Dans un essai dense et incarné, Aymen Hacen interroge la mondialité de la poésie tunisienne à travers trois figures majeures.
La poésie tunisienne à l’épreuve du monde : un livre-pont signé Aymen Hacen
Par Lobna Abdaoui
La mondialité de la poésie tunisienne d’Aymen Hacen
Dans un paysage intellectuel souvent saturé de discours convenus sur la « mondialisation » des lettres, La mondialité de la poésie tunisienne d’Aymen Hacen, paru en février 2026, aux Éditions Santillana à Tunis, s’impose comme un ouvrage rare : un essai incarné, tendu entre fidélité et dépassement, où la réflexion théorique s’enracine dans une pratique vivante de la traduction et dans une connaissance intime de la poésie.
Dès les premières pages, le ton est donné. L’auteur ne se réfugie ni derrière une neutralité académique ni dans une posture surplombante. Il parle depuis un lieu — la Tunisie — mais surtout depuis une expérience : celle du passage entre les langues. Car c’est bien là que réside le cœur battant de l’ouvrage. Traduire, chez Aymen Hacen, n’est pas un simple transfert lexical. C’est un geste existentiel, presque une épreuve de vérité. L’« aveu » inaugural, emprunté à Saint Augustin autant qu’à Frédéric Boyer, installe d’emblée une tension féconde : entre langue maternelle et langue d’adoption, entre héritage et invention.
Mais ce livre est aussi, et peut-être surtout, une traversée de trois voix majeures de la poésie tunisienne contemporaine : Mohamed Ghozzi, Moncef Mezghanni et Mohamed Sghaier Ouled Ahmed. Trois voix, trois trajectoires, trois manières de dire le monde — et, par là même, de s’y inscrire.
Chez Ghozzi, Hacen met en lumière une dimension mystique d’une grande intensité. Le poète de Kairouan fait de l’espace natal un lieu de métamorphose universelle. « Avant d’atteindre Kairouan », écrit-il, comme si toute quête humaine passait par une errance préalable, une traversée du désert intérieur. La lecture qu’en propose Hacen est subtile : il ne réduit pas cette poésie à un exotisme soufi, mais en révèle la portée existentielle, presque ontologique.
À l’opposé, ou plutôt en contrepoint, Mezghanni incarne une poésie de la fulgurance et de l’ironie. Quelques vers suffisent à démasquer les hypocrisies du pouvoir, les compromissions du langage, les dérives idéologiques. Dans ces aphorismes incisifs, l’auteur voit une forme de mondialité immédiate : celle d’une parole brève, traduisible sans perte majeure, parce qu’elle touche à des structures universelles de domination et de mensonge.
Enfin, avec Ouled Ahmed, la poésie devient cri, mémoire et résistance. La Révolution tunisienne y trouve une expression à la fois située et universelle. Les poèmes consacrés à 2011 ne relèvent pas du simple témoignage : ils rejoignent une tradition mondiale de la poésie engagée, où la parole tente de sauver ce qui peut l’être — la dignité, la liberté, la voix des sans-voix. Hacen, qui a lui-même traduit cette œuvre comme les précédentes, en restitue la charge émotionnelle sans jamais céder au pathos.
Mais ce qui fait la véritable singularité de cet essai, c’est la manière dont il articule ces lectures à une réflexion plus large sur la notion même de « mondialité ». Le terme est discuté, interrogé, parfois contesté au profit de celui d’universalité. Loin des slogans, Aymen Hacen propose une conception exigeante : l’universel ne se décrète pas, il se construit à partir du local. La poésie tunisienne ne devient mondiale qu’en restant fidèle à ses ancrages, à sa langue, à son histoire.
Dans cette perspective, la référence à Jacques Derrida et à Michel Serres n’est pas décorative. Elle éclaire en profondeur la position du traducteur comme « passeur », figure du tiers, habitant des frontières. Traduire, c’est accepter de perdre pour faire circuler. C’est assumer une responsabilité vis-à-vis d’un héritage que l’on ne possède pas mais que l’on transmet.
Le style d’Aymen Hacen, enfin, mérite d’être salué. Dense sans être opaque, lyrique sans excès, il épouse son objet : une pensée en mouvement, traversée par des tensions, habitée par une exigence éthique. On sent à chaque page que l’auteur écrit non seulement sur la poésie, mais depuis elle. C’est ainsi que nous comprenons pourquoi Aymen Hacen se présente comme poète-traducteur et enseignant-chercheur.
En refermant La mondialité de la poésie tunisienne, une évidence s’impose : ce livre dépasse largement son sujet. Il ne s’agit pas seulement de faire connaître trois poètes, ni même de défendre une littérature nationale. Il s’agit de penser ce que peut encore la poésie aujourd’hui — dans un monde fragmenté, traversé de crises, mais toujours avide de sens.
Et si la mondialité, finalement, n’était rien d’autre que cela : la capacité d’une voix singulière à rejoindre, au-delà des langues et des frontières, l’expérience commune des hommes ?
Aymen Hacen, La mondialité de la poésie tunisienne : Mohamed Ghozzi, le mystique contemporain ; Moncef Mezghanni, le sonore ; Ouled Ahmed, le poète de la révolution, Tunis, Éditions Santillana, 90 pages, paru le 9 février 2026, 17 dinars.




