Dans ses écrits de 1844, Karl Marx interroge le pouvoir de l’argent à travers Johann Wolfgang von Goethe et William Shakespeare. Une réflexion sur la transformation de l’être en paraître et sur l’aliénation de l’individu dans la société.
Karl Marx : « l’argent »
Par Najib Allioui
Nous savons tous que Karl Marx a été un fervent critique du capital et du système dominant. Entre autres, sa réflexion sur l’argent s’inscrit dans le cadre d’une pensée qu’on qualifierait d’anarchiste, entendons par ce mot cette capacité qu’a le penseur à ne pas céder à la pensée facile et clichéique.
En plus du philosophe et de l’économiste qu’il incarne incontestablement, Marx est un fin connaisseur des littérateurs, ainsi qu’en témoigne son style qui n’est pas loin de celui des écrivains véridiques. Il fait partie de ces auteurs qui savent par-dessus tout que les sciences humaines sont inséparables.
En effet, dans son « Ebauche d’une critique de l’économie politique » (1844), Marx aborde la question de l’argent en se reportant aux plus célèbres des littérateurs, que sont notamment Goethe et Shakespeare.
Les passages que Marx a choisi de citer évoquent les pouvoirs de l’argent. Le choix des auteurs n’est pas hasardeux dans la mesure où ils se retrouvent sur le même principe, à savoir les facultés inouïes de l’argent et ses fonctions majeures dans la vie des individus. On dirait même que les deux poètes s’entrecroisent quant à leur «ébauche d’une critique de l’économie politique », pour ainsi reprendre le langage de Marx.
Marx cite Goethe en premier lieu: » Allons donc! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t’appartiennent sans doute, mais ce dont je jouis allégrement m’en appartient-il moins? Si je puis me payer six étalons, leurs forces rudes ne sont-elles pas miennes? Je galope, et me voici un rude gaillard, comme si j’avais vingt-quatre jambes » (Goethe, Faust).
En second lieu, Sheakespeare : « Ô toi, doux régicide! cher agent de divorce entre le fils et le père! brillant profanateur du lit le plus pur d’Hymen! vaillant Mars! séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, dont la rougeur fait fondre la neige consacrée qui couvre le giron de Diane! Dieu visible qui rapproches les incompatibles et les obliges à s’embrasser! qui parles par toutes les bouches dans tous les sens! ô pierre de touche des cœurs! traite en rebelle l’humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la dans un chaos de discordes, en sorte que les bêtes puissent avoir l’empire du monde! » (Shakespeare, Timon d’Athènes).
Sans se laisser influencer par une quelconque idée préconçue, voire moralisatrice, l’argent est valorisé. La métaphore (« je galope »), la personnification (« oh toi ! ») et la divinisation de l’argent (« Dieu visible ») justifient le fait que l’argent dispose d’un pouvoir inébranlable dans notre vie. Tout ce qu’on peut posséder par l’argent comme qualité et pouvoir devient nos qualités et nos pouvoirs. L’individu finit ainsi par s’approprier les pouvoirs de l’argent.
L’argent a donc un pouvoir incontestable, celui de tout transformer. Je compte pour les autres tant que je possède l’argent. Avoir de l’argent, c’est pouvoir, c’est être. J’existe par l’argent. L’être c’est l’argent qu’il possède : « Mes qualités et puissance de mon être, dit Marx, sont les qualités de l’argent; elles sont à moi, son possesseur. Ce que je suis, et ce que je puis, n’est nullement déterminé par mon individualité ». Le moi s’efface pour laisser place à l’argent. Ce que nous voyons n’est pas l’être, mais l’argent de l’être. Ce qui est apprécié n’est pas ce qui est, mais ce qui paraît. La valeur de ce qui se voit l’emporte sur ce qui est. Des concessions sont employées dans le même ordre d’idées, elles expliquent le pouvoir qu’a l’argent d’accorder des choses apparemment opposées : « Je suis laid, écrit ironiquement Marx, mais je puis m’acheter la plus belle femme; aussi ne suis-je pas laid, car l’effet de la laideur, sa force rebutante, est annulée par l’argent. Je suis, en tant qu’individu, un estropié, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes; je ne suis donc plus estropié; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupule, stupide: mais l’argent est vénéré, aussi le suis-je de moi-même, moi qui en possède ».
Il va de suite que l’argent a toutes les capacités de substituer le paraître à l’être. Celui se l’appropriant peut imposer ses idées et ses désirs. Les gens, même ceux qui se gargarisent d’être intellectuels et penseurs, finissent souvent par obéir à ceux pour qui ils travaillent, au patron ! Avoir de l’argent, c’est donc avoir de l’esprit. J’ai l’argent, je suis l’argent, je suis l’esprit.
En toute évidence, au sérieux s’ajoute le rire inhérent au style de Marx, une raison de plus pour montrer en quoi l’argent est problématique ; il est un sujet aussi bien sérieux que risible.
De par ses atouts sans bornes, l’argent est une chimie capable à la fois d’unir et de diviser. Il harmonise les contraires, tandis qu’il peut conduire à la discorde. D’autant qu’il peut aliéner l’individu.
Peut-être, afin de dévoiler la fonction non moins problématique de l’argent, ferait-on mieux de rappeler cette magnifique métaphore créée par Goethe au sujet de l’argent : « Allons! poussière maudite, prostituée à tout le genre humain, qui mets la discorde dans la foule des nations… ».
Najib Allioui, agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage



