Un poème court et percutant, où Louis Calaferte s’adresse à tous. Derrière des mots simples, « Vous » pose une question directe : que faisons-nous face au monde ?
Louis Calaferte : « Vous avez laissé faire… », une poésie de la responsabilité collective
Par Najib Allioui
« Vous… »
Si vous voulez le fond de ma pensée, préparez-vous à une chute vertigineuse.
Vous avez laissé faire un monde de corruption.
Vous avez laissé faire un monde de mensonge.
Vous avez laissé faire un monde de lâcheté.
Vous avez laissé faire un monde d’ignorance.
Vous avez laissé faire un monde de routine.
Vous avez laissé faire un monde de pauvreté.
Vous avez laissé faire un monde de souteneurs.
Vous avez laissé faire un monde d’équarrisseurs.
On arrête.
On emprisonne.
On torture.
On assassine.
Et maintenant – qu’est-ce que vous espérez ?

Le poète veut répondre à un défi, celui que nécessite la magie de la simplicité. Et c’est par défi que le poète travaille dur pour construire quelque chose qui soit simple. Cela semble être la loi de la poésie. Chaque poème est une expérience témoignant de ce travail mené par le poète pour trouver un art qui rendrait possible la construction d’un sens se réalisant le plus lucidement que faire se peut, c’est-à-dire un sens qui soit en mesure de faire un effet véritable sur l’esprit. Ainsi le lecteur pourrait-il être bouleversé aussi bien dans son émotion que dans son for intérieur et par conséquent agir conformément au bon sens.
Louis Calaferte (1928-1994) a écrit « Vous », un poème qu’on pourrait qualifier de moderne tant par sa beauté que par sa dimension critique. Son universalité se traduit en outre par sa capacité à cadrer avec notre actualité si brûlante. La poésie, comme on le sait, a ce mérite de durer aussi longtemps et ce par ses facultés d’exprimer en mots simples la condition humaine. La poésie, pour notre grand bonheur et malheur, est on ne peut plus factuelle et actuelle. Si elle dit ce que nous avons de sublime, elle dit de même notre bassesse instinctive.
Calaferte cherche à travers le poème « Vous » à engager la responsabilité, non seulement de l’individu, mais de tout le collectif humain dans le fond du sujet. La question ne concerne pas une personne en particulier, mais toutes les personnes, quelles qu’elles soient. Cette responsabilité irréfragable, à laquelle personne ne peut échapper, c’est bel et bien Dostoïevski qui l’a exprimée d’une phrase lorsqu’il a osé affirmer qu’il était plus responsable que tous les autres, y compris de leur responsabilité même.
A première vue, « Vous » désigne le destinataire, celui auquel s’adresse le poète. Or, le pronom a ici une valeur universelle et il ne se limite à désigner ni quelqu’un ni quelques-uns. Le « vous » est universel dans la mesure où il désigne tout un chacun, c’est-à-dire tout.
La poésie a, par définition, une fonction sublime, si bien que le poète est orienté et conduit par elle, de là résulte l’idée de la poésie-acteur. A travers elle, le poète agit sans réagir. C’est l’action qui constitue la matrice d’un poème. « Vous » de Calaferte vise à ça, à de l’action concrète, pure, faisant effet positif sur le lecteur. Et Calaferte d’écrire dans le même sens : « Si vous voulez le fond de ma pensée, préparez-vous à une chute vertigineuse ». Agir commence avec de la franchise, par une parole juste et sincère.
Le poète est sincère, il est celui qui ne peut dire que ce qu’il croit profondément ; chercher l’inverse, ce sera manquer les chemins et les voies de la poésie. Il va sans dire que l’expression – « Une chute vertigineuse » – représente ce coup de gueule poignant donnant tout son sens au poème.
En principe, Calaferte interpelle notre responsabilité. Faire et laisser faire se transforment en mots équivalents et témoignent d’une espèce humaine vouée à l’indifférence mortifère, au silence terrifiant, irresponsable parce que responsable du mal. Ce poème est très sérieux car il s’adresse à nous, à vous, à moi. Sa simplicité est d’une profondeur dont la solidité est inébranlable.
Vu cette alarmante situation, il semble, malgré les pouvoirs qui sont les siens, que la poésie ne peut plus grand-chose. Est-ce la fin de l’espoir ? Est-ce une question d’époque, de temps, d’espace, de génération, de culture, d’homme ? Et le pire de la chose : la culture peut-elle modifier la nature humaine ?
Une remarque banale peut nous ouvrir la voie du sens. Avant, dire que quelqu’un est poète avait une aura, c’est-à-dire une valeur dont la signification s’accompagne d’une dose de magie, de potentiel, de souffle, d’espoir. Aujourd’hui, quand on prononce le mot « poète », on voit bien clairement qu’il ne veut plus rien dire face à la tendance nouvelle, dont le modèle est la force, le pouvoir, la provocation, la richesse matérielle, voire pire, le mépris. D’ailleurs, sauf exception, qui lit la poésie de nos jours ?
Autrement dit, le poète est confronté au même problème qui pèse très lourd sur lui, c’est celui de la modernité technique et technologique. Le progrès technique relèverait du paraître et non de l’être. Il est superficiel, quand bien même il paraîtrait séduisant, se présentant comme grandement utile et efficace. C’est que la poésie n’est pas techniciste – elle n’a pas de technique non plus –, et si elle doit en avoir une, elle concernera l’humain, rien que l’humain. Humainement parlant, le poète serait cet homme autre qui conçoit le monde d’une autre manière, comme si le monde était pour lui autre chose que ce qu’en faisait l’homme. Bref, le monde de l’homme répugne au poète, et ce depuis toujours.
Calaferte s’adresse à notre conscience, à ce petit quelque chose de bon que nous portons en nous, et il commence par l’aptitude à ne pas céder si banalement au ressentiment.
Najib Allioui, agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage
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