Dalenda Larguèche invitée de Souffle inédit

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@ Dalenda Larguèche

 Dalenda Larguèche présente son Dictionnaire des Féministes. L’historienne explique sa volonté de rendre aux femmes la place qui leur revient dans l’histoire de la Tunisie et de transmettre aux nouvelles générations une mémoire longtemps restée dans l’ombre.

Dalenda Larguèche, les femmes au cœur de l’histoire tunisienne

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A.H : Votre dictionnaire est à la fois une somme historique et un acte de mémoire. À quel moment avez-vous senti qu’il devenait urgent de sauver cette histoire féministe tunisienne de l’effacement ?

Dalenda Larguèche : Je crois que l’urgence s’est imposée progressivement, presque douloureusement, au fil des années de recherche. Chaque archive absente, chaque nom oublié, chaque trajectoire réduite à une note marginale révélait l’existence d’un immense continent féminin laissé hors du récit national. L’histoire de la Tunisie moderne s’écrivait souvent sans les femmes, alors même qu’elles avaient participé à toutes les grandes transformations politiques, sociales, éducatives et culturelles du pays. Ce dictionnaire est né de cette conviction profonde : une société qui oublie les femmes qui l’ont pensée, portée et transformée finit aussi par mutiler sa propre mémoire. Il ne s’agissait donc pas seulement de produire un ouvrage savant, mais de réparer une invisibilisation historique et de transmettre aux nouvelles générations une mémoire plus juste et plus complète.

A.H : Dans votre introduction, vous évoquez les « silences patriarcaux du passé ». En travaillant sur ces presque huit cents pages, quel a été pour vous le silence le plus frappant, le plus douloureux ou le plus révélateur ?

Dalenda Larguèche : Le silence le plus frappant fut peut-être celui qui entourait les femmes ordinaires de l’engagement : les militantes de terrain, les syndicalistes, les institutrices, les femmes des associations locales, celles qui n’ont laissé ni mémoires ni archives personnelles. Les grandes figures finissent toujours par laisser une trace. Mais tant d’autres ont disparu dans les marges de l’histoire officielle. Ce silence révèle aussi un ordre patriarcal de l’archive elle-même : ce qui mérite d’être conservé, classé et transmis a longtemps été défini par des institutions dominées par les hommes. Le travail du dictionnaire a donc consisté à écouter les traces faibles, les fragments, les récits familiaux, les journaux oubliés, les témoignages dispersés, afin de restituer une mémoire souvent menacée d’effacement.

"Dictionnaire des Féministes" sous la direction de Dalenda Larguèche

A.H : Vous insistez sur la pluralité des féminismes tunisiens : féminisme réformiste, institutionnel, autonome, intellectuel, militant… Cette diversité a-t-elle parfois rendu difficile la construction d’un récit commun ?

Dalenda Larguèche : Oui, cette pluralité a parfois rendu difficile toute tentation de récit linéaire ou consensuel, mais c’est précisément ce qui fait la richesse du féminisme tunisien. Il n’existe pas un féminisme tunisien unique, homogène ou doctrinal. Il y a eu des réformatrices musulmanes, des militantes laïques, des syndicalistes, des nationalistes, des marxistes, des juristes, des femmes engagées dans les institutions de l’État, d’autres dans l’opposition radicale. Certaines revendiquaient explicitement le féminisme ; d’autres non, tout en participant profondément à l’émancipation sociale. Nous avons voulu préserver ces tensions, ces divergences et parfois même ces contradictions, car une histoire véritable doit accepter la complexité des trajectoires humaines et politiques.

A.H : Votre dictionnaire refuse de réduire le féminisme tunisien à quelques figures emblématiques. Était-ce une manière de déplacer le regard de « l’exception tunisienne » vers une histoire collective plus complexe ?

Dalenda Larguèche : Absolument. La notion d’« exception tunisienne » a parfois eu pour effet de simplifier excessivement l’histoire des femmes en Tunisie, en la réduisant à quelques réformes emblématiques ou à quelques figures héroïsées. Or l’histoire réelle est plus complexe, plus conflictuelle et plus collective. Nous avons voulu déplacer le regard vers les réseaux, les associations, les générations successives, les continuités invisibles et les formes de solidarité qui ont traversé tout le siècle. Ce dictionnaire montre que les avancées des droits des femmes ne sont jamais le produit d’un seul homme d’État ou d’une seule élite, mais le résultat de luttes multiples, souvent discrètes, menées sur plusieurs décennies.

A.H : Plusieurs notices donnent le sentiment de lire non seulement des biographies, mais de véritables fragments de roman national. Avez-vous parfois été émue, bouleversée ou transformée personnellement par certaines trajectoires de femmes rencontrées dans ce travail ?

Dalenda Larguèche : Oui, profondément. Certaines trajectoires m’ont bouleversée parce qu’elles révélaient une extraordinaire force intérieure face à des contextes politiques ou sociaux très difficiles. En travaillant sur certaines militantes emprisonnées, marginalisées ou oubliées, j’ai parfois eu le sentiment d’entrer dans une mémoire blessée de la Tunisie contemporaine. Mais il y avait aussi une émotion liée à la transmission : découvrir des femmes qui, malgré les obstacles, avaient continué à écrire, enseigner, défendre, créer. Beaucoup de ces vies portent une dimension romanesque, non parce qu’elles seraient héroïques au sens classique du terme, mais parce qu’elles condensent les tensions, les fractures et les espérances d’une société entière.

A.H : L’ouvrage montre aussi les ambiguïtés du « féminisme d’État » tunisien. Pensez-vous que la mémoire officielle a parfois utilisé la cause des femmes tout en neutralisant certaines voix féministes indépendantes ?

Dalenda Larguèche : Oui, il faut reconnaître cette ambiguïté historique. Le féminisme d’État tunisien a produit des avancées réelles et importantes, notamment dans les domaines du droit, de l’éducation et du statut personnel. Mais en même temps, toute politique officielle tend aussi à sélectionner les mémoires qu’elle valorise et celles qu’elle marginalise. Certaines voix féministes autonomes, critiques ou dissidentes ont été invisibilisées parce qu’elles échappaient au récit dominant de la modernité nationale. Le dictionnaire tente justement de restituer cette pluralité des engagements et de rappeler que les femmes tunisiennes ne furent jamais uniquement les bénéficiaires passives d’une politique venue d’en haut : elles furent aussi des actrices, des penseuses, parfois des opposantes, toujours des forces actives de transformation sociale.

Dalenda Larguèche
@ Dalenda Larguèche

A.H : Enfin, après ce travail colossal, quelle question demeure encore ouverte pour l’historienne que vous êtes ? Autrement dit : quel livre manque encore aujourd’hui à l’histoire des femmes et du féminisme en Tunisie ?

Dalenda Larguèche : Il manque encore plusieurs livres, mais je dirais qu’il manque surtout une grande histoire sociale des femmes anonymes en Tunisie : les ouvrières, les paysannes, les employées, les migrantes, les femmes des régions intérieures, celles dont les archives sont presque absentes. Nous avons encore trop écrit l’histoire des femmes à partir des élites urbaines, intellectuelles ou militantes visibles. Il reste à explorer davantage les expériences quotidiennes, les langues du silence, les formes populaires de résistance et de transmission. Je pense également qu’il serait essentiel d’engager une réflexion approfondie sur la place, le rôle et les multiples contributions des femmes dans les domaines de la culture et des arts en Tunisie. Une telle entreprise permettrait de retracer leurs trajectoires, de mettre en lumière leurs combats, leurs créations et leurs formes d’engagement, mais aussi de suivre les évolutions qu’ont connues leurs statuts et leurs expressions artistiques tout au long d’un siècle d’histoire. Il s’agirait ainsi d’interroger la manière dont les femmes ont participé à la construction de la vie culturelle tunisienne, souvent dans l’ombre, malgré les contraintes sociales, politiques et symboliques qui ont longtemps limité leur visibilité et leur reconnaissance. L’histoire des femmes tunisiennes est loin d’être achevée ; ce dictionnaire n’est qu’une étape dans une mémoire encore en construction.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire