (pp. 142-143)

Régis Debray : "Tout" et "Le grimpeur et le grognard"

Si nous citons la clausule de Riens, c’est pour mieux apprécier l’incipit de Tout, paru le 16 avril 2026, toujours chez Gallimard : « Celles et ceux dont il sera ici question n’ont pas tous eu les honneurs d’une légende ni même parfois d’une nécrologie. Mais debout ils demeurent, dans quelques mémoires survivantes. Ce n’étaient certes pas des enfants de chœur, mais ils restent mes créanciers, ces compagnons et ces compagnes d’antan, qui m’ont beaucoup appris, et souvent fait grandir. »

Ainsi, avec Tout, Régis Debray nous semble plus vouloir chercher à embrasser le monde qu’à en solder les restes. Ce n’est ni une somme, ni un testament, ni une confession. C’est quelque chose d’autre. Quelque chose de plus beau, de plus noble, de plus humain et par là même humanisant. Au lendemain de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, célébré le 2 septembre 2025, Régis Debray revient sur ce qui demeure après l’orage des engagements, lorsque les certitudes se sont retirées. De ce point de vue, le “tout” n’est pas totalité, mais reliquat — une manière de tenir encore, à défaut de conclure.

La mémoire, chez Debray, n’absout rien. Elle convoque. Figures révolutionnaires ou silhouettes plus secrètes — d’Ernesto Guevara à Fidel Castro — défilent sans auréole. Le souvenir n’est pas un sanctuaire, mais un lieu d’épreuve. L’échec y est admis, la violence reconnue, les fidélités entamées mais non reniées. Il ne s’agit pas de regretter, encore moins de glorifier : seulement de regarder en face ce qui fut, sans se dérober.

Du « Nous au Moi » (pp. 85-89), de la page à l’écran, du temps à l’espace : Régis Debray constate plus qu’il ne théorise. Le penseur des médiations s’efface derrière l’observateur des glissements. Le monde n’est plus structuré par des récits, mais traversé de flux. L’universel ne rassemble plus, il disperse. À mesure que les vitrines s’uniformisent, les désirs se fragmentent. La lucidité remplace ici l’espérance — non comme renoncement, mais comme dernier outil critique.

Tout, composé de trois grands moments, intitulés respectivement « Réminiscences », « Métamorphoses » et « Épilogue », se lit comme une œuvre intelligente, savamment construite. Non, une seule lecture ne suffit pas. Ce n’est ni un roman, ni un essai d’idées. Ce sont tout à la fois la vie plurielle de Régis Debray, ses vies multiples dedans, ses expériences et son écriture qui, elle aussi, doit être déclinée au pluriel, car elle est à l’image de sa richesse intellectuelle, humaine, trop humaine.

Mais, avouons-le, c’est dans l’abécédaire final, qualifié d’« Épilogue », que le livre se resserre et s’accomplit. Non plus démontrer, mais noter ; non plus bâtir, mais ciseler. Chaque mot devient un éclat de pensée, une miniature ironique où se loge une expérience entière. Le système s’efface au profit de la saillie. Debray ne croit plus aux architectures intellectuelles : il leur préfère la justesse d’une formule, la brièveté d’un trait.

De A comme « Accélérer » à Z comme « Zzz », Régis Debray excelle. Nous l’avons déjà exprimé ailleurs, mais la langue et l’écriture de l’auteur de L’indésirable et de La neige brûle, prix Femina 1975, sont des plus novatrices de nos jours. C’est qu’il y a dans ce classicisme une fraîcheur, une inventivité, voire une témérité inédites. Oui, Régis Debray a un style qui lui est propre, mais c’est son rapport à la langue qui ne cesse de nous émerveiller. Lisons les deux dernières entrées de son abécédaire : d’une part, « Zut (et puis) : Le rituel mot de la fin (pour rester poli). Alors qu’il y a toujours une suite. Même si les suivants croiront pouvoir se passer de nous. À coups de ChatGPT, mais en fait pour tout recommencer » ; d’autre part, « Zzz, Ultime signe de survie, qui clôt le dernier volume du Dictionnaire de l’Académie française, laquelle est bien placée pour savoir par quoi, tristement, tout finit. » (p. 200)

À ce stade, le style devient une éthique. Les idées passent, les tournures demeurent. Derrière les aphorismes, une conviction affleure : ce qui survit, ce n’est pas la vérité des doctrines, mais la manière de les dire. D’où cette ironie constante, jamais destructrice, mais désenchantée — une façon de continuer sans illusion, et sans amertume.

À ce titre, la vieillesse, dans Tout, n’est ni déclin ni plainte : elle est délestage. Se déprendre des illusions, réduire ses prétentions, consentir à l’inachevé. Ce qui reste alors, ce n’est pas une sagesse apaisée, mais une forme de netteté — presque une sécheresse — qui tranche dans le vif du vécu. Oui, Régis Debray écrit en survivant : non pour transmettre une leçon, mais pour laisser des traces.

Aussi Tout n’est-il pas un livre qui explique : c’est un livre qui nomme. L’abécédaire final en constitue l’ultime geste — dresser la liste des mots qui subsistent quand les systèmes s’effondrent. Non plus comprendre le monde, mais en sauvegarder les signes. Et peut-être est-ce là, au fond, la dernière ambition de Régis Debray : non pas dire le tout, mais en retenir assez pour que quelque chose — une voix, un style, une mémoire — continue de faire signe.

Le grimpeur et le grognard, Tesson et ou versus Debray ?

En même temps que Tout paraît, également aux Éditions Gallimard, Le grimpeur et le grognard, correspondance entre Régis Debray et Sylvain Tesson.

Régis Debray : "Tout" et "Le grimpeur et le grognard"

Ici, il faut d’abord rétablir une ligne de crête — non celle, alpine et narcissique, où se complaît Sylvain Tesson, mais celle, plus âpre, plus dangereuse, où se tient Régis Debray : la crête de l’Histoire. Il y a, dans la correspondance entre les deux hommes qui appartiennent à deux générations différentes, une tension presque paradigmatique : d’un côté, l’homme qui a risqué sa vie pour des idées — Debray, blessé de l’Histoire, traversé par elle comme une balle lente ; de l’autre, l’homme qui a risqué sa vie pour des paysages — Tesson, funambule de lui-même, esthète du vertige.

Tout est là : Debray descend dans la mêlée ; Tesson s’en extrait.
Debray s’expose au réel collectif ; Tesson le contourne par le sublime individuel.
Debray pense en termes de peuples ; Tesson en termes de panoramas.

Ce n’est pas une différence de style — c’est une différence de gravité.
Debray porte le poids du monde. Tesson, lui, en cherche la légèreté.

On peut admirer, chez Tesson, une certaine élégance de phrase, un goût du fragment, une aptitude à ciseler l’aphorisme. Mais cette esthétique est précisément le symptôme de sa limite : elle remplace le monde au lieu de l’affronter. Car enfin, que fait Tesson ? Il substitue la géographie à l’Histoire, le déplacement à l’engagement, l’émotion à la pensée. Malheureusement, il écrit pour se soustraire. À l’inverse, Debray écrit pour comprendre — et parfois pour répondre. Il ne se contente pas d’habiter le monde : il en interroge les structures, les violences, les mythologies. Il sait que la littérature n’est pas une échappatoire, mais une responsabilité.

Chez Debray, la phrase tranche. Chez Tesson, elle flotte.
Or, c’est ici que l’affaire devient grave. Lorsque Sylvain Tesson prend position — ou plutôt fait semblant de le faire — dans un texte publié dans Le Point (16 novembre 2023), ce n’est pas seulement une opinion qui se révèle, mais une logique profonde : celle d’un homme qui, n’ayant jamais pris au sérieux l’Histoire, finit par en épouser les pires aveuglements. Défendre un État engagé dans une violence structurelle extrême — et le faire au nom d’une posture plus esthétique que politique — relève moins de l’analyse que du réflexe de caste. Car Tesson ne pense pas en termes de justice. Il pense en termes de civilisation, de style, de fidélité vague à un Occident mythifié. Ce n’est pas une pensée : c’est un réflexe culturel.

Debray, quant à lui, a connu la prison, la condamnation à mort, l’épreuve du réel. Il sait ce que signifie la violence politique. Il ne peut pas la romantiser — encore moins la justifier à distance, dans le confort d’une chronique.

Il faut appeler les choses par leur nom. Le courage de Debray fut physique, intellectuel, existentiel. Peut-être s’est-il trompé. Sans doute aux yeux de certains, à commencer par Tesson lui-même. Mais il s’est trompé en risquant sa vie.

Nous ne pouvons pas dire la même chose de Sylvain Tesson dont le courage nous semble acrobatique. Il chute, se relève, traverse — mais toujours en solitaire, toujours hors du champ politique réel.

Or, il y a une différence abyssale entre risquer sa vie pour une idée et risquer sa vie pour une sensation. Le premier risque engage l’Histoire entière, l’autre nourrit une autobiographie.

Oui, encore une fois, Régis Debray demeure, qu’on le veuille ou non, une conscience de notre temps : parce qu’il a traversé ses illusions, ses défaites, ses contradictions, sans jamais renoncer à penser le collectif. Sylvain Tesson, en revanche, apparaît comme le symptôme d’une époque fatiguée : une époque qui préfère l’aventure à l’engagement, le paysage à la justice, le style à la vérité. Il est hélas, trois fois hélas, l’écrivain d’un monde qui fuit.

Debray est celui d’un monde qui lutte encore. Encore et toujours.
On peut certes lire Tesson avec plaisir, mais on doit lire ou doit apprendre à lire Debray avec gravité. C’est que l’un console, alors que l’autre inquiète.
Et dans un temps où l’injustice exige des voix, où l’Histoire réclame des témoins, où les mots doivent répondre du réel — il faut choisir.

Non entre deux styles. Mais entre deux conceptions de la littérature : — celle qui grimpe pour voir plus loin, — et celle qui descend pour comprendre plus profondément. Debray, lui, n’a jamais quitté la profondeur. C’est pour cela que nous sommes et serons toujours reconnaissants envers l’auteur des substantiels Journal d’un petit-bourgeois entre deux feux et quatre murs et Où de vivants piliers, pour ne citer que ces si belles et substantielles œuvres.

Régis Debray : "Tout" et "Le grimpeur et le grognard"
Isabelle et Régis Debray reçoivent Aymen Hacen chez eux dimanche 8 février 2026

Régis Debray, Tout, Paris, Gallimard, paru le 16 février 2026, 208 pages, ISBN : 9782073148292, 20 euros.

Régis Debray et Sylvain Tesson, Le grimpeur et le grognard, une correspondance, avant-propos d’Olivier Frébourg, Paris, Gallimard-Équateurs, paru le 16 février 2026, 96 pages, ISBN : 9782073163349, 13.90 euros.

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Critique littéraire & Poète
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Aymen Hacen : poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire tunisien d'expression française. Responsable de la rubrique « Les Jeudis littéraires » de Souffle inédit